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02/12/2019 - BREXIT - Philippe Bernard

Correspondant du Monde au Royaume Uni de 2014 à 2019

Exposé

Le Brexit aura lieu mais les négociations vont durer longtemps. Les élections à venir du 12 décembre ne sont qu’une péripétie d’une histoire au long cours. Voici bientôt quatre ans que par référendum les britanniques ont voté à 51,9 % pour la sortie de l’UE.

Overdose du mot « Brexit » : 4060 articles du « Monde » avec le mot Brexit. Exaspération des Britanniques avec trois élections législatives en 2015 (Cameron), en 2017 (May) et dans quelques jours en 2019 (Johnson).

Je retire trois leçons fondamentales de mon passage à Londres :

  1. Pas de cause unique du Brexit mais tout à la fois :
  2. La singularité britannique par rapport au continent pendant WW2
  3. La crise sociale née de la crise de 2008 qui a créé une hargne anti-élite particulièrement forte dans le nord du Royaume
  4. L’élargissement de l’UE aux ex-pays de l’Europe de l’est avec l’ouverture du Royaume aux travailleurs européens : 1 M de polonais sont arrivés dans l’UK.
  5. Nostalgie de l’époque de gloire où le soleil ne se couchait jamais sur l’empire
  6. Le Brexit s’inscrit dans la montée générale des nationalismes et populismes, de la crise des représentations, des réseaux sociaux etc….
  7. Il est peu probable que les Britanniques reviennent sur leur choix du 23 juin 2016.

lls sont peu habitués au référendum. Après celui de 1975 sur l’adhésion à l’UE, celui de 2016 est le premier à avoir une issue contraire au vœu de son promoteur, D. Cameron. L’idée germait en lui depuis longtemps, déjà en 2007 pour contrer le New Labour de Tony Blair et alors que la pétition de 80 députés conservateurs réclamant une sortie de l’UE le mettait en position délicate. Il n’est sauvé en 2010 que grâce à l’appui des LibDems.

Par ailleurs les conservateurs ont été bousculés sur leur droite par l’UKIP de Nigel Farage qui instrumentalise le ressentiment contre les migrants de l’Europe de l’Est. Il promet d’organiser un référendum. En 2013 son parti fait 27,49% des voix aux européennes. En 2015 Cameron met donc le référendum au cœur de sa campagne des législatives, mais, obtenant la majorité absolue pour son parti, il n’a plus besoin des LibDems dont il pensait qu’ils lui fourniraient un argument pour différer le référendum.

Il imagine alors d’utiliser le référendum comme moyen de pression pour obtenir davantage de compensations de l’UE mais refuse de dévoiler sa position personnelle. A. Merkel est très hostile à tout affaiblissement de l’UE et ne lâche pas grand-chose, notamment sur la libre circulation des migrants. Résultat, le Brexit l’emporte !

Tous les autres candidats se désistant, Theresa May lui succède sans aucun vote. Candidate de compromis, elle se révèle sans charisme ni stratégie et commet de nombreuses erreurs :

  • Elle déclenche en mars 2017 l’article 50 du traité de Lisbonne limitant à deux ans le délai pour sortir de l’UE avec, à défaut d’accord, une sortie sans accord.
  • Elle mésestime les rapports de force entre l’UK et les 27.
  • Elle n’essaie pas de trouver un terrain d’entente avec l’opposition. Jeremy Corbyn en profite à plein en 2017 avec un programme très tiré à gauche et elle perd sa majorité ce qui l’oblige à s’entendre avec le DUP de l’Ulster (Democratic Unionist Party) pour rester en place. Elle plaide qu’un mauvais accord (avec l’UE) vaut mieux qu’aucun accord et fait beaucoup de concessions au DUP, obligeant les 27 à demander la mise en place du backstop à pour concilier la sortie de l’UE et la fluidité du marché. Elle obtient ou concède le maintien de l’Ulster dans le marché commun. Mais les Unionistes ne veulent pas de frontière en mer et T. May accepte le maintien du Royaume Uni dans l’Union douanière. Cet accord est rejeté tris fois pas le Parlement. T. May est alors obligée de demander un report de l’échéance jusqu’au 30 octobre pour arriver à trouver un accord. Faute d’accord à l’échéance, elle démissionne et cède la place à Boris Johnson (BoJo).

