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Comptes rendus

07/10/2019-Les populismes-Marc Lazar

Exposé

Le populisme est-il contagieux ? Tout le monde en parle. C’est un mot-valise. Je vais me concentrer sur l’Europe. Qu’entend-on par « populisme » ? Immense production scientifique à ce sujet. Deux grandes interprétations :

  1. Ceux qui considèrent que c’est une idéologie. Interprétation séduisante pour voir ce qui s’est développé depuis le XVIIIème siècle mais on saisit mal son corpus doctrinal
  2. Ceux qui considèrent que c‘est avant tout un style. Il peut alors se combiner avec des partis traditionnels. Le communisme a une composante populiste contrebalancée par de l’idéologie. On pourrait en dire autant du gaullisme, du fascisme. Un style populiste existe en soi avec le mouvement « cinq étoiles ».

Il y a une histoire du populisme (en France avec Boulanger, les ligues des années 30s, le poujadisme). Il faut distinguer aujourd’hui plusieurs types de populisme :

  • Un populisme d’extrême droite, le plus fréquent aujourd’hui (AFD en Allemagne…)
  • Un populisme de gauche (Syrisa en Grèce, LFI en France, Podemos en Espagne …)
  • Un populisme nationaliste
  • Un populisme du chef d’entreprise qui rentre en politique (Berlusconi, Trump..).

il ne faut pas le prendre comme un ensemble homogène. Il y a de grandes divergences entre eux, sur l’organisation politique par exemple (RN très différent de Cinq étoiles qui a créé l’horizontalité, une structure très souple avec un chef). La sociologie aussi divise : Le populisme de gauche est généralement plus jeune et plus instruit. La référence négative à l’Islam n’existe pas à gauche. À droite, elle n’apparaît que pour faire ressortir les racines chrétiennes des sociétés européennes. Ce n’est  toutefois pas la position de Marine Le Pen pour qui le rejet l’Islam s’exprime par la défense de la laïcité.

Les différents populismes ne parlent pas du même peuple. À droite, ce sont « les gens » (the common people, la plebs). Pour d’autres, c’est le populus, le peuple citoyen. Pour Berlusconi, c’est le peuple consommateur…

Il y a toujours opposition frontale entre les populismes et les élites qui « complotent en permanence » contre le peuple (« l’enfumage » des Gilets Jaunes). Il n’y a pas de problèmes compliqués et il n’y a que des solutions simples. Hostilité partout à la démocratie représentative. Vision binaire sur tout. Jamais dans la nuance. Opposition à l’UE, aux étrangers.

Dans le passé, les accès populistes étaient de courte durée.  La nouveauté est qu’ils s’installent dans la durée. Par défiance du politique, par défiance culturelle aussi conduisant à une inquiétude vis-à-vis de l’immigration régulière ou clandestine avec des fantasmes sur le nombre des migrants. Les deux modèles d’immigration sont en crise, modèle d’intégration à la française ou modèle multiculturel (le Danemark en revient !). Peur de l’Islam. Une interrogation se développe : qu’est-on au juste dans une société de plus en plus fragmentée ?

Impact de ces populismes sur les démocraties ? lls se heurtent encore à l’état de droit comme on peut le voir en UK ou aux USA. Ils sont divisés sur beaucoup de choses, incapables de former un groupe unique au Parlement Européen.

Mais la « démocratie du public » (télévision) se développe à la fin du XXème siècle. Une peuplocratie bouscule en permanence les institutions au nom d’une « démocratie de l’immédiateté et de l’urgence » qui se passe des corps intermédiaires et impose son style. Cette dynamique se développe. Comme le dit Nicolas Baverez, l’état de droit n’est pas suffisant, il faut régler le problème de la défiance politique et culturelle.

Alternatives ou parades se trouveront dans la capacité des démocraties représentatives à se réformer au profit d’une démocratie participative complémentaire de la démocratie représentative. La mise sur pied d’une convention citoyenne sur le climat en est un exemmple. À défaut on voit ce qui se passe en Hongrie et en Pologne : réduction du pouvoir de la presse, réécriture du récit historique. Orban essaie d’être le plus cohérent avec son concept de démocratie illibérale. On ne le prend pas assez en considération.

Débat

                Q1. Place de la question climatique dans les populismes ?

R.  Elle est faible dans les populismes de droite. À gauche, on l’a tout de suite intégrée. Les populismes des « chefs d’entreprise » s’en fichent. Pour les Gilets Jaunes, on s’intéresse d’abord à la fin du mois.

