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02/12/2019 – BREXIT – Philippe Bernard

Correspondant du Monde au Royaume Uni de 2014 à 2019

Exposé

Le Brexit aura lieu mais les négociations vont durer longtemps. Les élections à venir du 12 décembre ne sont qu’une péripétie d’une histoire au long cours. Voici bientôt quatre ans que par référendum les britanniques ont voté à 51,9 % pour la sortie de l’UE.

Overdose du mot « Brexit » : 4060 articles du « Monde » avec le mot Brexit. Exaspération des Britanniques avec trois élections législatives en 2015 (Cameron), en 2017 (May) et dans quelques jours en 2019 (Johnson).

Je retire trois leçons fondamentales de mon passage à Londres :

  1. Pas de cause unique du Brexit mais tout à la fois :
  2. La singularité britannique par rapport au continent pendant WW2
  3. La crise sociale née de la crise de 2008 qui a créé une hargne anti-élite particulièrement forte dans le nord du Royaume
  4. L’élargissement de l’UE aux ex-pays de l’Europe de l’est avec l’ouverture du Royaume aux travailleurs européens : 1 M de polonais sont arrivés dans l’UK.
  5. Nostalgie de l’époque de gloire où le soleil ne se couchait jamais sur l’empire
  6. Le Brexit s’inscrit dans la montée générale des nationalismes et populismes, de la crise des représentations, des réseaux sociaux etc….
  7. Il est peu probable que les Britanniques reviennent sur leur choix du 23 juin 2016.

lls sont peu habitués au référendum. Après celui de 1975 sur l’adhésion à l’UE, celui de 2016 est le premier à avoir une issue contraire au vœu de son promoteur, D. Cameron. L’idée germait en lui depuis longtemps, déjà en 2007 pour contrer le New Labour de Tony Blair et alors que la pétition de 80 députés conservateurs réclamant une sortie de l’UE le mettait en position délicate. Il n’est sauvé en 2010 que grâce à l’appui des LibDems.

Par ailleurs les conservateurs ont été bousculés sur leur droite par l’UKIP de Nigel Farage qui instrumentalise le ressentiment contre les migrants de l’Europe de l’Est. Il promet d’organiser un référendum. En 2013 son parti fait 27,49% des voix aux européennes. En 2015 Cameron met donc le référendum au cœur de sa campagne des législatives, mais, obtenant la majorité absolue pour son parti, il n’a plus besoin des LibDems dont il pensait qu’ils lui fourniraient un argument pour différer le référendum.

Il imagine alors d’utiliser le référendum comme moyen de pression pour obtenir davantage de compensations de l’UE mais refuse de dévoiler sa position personnelle. A. Merkel est très hostile à tout affaiblissement de l’UE et ne lâche pas grand-chose, notamment sur la libre circulation des migrants. Résultat, le Brexit l’emporte !

Tous les autres candidats se désistant, Theresa May lui succède sans aucun vote. Candidate de compromis, elle se révèle sans charisme ni stratégie et commet de nombreuses erreurs :

  • Elle déclenche en mars 2017 l’article 50 du traité de Lisbonne limitant à deux ans le délai pour sortir de l’UE avec, à défaut d’accord, une sortie sans accord.
  • Elle mésestime les rapports de force entre l’UK et les 27.
  • Elle n’essaie pas de trouver un terrain d’entente avec l’opposition. Jeremy Corbyn en profite à plein en 2017 avec un programme très tiré à gauche et elle perd sa majorité ce qui l’oblige à s’entendre avec le DUP de l’Ulster (Democratic Unionist Party) pour rester en place. Elle plaide qu’un mauvais accord (avec l’UE) vaut mieux qu’aucun accord et fait beaucoup de concessions au DUP, obligeant les 27 à demander la mise en place du backstop à pour concilier la sortie de l’UE et la fluidité du marché. Elle obtient ou concède le maintien de l’Ulster dans le marché commun. Mais les Unionistes ne veulent pas de frontière en mer et T. May accepte le maintien du Royaume Uni dans l’Union douanière. Cet accord est rejeté tris fois pas le Parlement. T. May est alors obligée de demander un report de l’échéance jusqu’au 30 octobre pour arriver à trouver un accord. Faute d’accord à l’échéance, elle démissionne et cède la place à Boris Johnson (BoJo).

Résultat, trois années après le référendum, un peuple plus divisé que jamais et des citoyens furieux des deux côtés ! Le Parlement sort affaibli et déconsidéré avec une question posée sur le rapport entre souveraineté parlementaire et souveraineté populaire. Toute l’énergie a été consacrée au Brexit et on n’a plus rien fait d’autre. La croissance faiblit.

BoJo est l’inverse exact de T. May. Son franc parler est populaire. Il est apprécié des ultra-conservateurs. Mais ce n’est pas qu’un changement de style. Il joue franchement la carte du peuple contre le Parlement et reste toujours en tête des sondages.

Il s’est certes parjuré en demandant un nouveau report. Il a obtenu une renégociation de l’accord obtenu par T. May. Il a lâché le DUP et accepté le contrôle en mer d’Irlande contre le DUP. Il fait rêver avec sa stratégie de paradis fiscal et refuse de s’engager avec l’UE, comme l’acceptait T. May, dans un processus de convergence fiscale et sociale. Son discours tend ainsi vers un populisme mâtiné de nationalisme. Il rend les enjeux plus clairs. Dans son esprit, l’UK va se poser en concurrente de l’UE avec un avenir radieux par un retour au libre échangisme.

Les élections du 12 décembre 2019. Pendant longtemps il n’en a pas voulu. Il a réussi à obtenir un vote favorable du Parlement sur son nouveau « deal » et Nigel Farage lui a fait un grand cadeau en retirant tous ses candidats dans les circonscriptions où se présente un conservateur. Tout va tenir à sa capacité de tenir le Brexit au centre du débat électoral. La campagne de J. Corbyn, très à gauche, ne lui nuit pas beaucoup. Elle masque mal les divergences internes sur le problème même du Brexit. J. Corbyn est plutôt favorable au Brexit mais son discours est devenu inaudible. Il est très attaqué par la presse. Sa popularité est la plus faible de celles des grands leaders d’opposition du passé (43% pour BoJo, 33% pour le Labour).

En conclusion, BoJo devrait gagner si l’élection. Mais prudence face aux surprises que peut réserver le système majoritaire à un tour…. Ce ne sera pas la fin du problème mais le point de départ de la négociation commerciale avec l’UE (qui mettra son unité à rude épreuve). Difficile de savoir combien elle durera. Une période de transition est prévue jusqu’en fin 2020 avec des menaces de No deal qui risquent de ressurgir et de mal se terminer.

Débat

                Q1.  Sort des expatriés européens ?

R. Bien prévu dans le  deal

                Q2. Pourquoi BoJo a -il obtenu ce qui avait été refusé à T. May ?

R.  T. May n’avait pas de stratégie claire. Elle était prise en otage par le DUP.

                Q3. Les Britanniques ne vont-ils pas se révolter au risque de provoquer une politique « thatchérienne ?

R.  BoJo a clarifié les enjeux. La menace sur les emplois due à la concurrence européenne est restée en arrière-plan.

                Q4.  Pourquoi la question de la frontière entre l’Ulster et la République d’Irlande joue-t-elle un rôle si important ?

R.  La frontière date de 1920. Le lien entre absence de frontière et paix est très fort. Les accords du vendredi saint (1998) donnaient des gages aux deux parties : que vous soyez républicain catholique ou protestant unioniste vous pourrez aller à Dublin et revenir librement. Effacement total des frontières entre communautés : tout le monde a les mêmes droits quelle que soit sa religion …

                Q5.  L’Écosse va-t-elle se séparer du Royaume Uni ? les Britanniques s’en sortiront ils assez bien des négociations à venir car la City est un atout considérable ? Quid des effets du Brexit vus par Bruxelles ? Qu’en pensent les Britanniques qui vivent en Europe ?