Résultat, trois années après le référendum, un peuple plus divisé que jamais et des citoyens furieux des deux côtés ! Le Parlement sort affaibli et déconsidéré avec une question posée sur le rapport entre souveraineté parlementaire et souveraineté populaire. Toute l’énergie a été consacrée au Brexit et on n’a plus rien fait d’autre. La croissance faiblit.

BoJo est l’inverse exact de T. May. Son franc parler est populaire. Il est apprécié des ultra-conservateurs. Mais ce n’est pas qu’un changement de style. Il joue franchement la carte du peuple contre le Parlement et reste toujours en tête des sondages.

Il s’est certes parjuré en demandant un nouveau report. Il a obtenu une renégociation de l’accord obtenu par T. May. Il a lâché le DUP et accepté le contrôle en mer d’Irlande contre le DUP. Il fait rêver avec sa stratégie de paradis fiscal et refuse de s’engager avec l’UE, comme l’acceptait T. May, dans un processus de convergence fiscale et sociale. Son discours tend ainsi vers un populisme mâtiné de nationalisme. Il rend les enjeux plus clairs. Dans son esprit, l’UK va se poser en concurrente de l’UE avec un avenir radieux par un retour au libre échangisme.

Les élections du 12 décembre 2019. Pendant longtemps il n’en a pas voulu. Il a réussi à obtenir un vote favorable du Parlement sur son nouveau « deal » et Nigel Farage lui a fait un grand cadeau en retirant tous ses candidats dans les circonscriptions où se présente un conservateur. Tout va tenir à sa capacité de tenir le Brexit au centre du débat électoral. La campagne de J. Corbyn, très à gauche, ne lui nuit pas beaucoup. Elle masque mal les divergences internes sur le problème même du Brexit. J. Corbyn est plutôt favorable au Brexit mais son discours est devenu inaudible. Il est très attaqué par la presse. Sa popularité est la plus faible de celles des grands leaders d’opposition du passé (43% pour BoJo, 33% pour le Labour).

En conclusion, BoJo devrait gagner si l’élection. Mais prudence face aux surprises que peut réserver le système majoritaire à un tour…. Ce ne sera pas la fin du problème mais le point de départ de la négociation commerciale avec l’UE (qui mettra son unité à rude épreuve). Difficile de savoir combien elle durera. Une période de transition est prévue jusqu’en fin 2020 avec des menaces de No deal qui risquent de ressurgir et de mal se terminer.

Débat

                Q1.  Sort des expatriés européens ?

R. Bien prévu dans le  deal

                Q2. Pourquoi BoJo a -il obtenu ce qui avait été refusé à T. May ?

R.  T. May n’avait pas de stratégie claire. Elle était prise en otage par le DUP.

                Q3. Les Britanniques ne vont-ils pas se révolter au risque de provoquer une politique « thatchérienne ?

R.  BoJo a clarifié les enjeux. La menace sur les emplois due à la concurrence européenne est restée en arrière-plan.

                Q4.  Pourquoi la question de la frontière entre l’Ulster et la République d’Irlande joue-t-elle un rôle si important ?

R.  La frontière date de 1920. Le lien entre absence de frontière et paix est très fort. Les accords du vendredi saint (1998) donnaient des gages aux deux parties : que vous soyez républicain catholique ou protestant unioniste vous pourrez aller à Dublin et revenir librement. Effacement total des frontières entre communautés : tout le monde a les mêmes droits quelle que soit sa religion …

                Q5.  L’Écosse va-t-elle se séparer du Royaume Uni ? les Britanniques s’en sortiront ils assez bien des négociations à venir car la City est un atout considérable ? Quid des effets du Brexit vus par Bruxelles ? Qu’en pensent les Britanniques qui vivent en Europe ?

R.  Le référendum de 2014 donnait une Écosse favorable à l’indépendance et rejetant le Brexit (65/45). La première Ministre écossaise gère la question avec prudence. 1/3 de son parti a voté pour le Brexit (car plus de pêcheurs européens dans les eaux écossaises). La perspective de réunification de l’Irlande est plus proche que celle de l’indépendance de l’Écosse.

Résultat du Brexit pour les Anglais ? Cela dépendra des résultats de BoJo. Ce sera la grosse affaire des années à venir : comment concilier sa double prétention : accès libre au marché européen et faire du Royaume un paradis fiscal.