– Les GJ constituent une forme de populisme sociétal. Ce sont des gens qui ont des jobs modestes. Peu de chômeurs. Beaucoup d’autoentrepreneurs. Peu instruits, généralement au bord de la périphérie, des femmes seules divorcées ou non. Aussi des retraités. La plupart s’abstiennent dans les élections ou votent Marine Le Pen puis Mélenchon.

Détestent le président de la république, Emmanuel (Louis XVI dans leur imaginaire) et Brigitte Macron (Marie-Antoinette). Un mot d’ordre : le RIC, clé de la solution de tous les problèmes.

Mais refus des leaders, surtout si c’est une femme ce qui constitue une différence avec ls populismes politiques.

Peu de rejet des immigrés.

                Q2. Comment expliquer leur opposition à tout groupe structuré que l’on constate aussi du côté du Pouvoir où l’on ne compte que sur des individus isolés ? Que pensez-vous de la personnalisation de Greta Thunberg ?

R.  Il y a une Dynamique d’individualisation à l’œuvre dans nos sociétés (moins de syndicats, de partis). Dissociation de l’adhésion associative d’avec la politique.

Pour les GJ, toutes les enquêtes montrent ce que cela représente pour eux le mouvement en termes de sociabilité, mais pas de poussée anticapitaliste ou anti patrons. Les ronds-points rendent visibles des gens qui se croyaient invisibles. Les GJ constituent le mouvement social le plus important que nous ayons connu. Cela ne disparaîtra pas du jour au lendemain. On risque de se retrouver derrière des leaders.

Greta Thunberg illustre le processus de personnalisation et de médiatisation qui nous emporte et auquel les jeunes sont très sensibles.

                Q3. Que penser de la vogue des référendums ?  Avec le référendum, on n’aurait pas fait la loi sur l’IVG !

R.  Tout peut-il relever du référendum ? Oui sur certaines questions ou sur les référendums consultatifs après les quels les députés votent en leur âme et conscience, ce qui est difficile à faire comprendre aux gens. Bref il ne peut être la solution de tout. C’est une illusion démocratique.

Il faut lire le livre de Yasha Munk :un tiers des européens penchent vers un régime plus autoritaire, surtout chez les jeunes.

                Q4. Ne faudrait-il pas construire un régime européen festif ?

R.  Nos démocraties sont en mutation sous des pressions contradictoires : 1//3 sont pour plus d’autoritarisme, 2/3 pensent à d’autres formes de démocratie.

L’émotion est très instrumentée par les populistes par opposition au discours technocratique ou rationnel. Il faut mettre de l’humain ! Aux élections les populistes ont progressé partout mais ils sont divisés. Le rôle de la Commission à venir va être très important car partout les pays membres souhaitent rester dans l’Union ou dans la zone Euro.

                Q5.  N’y a-t-il plus de problème compliqué ? Il y a un paradoxe entre l’élévation du niveau culturel et éducatif avec le simplisme des approches populistes. Comment on est-on arrivé là ? Les GJ sont des sans statuts ce qui ajoute à la difficulté.

R.  Une partie des GJ vient des parties basses du secteur public (échelles C et D). Il y a bien une élévation du niveau éducatif mais les inégalités se sont aussi creusées. Pour la majorité des français « c’est moins bien qu’avant » ! Il faut aussi prendre en compte la dimension de la défiance très profonde liée au creusement des inégalités. Je suis frappé par les écarts d’éducation. Beaucoup ont décroché. Il y a les gens « d’anywhere » et les gens de « somewhere » qui bougent peu et voient se creuser l’inégalité sociale et culturelle qui est pour eux le grand défi.

En 2017 le RN est le premier parti pour les jeunes avec beaucoup de jeunes sortis du système éducatif et des jeunes  des « facs de masse » alors que les jeunes de Sciences Po ou de l’ENS débutent à 55000 € nets et votent Macron.

                Q6.  Comment situez-vous Eric Zemmour ?

R.  Ce n’est pas un solitaire. Il vend à 300000 exemplaires. C’est l’extrême droite qui falsifie l’Histoire !

                Q7. Les populistes sont marginalisés parce que la société est prise dans un profond mouvement de transformation. Comment demander au loup et à la brebis de discuter ensemble ?

En Tunisie, on voit déjà la défiance totale envers les politiques après seulement 4 ans de démocratie.