R.  Le référendum de 2014 donnait une Écosse favorable à l’indépendance et rejetant le Brexit (65/45). La première Ministre écossaise gère la question avec prudence. 1/3 de son parti a voté pour le Brexit (car plus de pêcheurs européens dans les eaux écossaises). La perspective de réunification de l’Irlande est plus proche que celle de l’indépendance de l’Écosse.

Résultat du Brexit pour les Anglais ? Cela dépendra des résultats de BoJo. Ce sera la grosse affaire des années à venir : comment concilier sa double prétention : accès libre au marché européen et faire du Royaume un paradis fiscal.

La question de la City est centrale ; la City est énorme comparée aux places de Francfort ou de Paris. Mais les accords de libre-échange n’incluent pas les services.

Le Brexit vu par l’UE ? Le Brexit s’est transformé en un drame politique en Angleterre. En cas de No deal, l’impact sera plus fort en UK. (40% des exports du Royaume se font vers l’UE contre15% dans l’autre sens).

Les Britanniques de l’UE sont en général pro-européens et d’autant plus en colère qu’une loi fait que les expatriés depuis plus de 15 ans n’ont plus droit de votre en UK.

                Q6.  La moitié des anglais avait voté contre le Brexit en 2016. Tout le capharnaüm actuel devrait renforcer leur position. Beaucoup d’Anglais pensent que le Brexit serait une c…. Comment se fait-il qu’ils ne soient pas les plus forts ?

R.  Les manifs des anti-Brexit montrent de façon pathétique qu’ils n’ont pas de leaders pour les représenter. Les libDems n’ont pas beaucoup de poids. Et puis les Britanniques sont plus légalistes et loyalistes que nous : beaucoup de pro-européens ne veulent pas contrarier la volonté qui s’est exprimée. Il y a aussi un fond de fierté nationaliste qui est à l’œuvre.

                Q7.  Impact sur les politiques migratoires ? Remise en cause des accords de Dublin (et de celui du Touquet) ?

R.  Les accords du Touquet sont des accords bilatéraux qui n’ont rien à voir avec l’UE et le Brexit. On ne les bougera pas : Quand Sarkozy a négocié le démantèlement de Sangatte, il a négocié une contrepartie avec l’UK. (Laquelle ? Mystère). Les liens entre français et anglais sont nombreux. Les démanteler est impossible. Le budget de l’ASE a été augmenté. BoJo s’en est félicité et y participera.

Si les contrôles ont lieu en aval du tunnel, la situation deviendra vite incontrôlable.

                Q8.  Travail de Michel Barnier ?

R.  Michel Barnier s’est très bien débrouillé. Il a évité d’être piégé en refusant d’engager la négociation commerciale avant d’avoir un accord clair sur les trois préalables (déclanchement de l’article 50 di traité de Lisbonne, calendrier et financement de la sortie).  Le marché unique ne peut supporter de trous dans le filet et il a su jouer de la crainte de la contrebande. L’unité des 27 a tenu bon, mais rien ne dit qu’elle ne posera pas des problèmes demain dans la négociation commerciale (Comment combiner accès libre au marché avec en arrière-plan l’idée de faire du dumping fiscal et social ? Risques de divisions au sein des 27 sur les priorités commerciales).

                Q9.  Quel sont les premiers sujets qui viendront en négociation après la sortie ?

R.  Services financiers et pêche.

                Q10.  Une coalition Labour-LibDems est-elle envisageable ?

R.  Non. Mais BoJo n’a aucune réserve de voix. Il faut qu’il trouve une majorité tout seul D’un autre côté, on voit mal le Labour hostile à l’indépendance de l’Écosse, s’alliant au SNP.

                Q11.  Position des USA ? Ont-ils tout à gagner du Brexit ?

R.  Le sentiment anti-américain est beaucoup plus fort en UK qu’en France.

                Q12.  Sans aucune majorité au Parlement que se passera-t-il ?

R.  Ce serait le chaos sauf référendum possible avec une majorité relative.

                Q13.  Comment réagit le Commonwealth sur le Brexit ?

R.  Inde : «OK on va faire des affaires, mais vous allez nous donner des visas ! »

                Q14.  Impact du Brexit sur les questions de Défense ? Changement pour l’OTAN ?

R.  Théoriquement aucun. Les accords de Lancaster House entre la France et l’UK sont des accords bilatéraux. Les Britanniques vont contribuer à un budget européen pour l’IED (Initiative européenne de défense)

                Q15.  Les anglais font 80% de la population du Royaume Uni. Retrouve-t-on la même proportion au Parlement ?

R.  Oui. Le Brexit est analysé comme un abcès de nationalisme anglais. Quant à la Reine, on peut lui faire dire tout et son contraire.

Préserver l’unité de notre continent ne sera pas facile : Polonais et Roumains sont des sources de xénophobie….

                                                                                                                                              Gérard Piketty

04/11/2019 – Défi climatique et démocratie – Lucile Schmid

Exposé : L. SCHMID se présente d’emblée comme présidente du think-thank La fabrique écologique (LFE), actif depuis 2013, caractérisé par une double approche,  transpartisane et d’association public-privé. LFE opère d’une part dans un enjeu d’expertise, d’autre part  dans la construction de propositions opérationnelles.

Avant de poser la question « démocratie et écologie », il convient de relever que la France résiste à l’écologie qui n’est pas reconnue, en particulier par les entreprises, en raison de plusieurs difficultés. 1° Le lien démocratie-écologie ne va pas de soi car les compétitions de pouvoir au niveau national (élections…), quinquennales, très centralisées, ne sont pas faites pour les préoccupations écologiques. 2° Le modèle politique et administratif français est très centralisé et personnalisé, présidence de la République, ministère des finances… Les préoccupations écologiques sont plus présentes dans la société que dans les niveaux centraux ; ministère de l’écologie, « ministère de l’impossible », de la parole, longtemps sans administration. 3° Refus de l’Etat et des institutions de jouer un rôle très central (politique d’Aménagement du territoire, nucléaire…). En revanche, au niveau régional (Alsace, Bretagne…) local, voire individuel la culture écologique est plus forte. 4° Difficultés constitutionnelles 60% des lois écolos françaises viennent de règlements ou dircetives européennes (au Danemark , en Belgique initiatives législatives plus nombreuses). 5° Difficultés scientifiques : L’on s’est tardivement habitué au  GIEC, qui pourtant existe depuis 1988, dont les rapports sont désormais largement relayés par la presse ; mais difficulté d’intégrer les faits scientifique, de placer les enjeux à la hauteur de chacun, dans un sentiment de fin du monde.

                Toutefois, l’écologie est devenue un domaine d’élaboration et d’action démocratiques plus général: sensibilité des jeunes, phénomène Greta Thornberg qui relaie le discours scientifique… Le principe de réalité s’impose aux titulaires du pouvoir malgré le rythme électoral pluriannuel de la démocratie classique. Des lanceurs d’alerte plus nombreux se déploient sur l’écologie. Des procédures sont engagées devant les juridictions : procès en Hollande, aux USA, « Affaire du siècle » en France (une  pétition recueille près de 2 millions de signatures & saisine du Trib.Admin. de Paris). La question écolo entre dans une dimension électorale plus accusée : 13% des voix pour  la liste écolo aux élections européennes de mai 2019 ; même la liste Envie d’Europe écologique & sociale (Gluksman) a fait une place à l’écologie. 