La question de la City est centrale ; la City est énorme comparée aux places de Francfort ou de Paris. Mais les accords de libre-échange n’incluent pas les services.

Le Brexit vu par l’UE ? Le Brexit s’est transformé en un drame politique en Angleterre. En cas de No deal, l’impact sera plus fort en UK. (40% des exports du Royaume se font vers l’UE contre15% dans l’autre sens).

Les Britanniques de l’UE sont en général pro-européens et d’autant plus en colère qu’une loi fait que les expatriés depuis plus de 15 ans n’ont plus droit de votre en UK.

                Q6.  La moitié des anglais avait voté contre le Brexit en 2016. Tout le capharnaüm actuel devrait renforcer leur position. Beaucoup d’Anglais pensent que le Brexit serait une c…. Comment se fait-il qu’ils ne soient pas les plus forts ?

R.  Les manifs des anti-Brexit montrent de façon pathétique qu’ils n’ont pas de leaders pour les représenter. Les libDems n’ont pas beaucoup de poids. Et puis les Britanniques sont plus légalistes et loyalistes que nous : beaucoup de pro-européens ne veulent pas contrarier la volonté qui s’est exprimée. Il y a aussi un fond de fierté nationaliste qui est à l’œuvre.

                Q7.  Impact sur les politiques migratoires ? Remise en cause des accords de Dublin (et de celui du Touquet) ?

R.  Les accords du Touquet sont des accords bilatéraux qui n’ont rien à voir avec l’UE et le Brexit. On ne les bougera pas : Quand Sarkozy a négocié le démantèlement de Sangatte, il a négocié une contrepartie avec l’UK. (Laquelle ? Mystère). Les liens entre français et anglais sont nombreux. Les démanteler est impossible. Le budget de l’ASE a été augmenté. BoJo s’en est félicité et y participera.

Si les contrôles ont lieu en aval du tunnel, la situation deviendra vite incontrôlable.

                Q8.  Travail de Michel Barnier ?

R.  Michel Barnier s’est très bien débrouillé. Il a évité d’être piégé en refusant d’engager la négociation commerciale avant d’avoir un accord clair sur les trois préalables (déclanchement de l’article 50 di traité de Lisbonne, calendrier et financement de la sortie).  Le marché unique ne peut supporter de trous dans le filet et il a su jouer de la crainte de la contrebande. L’unité des 27 a tenu bon, mais rien ne dit qu’elle ne posera pas des problèmes demain dans la négociation commerciale (Comment combiner accès libre au marché avec en arrière-plan l’idée de faire du dumping fiscal et social ? Risques de divisions au sein des 27 sur les priorités commerciales).

                Q9.  Quel sont les premiers sujets qui viendront en négociation après la sortie ?

R.  Services financiers et pêche.

                Q10.  Une coalition Labour-LibDems est-elle envisageable ?

R.  Non. Mais BoJo n’a aucune réserve de voix. Il faut qu’il trouve une majorité tout seul D’un autre côté, on voit mal le Labour hostile à l’indépendance de l’Écosse, s’alliant au SNP.

                Q11.  Position des USA ? Ont-ils tout à gagner du Brexit ?

R.  Le sentiment anti-américain est beaucoup plus fort en UK qu’en France.

                Q12.  Sans aucune majorité au Parlement que se passera-t-il ?

R.  Ce serait le chaos sauf référendum possible avec une majorité relative.

                Q13.  Comment réagit le Commonwealth sur le Brexit ?

R.  Inde : «OK on va faire des affaires, mais vous allez nous donner des visas ! »

                Q14.  Impact du Brexit sur les questions de Défense ? Changement pour l’OTAN ?

R.  Théoriquement aucun. Les accords de Lancaster House entre la France et l’UK sont des accords bilatéraux. Les Britanniques vont contribuer à un budget européen pour l’IED (Initiative européenne de défense)

                Q15.  Les anglais font 80% de la population du Royaume Uni. Retrouve-t-on la même proportion au Parlement ?

R.  Oui. Le Brexit est analysé comme un abcès de nationalisme anglais. Quant à la Reine, on peut lui faire dire tout et son contraire.

Préserver l’unité de notre continent ne sera pas facile : Polonais et Roumains sont des sources de xénophobie….

                                                                                                                                              Gérard Piketty

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