Au niveau économique mondial et global apparaît la difficulté de mettre en accord d’une part la mondialisation corollaire d’un système économique fondé sur la croissance, d’autre part et les propositions des rapports du GIEC. Ainsi à l’heure du Rapport de 2018, les scientifiques étaient-ils réticents à formuler expressément eux-mêmes un taux de réduction de GES, or certains politiques voulaient leur faire « imposer » un taux de 1,5%, pour ménager les petits Etats au lieu du taux de 2% prévu dans les accords de Paris. De même si globalement l’on peut fixer la part de ressources fossiles à laisser sous terre, il n’est pas possible pour les scientifiques eux-mêmes de fixer la part Etat par Etat. Ce sont des décisions politiques. En 2020, les Etats devront respecter la feuille de route des Accords de Paris, mais impossible de l’imposer, par exemple à l’Inde, à la Chine…aux USA…C’est pourquoi, conscient de cette impasse, Antonio Guterres (SG de l’ONU) a tenté en sept. 2019 d’impliquer les Etats et les grands groupes industriels (voir Jeff Bedos avec ses salariés) tant il  est nécessaire d’associer les Etats et les grands groupes privés.

Autre problème, la vulnérabilité à la nature (sécheresse, eaux, côtes, terres basses, inondations, cataclysmes naturels…) de certaines régions (Asie…) et pays (France, Grande-Bretagne, Pays-Bas…). Au sujet de la lutte contre les dérèglements climatiques, même le monde écologique est très segmenté et il a fallu remonter la pente (voir « Les mondes de l’écologie », in Revue Esprit 2018/1, janv-fév.) 

En ce sens, en France, le Grenelle Environnement de fin 2007 a mis autour de la table des mondes différents : grandes entreprises, élus, hauts fonctionnaires, scientifiques, experts en énergie, responsables d’ONG… et montré la nécessité d’une action commune de tous les secteurs sociaux et économiques.

Prise de conscience de l’inquiétude des citoyens par le Président de la République lui-même. Nécessité de mesurer les différents mondes sectorisés, sans culture commune et de les mettre à niveau sans vision ni « bisounours », ni trop irrationnelle.

1) Des actions doivent être engagées dans la société pour développer culture commune et  langage commun écologiques. Mais pourtant dans le nouveau baccalauréat, les choix restent trop segmentés et non harmonisés. De même à l’Université, les domaines restent segmentés, non transversaux, sans socles communs, en vue de culture commune.

2) Pour relier science et démocratie il conviendrait que les scientifiques portent les projets avec les jeunes (voir Dominique Bourg).

Il importe de procéder à une réflexion sur la croissance qualitative (voir « l’homme augmenté » et la collopsologie), la juste valeur donnée à la nature et sur la croyance dans le progrès technique selon laquelle que « tout viendra de la technique ».

3) Il convient de construire l’articulation entre le social et l’écologie et de sortir de la paralysie fondée sur  l’opposition entre justice climatique et justice sociale. L’on ne peut se borner à augmenter les taxes, comme l’ont montré les Gilets jaunes, et recréer de l’injustice avec le modèle écologique.

4) Plutôt que de poser  le dilemme croissance/décroissance, il est nécessaire de rechercher une croissance raisonnée…ou d’opposer écologie/économie, les choix économiques consistent à hiérarchiser les investissements en fonction de priorités écologiques. Par exemple, s’agissant de l’incendie de l’usine Lubrizol à Rouen en 2019, l’on constate un décalage complet entre le souci d’ordre public de l’Etat et la nécessité de rassurer les populations et leurs enfants en raison des nuages de fumées et des effluves et odeurs…S’agissant de l’agriculture, beaucoup est à accomplir ; la science n’est pas l’absolu et doit se concilier avec la nature.

Dans le sens de la conversion des choix en vert, de nouvelles  réalités apparaissent. Ainsi le manifeste des élèves des grandes écoles qui affirme leur volonté d’être des citoyens qui agissent dans l’entreprise avec une portée écologique et non de se borner à venir au travail en vélo…L’on observe la conversion des patrons et la prise en charge matériellement, concrètement, d’actions…Mais quid en termes de politique générale, quid du 2%… (Danone est le premier fournisseur de plastiques pour ses produits) ?

Question : Le discours écologique est punitif, comporte des effets gigantesques et le renoncement à nos modes de vie…

R. L.S. : L’écologie est présentée comme un lourd chemin à parcourir, mais il faut prendre conscience que c’est pour  la Nature. Certes le discours dominant est celui d’une culpabilisation permanente, mais il importe de promouvoir et de créer des convictions personnelles intimes et chiffrées paisibles. La bonne façon de venir à l’écologie consiste à prendre en considération la Nature. Certes les bouleversements climatiques et le réchauffement paraissent affolants et irréversibles, mais au contraire, la Nature est plus réversible qu’on le croit : quand on abandonne les pesticides ou de mauvais produits, la Nature renaît. L’enjeu de la bio-culture est la Nature et la lutte contre le réchauffement climatique.

: Il faut imaginer un discours non dramatique ni catastrophique, mais plus positif.

: Au-delà d’une écologie de contrainte, il faut observer et prendre en compte  l’évolution des mentalités ; par exemple la loi Evin sur les restrictions à l’usage du tabac montre qu’en vingt ans l’on assiste à une acceptation de ces restrictions. Paris exprime désormais une soif de nature. C’est une reconstruction des mentalités.

Q : Nos gouvernants croient-ils à l’écologie ? La conférence citoyenne est-elle une diversion ou a-t-elle un sens positif ? Nos gouvernants  ne se sentent pas investis du pouvoir de faire quelque chose et l’écologie est toujours au-dessous de la pile des dossiers.

R : Par exemple, dans le domaine du recyclage des déchets et de l’économie circulaire (loi de 2009, projet de loi sur l’économie circulaire de 2019…), l’Etat agit très concrètement. Toutefois, la corruption et l’emprise des maffias y est très forte. Donc l’efficacité nécessite davantage de contrôles et davantage de fonctionnaires pour assurer le respect des normes et des lois. Les pratiques écologiques imposent de renforcer la puissance publique. Un Etat écologique est un Etat qui peut s’exprimer  dans les choix budgétaires, l’évaluation des politiques publiques, le respect de la loi, l’accompagnement des collectivités territoriales…Paradoxalement, que peut faire le ministère de l’agriculture, très productiviste ? Indemniser les agriculteurs ruinés par un changement d’agriculture ?

: Faut-il abandonner les industries du luxe qui sont pourtant très fortement exportatrices ? Que faire de l’avion, du transport aérien et de la construction aéronautique? (voir les cas de l’Inde qui mise sur les lignes intérieures).

: S’agissant de l’avion, faut-il promouvoir une aviation économique ? Établir une taxation du kérosène ? Réduire les voyages en avion ?

Les industries du luxe posent notamment la question du textile dont la production est très coûteuse en eau et en coûts humains (catastrophe du Rana Plaza à Dacca en 2013, Tiruppur [knit city]..). Notre pratique de changement de vêtements est en cause. Il faut « écologiser » l’industrie du luxe.

La prise de conscience de la Chine l’a conduite à prendre la place des USA dans les COP.

Q : Je n’ai pas de « conviction écologique » et, en tant que géographe, je constate des réalités objectives, telles que la montée des eaux. Les phénomènes observés sont des éléments de la vie.

R : On entre « en écologie » comme on veut ou on peut. Il convient de redonner le sens concret du « territoire ». Au sujet des risques climatiques, les plans de prévention des risques sont réexaminés. Par ailleurs, certains assureurs se proposent de différencier les garanties en fonction de l’implantation des biens assurés…

La FNSEA a une position désastreuse. Pourtant le rôle des agriculteurs est essentiel…L’on se dirige vers « Une France sans paysans » comme le constatait déjà  il y a cinquante ans Henri Mendras (La fin des paysans, SDEIS, 1967). Il existe de sérieuses réactions parmi les agriculteurs contre la FNSEA (agriculture bio, ou raisonnée, empoisonnés du Roundup…)

Q : Le nucléaire, avantages et inconvénients ?

: Interrogation du monde économique : prédominance des actionnaires contre la Nature ? Efficacité des associations d’actionnaires agissant en AG pour le développement durable ?

: L’avantage de l’énergie nucléaire est qu’elle est « décarbonée ».  Dans les années 1970, en réponse à la crise du pétrole, choix du nucléaire par les pouvoirs publics et constructions, sans débat démocratique. Le débat sur ses enjeux est partagé aujourd’hui. A noter que la Cour des comptes estime impossible d’évaluer le risque nucléaire ainsi que  le coût du démantèlement de centrales. D’ailleurs, jamais on n’a démantelé complètement une centrale. Quant aux déchets, la solution retenue, non complètement éprouvée, consiste à les enterrer (Bures, en Meuse). L’Autorité de sûreté nucléaire contrôle et impose une mise à niveau des centrales françaises à de nouvelles normes, inconnues jadis, dont le coût s’élèverait à 50 Md d’euros. Autre constat, une notable perte de savoir-faire français dans le nucléaire car on n’a pas construit de centrale en France depuis 15 ans (EPR de Flamanville, coût passé de 3,5 Md € en 2007 à 12,4 Md en 2019).

Par ailleurs, il faut relever un fort mouvement anti éolien en France en raison des nuisances notamment esthétiques, sonores et magnétiques impliquées…

Q : Culture commune. A cet égard, que penser du Plan français. En effet, la confection des plans français (1946-1993) s’effectuait dans la concertation entre les acteurs politiques, économiques, sociaux, syndicaux… dégageant une sorte de culture commune?

R : La « planification écologique » est préconisée par certains (A. Lipietz, J-L. Mélanchon…). C’est un sujet de querelle entre les verts. Difficultés de la formule, par exemple en matière de transports, donc d’équilibre  entre les différents modes concurrents : le transport est responsable de 13% de la pollution…Par exemple, le transport maritime est plus polluant que l’avion.

L.S. déplore le caractère peu opérationnel et fragmenté de l’action écologique et insiste sur la nécessité d’une organisation sociale et opérationnelle écologique. Une vision nationale et non seulement politique est à mettre en œuvre en impliquant tous les décideurs. Les entrepreneurs sont des acteurs sur lesquels il faut compter pour leur action et pour la pénétration des idées dans la société (exemple de Vinci…). A cet égard, les choses progressent assurément.

: Au regard du climat, les côtes françaises sont peu de chose à côté des pays tropicaux.

R : Il faut revoir les critères de définition des PED (Pays en développement), rationaliser et adapter l’octroi des aides.

: Que penser des actions du mouvement « Extension-Rébellion » ?

R : Mouvement au mode d’action secret pour être efficace, sympathique pour certains, utile, mais parmi d’autres. Il importe de préserver la non-violence. En France, le mouvement est très anticapitaliste ; à cet égard, le débat capitaliste/anticapitaliste est d’ailleurs un débat très présent chez les jeunes ; en Allemagne, c’est  le débat entre réalistes et fondamentalistes qui est très aigu.

                                                                               * 

                                                                                                                             François COLLY


07/10/2019 – Les populismes – Marc Lazar

Exposé

Le populisme est-il contagieux ? Tout le monde en parle. C’est un mot-valise. Je vais me concentrer sur l’Europe. Qu’entend-on par « populisme » ? Immense production scientifique à ce sujet. Deux grandes interprétations :

  1. Ceux qui considèrent que c’est une idéologie. Interprétation séduisante pour voir ce qui s’est développé depuis le XVIIIème siècle mais on saisit mal son corpus doctrinal
  2. Ceux qui considèrent que c‘est avant tout un style. Il peut alors se combiner avec des partis traditionnels. Le communisme a une composante populiste contrebalancée par de l’idéologie. On pourrait en dire autant du gaullisme, du fascisme. Un style populiste existe en soi avec le mouvement « cinq étoiles ».

Il y a une histoire du populisme (en France avec Boulanger, les ligues des années 30s, le poujadisme). Il faut distinguer aujourd’hui plusieurs types de populisme :

  • Un populisme d’extrême droite, le plus fréquent aujourd’hui (AFD en Allemagne…)
  • Un populisme de gauche (Syrisa en Grèce, LFI en France, Podemos en Espagne …)
  • Un populisme nationaliste
  • Un populisme du chef d’entreprise qui rentre en politique (Berlusconi, Trump..).

il ne faut pas le prendre comme un ensemble homogène. Il y a de grandes divergences entre eux, sur l’organisation politique par exemple (RN très différent de Cinq étoiles qui a créé l’horizontalité, une structure très souple avec un chef). La sociologie aussi divise : Le populisme de gauche est généralement plus jeune et plus instruit. La référence négative à l’Islam n’existe pas à gauche. À droite, elle n’apparaît que pour faire ressortir les racines chrétiennes des sociétés européennes. Ce n’est  toutefois pas la position de Marine Le Pen pour qui le rejet l’Islam s’exprime par la défense de la laïcité.

Les différents populismes ne parlent pas du même peuple. À droite, ce sont « les gens » (the common people, la plebs). Pour d’autres, c’est le populus, le peuple citoyen. Pour Berlusconi, c’est le peuple consommateur…

Il y a toujours opposition frontale entre les populismes et les élites qui « complotent en permanence » contre le peuple (« l’enfumage » des Gilets Jaunes). Il n’y a pas de problèmes compliqués et il n’y a que des solutions simples. Hostilité partout à la démocratie représentative. Vision binaire sur tout. Jamais dans la nuance. Opposition à l’UE, aux étrangers.

Dans le passé, les accès populistes étaient de courte durée.  La nouveauté est qu’ils s’installent dans la durée. Par défiance du politique, par défiance culturelle aussi conduisant à une inquiétude vis-à-vis de l’immigration régulière ou clandestine avec des fantasmes sur le nombre des migrants. Les deux modèles d’immigration sont en crise, modèle d’intégration à la française ou modèle multiculturel (le Danemark en revient !). Peur de l’Islam. Une interrogation se développe : qu’est-on au juste dans une société de plus en plus fragmentée ?

Impact de ces populismes sur les démocraties ? lls se heurtent encore à l’état de droit comme on peut le voir en UK ou aux USA. Ils sont divisés sur beaucoup de choses, incapables de former un groupe unique au Parlement Européen.

Mais la « démocratie du public » (télévision) se développe à la fin du XXème siècle. Une peuplocratie bouscule en permanence les institutions au nom d’une « démocratie de l’immédiateté et de l’urgence » qui se passe des corps intermédiaires et impose son style. Cette dynamique se développe. Comme le dit Nicolas Baverez, l’état de droit n’est pas suffisant, il faut régler le problème de la défiance politique et culturelle.

Alternatives ou parades se trouveront dans la capacité des démocraties représentatives à se réformer au profit d’une démocratie participative complémentaire de la démocratie représentative. La mise sur pied d’une convention citoyenne sur le climat en est un exemmple. À défaut on voit ce qui se passe en Hongrie et en Pologne : réduction du pouvoir de la presse, réécriture du récit historique. Orban essaie d’être le plus cohérent avec son concept de démocratie illibérale. On ne le prend pas assez en considération.

Débat

                Q1. Place de la question climatique dans les populismes ?

R.  Elle est faible dans les populismes de droite. À gauche, on l’a tout de suite intégrée. Les populismes des « chefs d’entreprise » s’en fichent. Pour les Gilets Jaunes, on s’intéresse d’abord à la fin du mois.

– Les GJ constituent une forme de populisme sociétal. Ce sont des gens qui ont des jobs modestes. Peu de chômeurs. Beaucoup d’autoentrepreneurs. Peu instruits, généralement au bord de la périphérie, des femmes seules divorcées ou non. Aussi des retraités. La plupart s’abstiennent dans les élections ou votent Marine Le Pen puis Mélenchon.

Détestent le président de la république, Emmanuel (Louis XVI dans leur imaginaire) et Brigitte Macron (Marie-Antoinette). Un mot d’ordre : le RIC, clé de la solution de tous les problèmes.

Mais refus des leaders, surtout si c’est une femme ce qui constitue une différence avec ls populismes politiques.

Peu de rejet des immigrés.

                Q2. Comment expliquer leur opposition à tout groupe structuré que l’on constate aussi du côté du Pouvoir où l’on ne compte que sur des individus isolés ? Que pensez-vous de la personnalisation de Greta Thunberg ?

R.  Il y a une Dynamique d’individualisation à l’œuvre dans nos sociétés (moins de syndicats, de partis). Dissociation de l’adhésion associative d’avec la politique.

Pour les GJ, toutes les enquêtes montrent ce que cela représente pour eux le mouvement en termes de sociabilité, mais pas de poussée anticapitaliste ou anti patrons. Les ronds-points rendent visibles des gens qui se croyaient invisibles. Les GJ constituent le mouvement social le plus important que nous ayons connu. Cela ne disparaîtra pas du jour au lendemain. On risque de se retrouver derrière des leaders.

Greta Thunberg illustre le processus de personnalisation et de médiatisation qui nous emporte et auquel les jeunes sont très sensibles.

                Q3. Que penser de la vogue des référendums ?  Avec le référendum, on n’aurait pas fait la loi sur l’IVG !

R.  Tout peut-il relever du référendum ? Oui sur certaines questions ou sur les référendums consultatifs après les quels les députés votent en leur âme et conscience, ce qui est difficile à faire comprendre aux gens. Bref il ne peut être la solution de tout. C’est une illusion démocratique.

Il faut lire le livre de Yasha Munk :un tiers des européens penchent vers un régime plus autoritaire, surtout chez les jeunes.

                Q4. Ne faudrait-il pas construire un régime européen festif ?

R.  Nos démocraties sont en mutation sous des pressions contradictoires : 1//3 sont pour plus d’autoritarisme, 2/3 pensent à d’autres formes de démocratie.

L’émotion est très instrumentée par les populistes par opposition au discours technocratique ou rationnel. Il faut mettre de l’humain ! Aux élections les populistes ont progressé partout mais ils sont divisés. Le rôle de la Commission à venir va être très important car partout les pays membres souhaitent rester dans l’Union ou dans la zone Euro.

                Q5.  N’y a-t-il plus de problème compliqué ? Il y a un paradoxe entre l’élévation du niveau culturel et éducatif avec le simplisme des approches populistes. Comment on est-on arrivé là ? Les GJ sont des sans statuts ce qui ajoute à la difficulté.

R.  Une partie des GJ vient des parties basses du secteur public (échelles C et D). Il y a bien une élévation du niveau éducatif mais les inégalités se sont aussi creusées. Pour la majorité des français « c’est moins bien qu’avant » ! Il faut aussi prendre en compte la dimension de la défiance très profonde liée au creusement des inégalités. Je suis frappé par les écarts d’éducation. Beaucoup ont décroché. Il y a les gens « d’anywhere » et les gens de « somewhere » qui bougent peu et voient se creuser l’inégalité sociale et culturelle qui est pour eux le grand défi.

En 2017 le RN est le premier parti pour les jeunes avec beaucoup de jeunes sortis du système éducatif et des jeunes  des « facs de masse » alors que les jeunes de Sciences Po ou de l’ENS débutent à 55000 € nets et votent Macron.

                Q6.  Comment situez-vous Eric Zemmour ?

R.  Ce n’est pas un solitaire. Il vend à 300000 exemplaires. C’est l’extrême droite qui falsifie l’Histoire !

                Q7. Les populistes sont marginalisés parce que la société est prise dans un profond mouvement de transformation. Comment demander au loup et à la brebis de discuter ensemble ?

En Tunisie, on voit déjà la défiance totale envers les politiques après seulement 4 ans de démocratie.

R.  Comment éviter qu’un grand nombre de personnes ne soient écrasées par le processus de transformation/globalisation ? Il faudrait créer un « Erasmus » pour les exclus de l’école : envoyer en Allemagne un étudiant espagnol décroché …

L’exemple tunisien illustre le fait qu’il y a de nouveau un mouvement de divorce avec toutes les élites, pas seulement politiques. Cela pose le problème de sélection et de diversification des élites dirigeantes. Problème d’exemplarités.  Difficile de faire comprendre que la politique est un métier mais pas à vie. Il faut favoriser le retour à la vie professionnelle en évitant le « Non, ils se sont déjà assez sucrés ».

                Q8.  Problème de l’accélération médiatique.

R.  Oui, c’est le problème des chaînes d’information en continu plus développé en France qu’ailleurs.

J’étais récemment au RDV de l’Histoire à Blois où le thème était l’Italie. Selon un sondage récent, les français ont une bonne opinion de l’Italie alors que 30% des italiens ont une mauvaise opinion des français. Un sentiment antifrançais travaille les populistes italiens. Le problème des migrants y joue un grand rôle…

                                                                                                                                              Gérard Piketty

06/05/2019 – Europe et Brexit – Christian Lequesne

Exposé
La question est plus compliquée qu’on ne le pensait : rebondissements incessants du débat intérieur à l’UK.
Pour le comprendre, il ne faut pas oublier le rapport particulier de l’UK avec l’Europe depuis 1945 : la promotion de l’idée d’« Europe » ne lui est pas nécessaire pour racheter le comportement anglais pendant WW2. Son ralliement à l’Union en 1973 s’est fait sur la base de la nécessité économique d’entrer dans le « grand marché », ce qui l’a d’ailleurs conduit ensuite à être systématiquement favorable à l’élargissement de l’Union. En revanche, l’UK n’a pas contribué ni à l’UEM (union économique et monétaire) ni en 1985 aux accords de Schengen.
Cette politique dite de « semi-detachment » n’a pas été politisée par les premiers ministres successifs qui s’intéressaient principalement aux politiques publiques de l’Union (les « policies »). Mais peu à peu le fait de ne pas parler d’un projet politique de l’Union à progressivement donné crédit dans l’opinion britannique à l’idée d’un projet caché. L’idée d’un référendum a commencé à germer dans les années 2000s, favorisée :
• Par les référendums français et hollandais sur le projet de traité constitutionnel de 2005,
• Par la décentralisation engagée en 96-97 par Tony Blair qui a débouché sur la consultation populaire sur l’indépendance de l’Écosse,
• Par la création en 2004 sur la droite du parti conservateur de l’UKIP de Nigel Farage qui a focalisé son discours sur la confiscation du débat public par les élites et a vite compris l’intérêt d’exploiter la question de l’immigration intra UE rendue plus facile en UK dès 2004 (1 million de polonais au lieu de 114 000 attendus. 300000 français à Londres).
L’UKIP a conduit a une certaine surenchère du parti conservateur de Cameron et à l’acculer finalement au référendum annoncé en 213 pour satisfaire les eurosceptiques du parti
Sociologie du vote Brexit : tous les sondages montrent que les brexiters sont moins éduqués et plus périphériques que les anti-Brexit. Les universitaires ont voté massivement pour le maintien dans l’Union. L’Écosse et l’Irlande du Nord ont voté majoritairement contre le Brexit à l’inverse de l’Angleterre où il y a une résurgence du nationalisme anglais.
Les négociations entre les 27 et l’UK n’ont pas été si difficiles que cela. L’UK a d’abord tenté sans succès de jouer sur les divisions possibles au sein des 27 en voulant négocier à la fois la sortie de l’Union et ses futures relations avec l’UE, puis elle a tenté de négocier, également sans succès, un projet européen à la carte (oui à la libre circulation des capitaux et des biens, non à la libre circulation des personnes) soulevant l’opposition des pays de l’UE dès qu’elle a essayé de toucher à la construction du marché intérieur.
On est ainsi parvenu à un compromis mais on a achoppé sur la question de l’Irlande du Nord négligée par les « anglais » (500 points de passage à la frontière dont il faudrait rétablir un contrôle dont personne ne veut : la paix de 1998 s’est faite sur la fluidité des échanges entre le Nord et le sud). Michel Barnier a proposé le maintien de l’Irlande du Nord dans le marché intérieur soulevant un tollé chez les durs du Brexit et chez les « identitaires » de l’Irlande du Nord. Il a alors proposé le maintien dans l’Union douanière également rejeté par les durs du Brexit.
Théresa May a accepté le compromis sur l’union douanière au moins dans un premier temps mais n’a pu le faire accepter par son parti.
Le vrai débat difficile est à Londres où le projet May a été rejeté 3 fois. Elle est délégitimée et ne peut avancer car elle a en face d’elle plusieurs fronts : Les travaillistes sont aussi divisés (2/3 contre le Brexit mais J. Corbyn favorable à un soft Brexit). Il ne li restait plus qu’à négocier une rallonge pour arriver à un accord. La situation est plus calme depuis les accords du 10 avril (rallonge possible jusqu’au 31 octobre). Il y a recherche d’un compromis entre travaillistes et conservateurs. T. May souhaiterait qu’il puisse intervenir avant les élections européennes pour pouvoir les annuler.
Ce sera la dernière chance d’une sortie avec un « deal » car sinon ce sera soit une sortie sans deal sait la démission de T. May et de nouvelles élections que les conservateurs pourraient gagner mais sans majorité.
Conséquences Ce sera d’abord des conséquences pour la GB qui fait 50% de son commerce extérieur avec l’UE (quid par exemple de la circulation des produits frais ?). Traditionnellement les conservateurs ont toujours écouté le « business » mais ce qui n’est plus le cas d’une grande partie des brexiters fanatiques qui rêvent de l’ancienne grandeur de l’UK. Alors que les économistes vont jusqu’à prévoir 6 points de PIB en moins.
Les autres pays de l’UE seront diversement impactés. Parmi les plus impactés, les Pays-Bas, le Danemark. La France ne sera pas la plus impactée (on a un surplus commercial avec l’UK) mais certains secteurs seront touchés comme la pêche maritime, les transports routiers trans-manche, les fruits et légumes …)
La prévision est plus difficile dans le secteur financier où l’UE a peut-être plus à perdre que l’UK car Londres est la véritable capitale financière de l’Union.
Il y a peu d’activités financières purement liées à l’UE (HSBC a transféré son siège à Paris, Nomura à Francfort…). L’UE va devoir négocier des processus de codécision avec un accord particulier sur les services financiers.
En matière de Défense, seules la France et la GB ont une véritable contribution à la défense. Les anglais n’ont jamais voulu d’une institutionnalisation de la Défense Européenne mais ils sont très pragmatiques pour les opérations sur le terrain (accords franco-anglais de Lancaster House).
La préoccupation principale de Pompidou en 1973 en acceptant de négocier l’entrée de l’UK dans l’UE, était d’équilibrer le poids de l’Allemagne. Il est évident aujourd’hui que l’Allemagne est le leader de facto de l’Union et que ce leadership sera encore renforcé par le départ de l’UK qui va radicaliser davantage l’Europe centrale qui à tort ou raison redoute l’hégémonie franco-allemande.
Débat
Q1. Quels sont les avantages que l’on retirera du Brexit ? Que vont devenir les anglais élus au PE ? Un référendum au niveau de l’Écosse est-il possible ? Quelle est la position idéologique des Brexiters sur la question de l’Irlande ?
R. Du fait du scrutin proportionnel pour les élections du PE, les députés anglais témoignent d’une diversité politique plus importante qu’à Westminster. Ils sont assez engagés dans la vie du Parlement. On leur doit « Le temps des questions » sur le modèle de la Chambre des Communes. Les Travaillistes très engagés ne quitteront pas le PE aussi facilement que cela.
Référendum en Écosse ? : Le premier ministre écossais l’a envisagé en cas de Brexit … mais sans donner de date. Il attendra de voir si les sondages lui sont favorables. S’il gagnait un tel référendum, on serait dans la situation inédite de la candidature d’un nouvel État. Il faudra engager une négociation d’adhésion.
Brexiters et Irlande : Mépris de l’establishment conservateur anglais pour l’Irlande. Il se moque de la question et a totalement sous-estimé le problème qui lui est très discuté au sein de la presse britannique.
Avantages du Brexit pour l’UE ? Distinguons les « petits avantages » des « avantages macro ». Côté « micros », la place financière de Paris a gagné quelques banquiers. Les Universités européennes y gagneront .. Côté « macros » c’est plus compliqué. Le Brexit donne une image de désintégration de l’UE dans le monde. Le modèle de l’UE en prend un coup même si finalement l’UE survivra au Brexit. Macron aura du mal à trouver de véritables partenaires au sein de l’UE.
Q2. Immigration massive de Polonais et Schengen ?
R. Schengen ne concerne pas les citoyens de l’UE et les polonais ne sont pas les seuls concernés. 3,5 millions d’européens travaillent en GB. Tout le spectre social et politique de la France est représenté par les 300000 français qui vivent à Londres avec beaucoup de jeunes non qualifiés, en particulier issus de l’immigration, attirés par la grande flexibilité du marché du travail, par l’apprentissage de l’anglais et une moindre stigmatisation des étrangers qu’en France.
En cas de Brexit on aura vraisemblablement une politique favorisant l’immigration de MO qualifiée, peut-être en contradiction avec l’ultra-libéralisme ambiant favorisant la présence d’une MO à bas coût.
Q3. L’Irlande peut-elle avoir un poids dans ce débat ?
R. Ce sera le pays le plus impacté par le Brexit mais il y a aussi beaucoup d’anglais qui ont du sang irlandais dans les veines et ont de la sympathie pour l’Irlande. Les 27 sont très sensibles aux questions posées par cet impact. C’est pourquoi ils ont accepté le report de l’échéance à octobre. Macron n’aurait pas pris le risque d’avoir un « No deal » en sachant les conséquences pour l’Irlande qui a connu une croissance extraordinaire jusqu’à la crise de 2008, mais en a maintenant surmonté les conséquences.
Q4. La « City » s’en sortira-y-elle grâce à la numérisation ? Attitude des pays du sud de l’UE vis-à-vis de l’UE ? Lien du Portugal avec l’UK ? Que dire de la position de J. Corbyn ?
R. Corbyn a-t-il un grand programme politique ? Il exprime souvent des émotions contre la souffrance de ceux qui ont vécu le Thatchérisme. Ce dernier a provoqué une coupure profonde entre le Nord et le Sud de la GB. J. C arrive avec des archeo-solutions. Il obsède les conservateurs mais a une faiblesse : il n’a pas rallié l’establishment de son parti.
City et numérisation ? On voit bien qu’on entre dans une nouvelle phase du capitalisme financier avec le capitalisme numérique. Les entreprises britanniques prennent beaucoup plus de risques (en investissement dans le numérique). En Europe on est davantage sensible à la question de protection des données.
Q5. Probabilité d’un “ No deal “ ? Que deviendront en cas de Brexit les députés anglais élus ? L’Irlande ne deviendra-t-elle pas une passoire intégrale à l’immigration ? Position des USA de Trump ? Position de l’Italie de Salvini ?
R. Trump ? Trump a fait des déclarations en faveur du Brexit en opposition à Obama qui s’était clairement déclaré réservé. Mais cela ne veut pas dire que les administrations US sont derrière lui. Son fonds de commerce est le maintien du populisme considéré comme opposition aux élites. Il est dans la provocation. La relation « spéciale » UK-USA est plus importante pour l’UK que pour lui.
Le « No deal » ne peut être exclu. On ne peut aussi exclure des conflits avec les députés anglais élus. Cela débouchera sur une question constitutionnelle avec la cour de Justice de l’Union.
L’Irlande sera une passoire pour les immigrés mais aussi pour les produits. Le rétablissement des contrôles sera indispensable car les Irlandais ne veulent pas de contrôles électroniques. Mais on ne pourra surveiller la frontière partout. On peut s’attendre à des trafics énormes.
Italie ? La seule chose qui intéresse Salvini est de fédérer les anti-européens. Si ces partis font un bon score, il cherchera à les représenter d’où son opposition à Macron. Il ne faut rien attendre de lui pour l’Europe.
Q6. Thomas Piketty plaide dans “Libé”, pour la création d’un noyau fort composé de la France, de l’Allemagne, de l’Italie et de l’Espagne Qu’en pensez-vous : décrédibilisation de l’UE ou refondation ? Quid d’un i-Brexit avec la GB dans l’union douanière ?
R. L’idée de création d’une petite Union dynamique fait abstraction des conditions réelles de la politique. Les 4 pays ont des trajectoires assez différentes. La probabilité d’une entente est faible. Salvini voudra faire mieux. Convergence France-Espagne peut-être. L’Allemagne marie interrogation et déception. Son rapport à l’UE a évolué à la suite de la crise financière (« On paie pour eux ») et elle fait face à la montée de l’AFD qui change la façon dont le centre-droit se positionne par rapport à l’UE (analogie avec ce qui se fait en France avec Bellamy).
Union douanière et GB ? On garderait ainsi vis à vis des tiers une véritable politique commerciale commune avec la GB. Mais c’est précisément ce dont ne veulent pas les durs Brexiters. pour y arriver, il faudra les avoir marginalisés grâce à une convergence entre modérés travaillistes et conservateurs.
Q7. Finalement l’UK ne va-t-elle pas rester dans l’UE ?
R. Je n’y crois pas. Le scénario noir pour l’UE serait que le marché intérieur soit touché ce qui provoquerait l’éclatement de l’Union. Mais le long délitement est plus dangereux.
Q8. Que peut la Reine ?
R. Elle ne s’est jamais exprimée. Elle a critiqué le Parlement mais sans jamais dire pourquoi. Charles est plus clairement anti-brexit….

                                Gérard Piketty

04/02/2019 – Où va Europe ? Quentin Dickinson

Exposé

                Deux façons de répondre à la question posée par votre lettre d’invitation :

La solidarité au sein de l’UE a un ennemi mortel : celui du caractère national de sa structure. On a en moyenne 4 à 6 élections chaque année dans l’UE. L’Europe passe au 2ème rang dans les campagnes électorales derrière les sujets nationaux. Europe ignorée ou bouc émissaire ?

  • En prenant chacune des préoccupations exprimées et en les traitant rationnellement une à une au regard de la question posée
  • En utilisant la méthode dite du « crime de l’Orient Express ». On traite le paquet des questions posées mais on ne saura pas laquelle de ces préoccupations sera la cause de la catastrophe.

L’UE n’a jamais su se montrer populaire. Depuis 1952 elle a dépensé autant d’argent dans la communication que ce qui a été fait pour la Grèce, mais avec peu de résultat (cf. l’Eurobaromètre et le taux d’abstention aux élections européennes). La problématique est généralement bien posée mais la communication est trop technique et ne tient pas compte des sensibilités. Plusieurs phases dans cette communication ;

  1. Dans les années 50s on vantait l’Europe pour éviter la guerre ce qui n’a pas empêché le rejet de la CED par la France grâce à une collusion gaullo-communiste
  2. Dans les années 60-70s elle est devenue une référence rituelle dans les discours
  3. Les années 80s sont celles de l’indifférence : l’Europe ne gênait personne
  4. Depuis 2005, l’indifférence s’est muée en hostilité ou détestation sans que quiconque en ait vu les prémisses.

D’autres raisons à cela : D’abord une mondialisation mal gérée, mal digérée. Dans un premier temps on ne savait pas trop pourquoi. Ensuite des réseaux sociaux qui apportent des moyens considérables à la diffusion de peurs irraisonnées dans des masses qui ne se rencontrent jamais. Les dirigeants n’ont pas vu venir. Les gens croyaient tout ce qui passait sur les écrans « parce que ce n’était pas le fruit de journalistes ». On est passé du « on croit tout » au « On ne croit rien ». La colère s’est muée en frustration.

Il y a des antidotes possibles mais pas de recette miracle.

D’abord sur le long terme, tout commence à l’école. II faut une éducation civique pour faire comprendre le fonctionnement et l’évolution de l’Union de la primaire à la terminale.  Il faut faire un apprentissage sérieux de l’usage de l’internet où les prédateurs sont nombreux. Il faut un développement d’Erasmus plus intense qu’aujourd’hui. On ne découvre le bénéfice de l’Erasmus que tardivement. Il faut envoyer des apprentis à l’étranger. Une tare bien française est notre peu de considération pour les métiers manuels. Trop de PME s’arrêtent de ce fait. Un Erasmus de l’apprentissage permettra de corriger ce travers sur une ou deux générations. J’ai beaucoup de considération pour Jean Arthuis, député européen depuis 2014, s qui a beaucoup fait pour développer cela. Il faudrait un « tour d’Europe du compagnonnage comme on en a un tour de France. Le « corps européen de solidarité » monte en puissance. Il faudrait en parler. Le jumelage municipal était à la mode dans les années 50-60S. Une bourgade de la Loire inférieure se jumelait avec une bourgade suisse si son maire aimait le ski et la montagne. Il faudrait une agence européenne pour s’occuper de cela avec une cartographie des villes et villages permettant de mettre aisément en évidence des convergences réellement intéressantes.

Pour le moyen terme. Le RIC existe déjà dans le cadre de l’UE. C’est long à organiser et la Commission réussit à prendre les gens de vitesses. Il y a dévoiement mais je ne suis pas certain que le référendum soit la réponse à nos maux. Le référendum, c’est la roulette russe. Il devrait être réservé à des questions philosophiques ou morales (pour ou contre la PMA par exemple) ou dans un contexte local ou régional (pour ou contre une ferme éolienne, pour ou contre un grand centre commercial…). La cyber-sécurité est un sujet important : nous savons maintenant que nos pays sont vulnérables. Nous avons besoin de remparts à 100% pour nous assurer de la validité des résultats électoraux. La démocratie est en cause. Une agence européenne de la cyber sécurité est nécessaire. On y travaille. Pour les élections européennes, était-il judicieux de ne faire qu’une seule circonscription au lieu de huit ? on pourrait pour une fois prendre en compte les votes blancs, ou tirer au sort une dizaine de députés sur les 79 français à élire, et/ou adopter le droit de vote préférentiel pour atténuer les déviations partisanes dans les listes et donner aux citoyens le sentiment qu’ils comptent…

À  court terme. Il faut une décision qui frappe les esprits. Une mesure de justice fiscale contre les multinationales de l’informatique serait nécessaire et possible tout de suite au niveau européen comme national.

Vis-à-vis des pays de l’Union qui prennent des libertés inadmissibles avec nos repères (plutôt que nos valeurs), on peut leur ôter tout le bénéfice de ce qu’apporte l’appartenance à l’Union. Cela commence à marcher. Voir le recul polonais sur la scandaleuse réforme de l’ordre judiciaire ou le recul italien sur le budget. Il ne faut pas craindre de montrer le carton rouge. Il faut également renforcer le contrôle sur l’usage correct des fonds européens avec le développement d’un parquet européen.

Débat

                Q1. Le nationalisme populiste monte partout. Quid si on se retrouve au Parlement européen avec une majorité eurosceptique et avec un président de l’Union peu européen ?

R.  Ce n’est pas un vrai problème. On est en train de mettre au point le futur budget septennal 2020-2027 de l’UE. C’est un argument puissant. Il faut bien comprendre comment fonctionne le PE.  Députés eurosceptiques ou europhobes ne se sont jamais entendus et seront dispersés dans des groupes parlementaires différents. Chercher soi-même une majorité sur un texte est une tâche gigantesque. Rachida Dati s’était vanté de sa contribution à une directive de la Commission sur le terrorisme. Si l’on consulte les comptes rendus des débats sur le site public de la Commission, on s’aperçoit qu’elle n’est pas intervenue.

                Q2.  Comment l’article 7 peut-il fonctionner alors qu’il requiert l’unanimité des États membres ?

R.  L’unanimité n’est requise qu’à la dernière étape du processus de prise de sanctions qui en compte plusieurs. C’est le supplice des gouvernements : plus le processus est lent, plus le supplice est terrible : il n’est pas bien agréable d’être mis en défaut sur les premières étapes du processus.

                Q3.  Il est admis dans les mœurs françaises que les élections européennes ne se jouent que sur des enjeux nationaux. Qu’en est-il dans les autres pays ?

R.  C’est un peu la même chose. Macron avait propos la création d’une circonscription pan-européenne. Cela a été rejeté par le PE. Il faut arriver à se débarrasser de l’idée que cette élection est un plébiscite pour ou contre Macron. Il faudrait arriver à parler de la façon dont se forment les groupes au PE après les élections. Il est probable que les deux grands groupes actuels, le PPE et le PSE, vont perdre beaucoup de voix. On risque d’avoir désormais un jeu à 3 avec un groupe « libéral -centriste » contre le jeu à 2 traditionnel (PSE ET PPE). Il serait intéressant de soulever la question pour avoir un débat public à ce sujet au lendemain des élections.

                Q3.  L’Euro est un atout pour l’Europe. Est-ce qu’il l’est encore ?  Comment jouera-t-il ?

R.  Vous avez raison. Mais à chaque fois que l’Europe fait une avancée marquante, personne ne dit « Merci l’Europe ! » Plus grand monde pour demander une sortie de l’Euro ou même de l’UE !

                Q4.  Le marché du pétrole est toujours référé au Dollar. Peut-on espérer un rééquilibrage au profit l’Euro ?

R.  Peut-être y arrivera-t-on pour le marché de l’aéronautique également référé au Dollar. Je pense que l’ère Trump pourrait beaucoup endommager l’économie américaine et donc nuire à la prééminence du Dollar. Beaucoup d’investisseurs préfèrent l’Euro au Dollar parce qu’il reflète mieux l’économie de la zone Euro.

                Q5.  Comment voyez-vous l’avenir de l’UE ?

R.  L’élargissement est désacralisé. Nul ne paraît pressé de voir intégrés de nouveaux arrivants. On n’a pas digéré l’adhésion de la Roumanie et de la Bulgarie. Il reste beaucoup à faire pour mettre à niveau les dix entrants de 2010.

                Q6.  Brexit ? Le report du terme est-il encore jouable ?

R.  Ce serait une erreur historique calamiteuse. La chambre des Communes a rejeté l’accord May-Barnier alors qu’il est difficile de faire mieux. Rouvrir le texte est impossible. Un référendum ? Il faudrait des mois pour le mettre en place et le résultat pourrait-être le même ou à tout le moins il serait aussi clivant. De sélections législatives anticipées seraient encore compatibles avec le calendrier mais à la sortie on n’aurait pas avancé d’un iota la négociation. Se donner plus de temps ? Le traité le prévoit quoique les auteurs de l’article 50 ne l’ont envisagé que pour des raisons juridiques et pratiques. Le CE peut choisir à l’unanimité la prolongation, mais si on prolonge trop, les britanniques devront participer aux élections européennes. Ubuesque !! A. Merkel a souligné qu’avant d’envisager cette solution, il fallait que les Britanniques disent clairement pour quoi faire ? Pour arriver à quoi ?

                Q7 Trichet et Draghi ont joué un rôle très positif pour sortir de la crise de 2008. Pourquoi ceci n’est-il pas valorisé ? La solution de l’affaire Alstom-Siemens ne pourrait-elle pas aussi déboucher sur une Union campant moins rigidement sur le principe de concurrence ?

R.  Sur ce dernier point, on débat encore au sein de la Commission entre concurrentialistes et industrialistes . Oui il faut modifier les règles pour lutter contre les géants américains et chinois. La libre concurrence mondiale doit prévaloir sur celle au sein de l’UE.

                Q8.  Il apparaît impossible d’avoir un impact des citoyens sur l’UE qui est un véritable édredon. C’est là le problème : Sans opinion publique pas de démocratie européenne ! Comment faire émerger une opinion publique européenne ?

R.  C’est quand tout va mal qu’il faut retrousser les manches. L’opinion publique se bâtira quand les gens comprendront que les opinions publiques d’autres pays sont voisines de la sienne. Mais cela doit se faire par strates ou sauts successifs.

On n’entend pas beaucoup le génération Erasmus.

                Q9.  Qui pilote l’UE ?

R.  Il y a 15 à 20 réunions d’experts nationaux chaque jour à Bruxelles. C’est ce qui fait marcher la machine. On va élire 79 députés au PE. S’est-on suffisamment préoccupés de la valeur de ces députés ? Chaque député dispose d’une cagnotte pour inviter jusqu’à 110 personnes par an.

                Q10.  Question migratoire ?  La solidarité européenne est mise en échec. Cela ne va pas dans le bon sens.

R.  La commission avait mis au point une clé de répartition des migrants qui fût adoptée en conseil des ministres. La Hongrie a dit qu’elle n’appliquerait pas provoquant une exacerbation des postures nationalistes. Nous avons une obligation internationale (ONU) sur le droit d’asile. Aucun pays n’a failli. Mais il y a un amalgame scandaleux entre cela et des migrants quasi-économiques. Il faut faire de l’immigration choisie avec une visée de 5 à 10 ans avec ou sans regroupement familial. C’est difficile à porter sur la place publique.

                Q11.  L’UE est faite pour s’entraider.  Cela a joué pour la Grèce. Qualité des résultats ? Quid de la PAC ?

R.  La finalité d’une politique agricole commune est d’assurer d’abord la sécurité d’approvisionnement puis un revenu décent aux agriculteurs. Elle a mobilisé jusqu’à 80 % du budget de l’Union, pourcentage tombé aujourd’hui à 38% essentiellement au profit des aides structurelles.

Pour la Grèce, tout le monde connaissait le problème à son entrée dans l’Union. C’est sa demande à faire partie de la zone Euro qui a mis le feu aux poudres. Mais l’entraide a fonctionné. Le pays se relève et les Grecs font un travail durable.

On s’oriente vers une sorte de système de « coopération renforcée » en matière de politique extérieure.

                                                                                                                                             Gérard Piketty