R.  Comment éviter qu’un grand nombre de personnes ne soient écrasées par le processus de transformation/globalisation ? Il faudrait créer un « Erasmus » pour les exclus de l’école : envoyer en Allemagne un étudiant espagnol décroché …

L’exemple tunisien illustre le fait qu’il y a de nouveau un mouvement de divorce avec toutes les élites, pas seulement politiques. Cela pose le problème de sélection et de diversification des élites dirigeantes. Problème d’exemplarités.  Difficile de faire comprendre que la politique est un métier mais pas à vie. Il faut favoriser le retour à la vie professionnelle en évitant le « Non, ils se sont déjà assez sucrés ».

                Q8.  Problème de l’accélération médiatique.

R.  Oui, c’est le problème des chaînes d’information en continu plus développé en France qu’ailleurs.

J’étais récemment au RDV de l’Histoire à Blois où le thème était l’Italie. Selon un sondage récent, les français ont une bonne opinion de l’Italie alors que 30% des italiens ont une mauvaise opinion des français. Un sentiment antifrançais travaille les populistes italiens. Le problème des migrants y joue un grand rôle…

                                                                                                                                              Gérard Piketty

03/06/2019-Les routes de la soie-J.F. Huchet

Les nouvelles routes de la soie, chances et risques pour l’économie mondiale

Les anciennes Routes de la soie qui datent du début du deuxième millénaire joignaient des oasis pour répondre aux besoins des empires d’échanger marchandises, savoirs et mêmes religions et transmettaient vers l’Ouest aussi des maladies comme la peste noire. La sécurité des convois étant difficile à garantir, elles se sont disloquées et ont été remplacées par des voies maritimes. Peter Frankopan dans Les Routes de la Soie  retrace l’histoire, très mal connue en Europe étant donné notre européocentrisme, de ces vastes zones de commerce de la Chine à la Turquie. Les autorités chinoises tentent donc de faire revivre cette zone assez indéterminée. C’est en 2016 que Xi Jin Ping lance ce vaste projet. Pourquoi ?

  • des raisons financières : diversifier ses placement financiers. La Chine accumule des excédents en devises mais ne veut pas réinvestir cet argent dans l’économie intérieure pour éviter une inflation incontrôlable. Elle les investit donc à l’extérieur dans des Bons du Trésor américain. Elle détient déjà 10% de cette dette énorme américaine. A partir de 2008, les Chinois trouvent moins dangereux de diversifier leurs placements. La Chine devient à partir de 2009 un acteur économique majeur et qui n’est pas comme le Japon sous l’influence américaine.
  • Devenue grande puissance, elle veut se projeter à l’extérieur mais sa capacité à le faire à partir de sa façade maritime est endiguée par le Japon avec lequel elle multiplie les conflits et par les Etats-Unis. Elle se tourne donc vers sa frontière intérieure. Depuis la fin de l’URSS, elle développe ses relations avec l’Asie Centrale et se positionne avec des sommes colossales (5 fois le plan Marschall) pour les infrastructures, comme le fait aussi la Banque Asiatique du Développement qui est sous l’influence du Japon et des Etats-Unis.
  • Pour sa sécurité énergétique : La Chine brûle 4Mds de t. de charbon par an,  soit 50% du charbon mondial, mais c’est seulement 60% de ses besoins. Elle importe aussi la moitié de sa consommation de pétrole d’Arabie Saoudite ou d’Iran malgré la menace des sanctions américaines.
  • Raisons de politique intérieure : Sa croissance est fondée d’abord sur ses investissements en industrie lourde, excessifs (Plus de béton en 3 ans que les Etats-Unis au 20 ° siècle).  Les entreprises d’Etat sont en surcapacités de production. Elle est « addicte » à la croissance quantitative. Il faut donc amortir le choc d’un changement de modèle et exporter (comme des centrales à charbon au Pakistan) en fournissant de grands contrats aux entreprises d’Etat chinoises d’abord sur le corridor Chine-Pakistan. Et il s’agit d’un ciment nationaliste qui consolide le pouvoir de Xi JinPing.
  • Pourquoi en Europe ? La Chine a rompu avec la politique de discrétion de Deng Xiao Ping qui prônait de faire profil bas et se développer d’abord. Xi JinPing se positionne en rupture vis à vis de la position de Deng : il adopte une position nationaliste et veut développer le grand ouest peu peuplé de la Chine. L’Europe laisse ses portes d’entrée du Portugal et de Grèce contrôlées par la Chine qui y achemine ses marchandises et achète des entreprises à haut niveau technologique. Macron a invité Merkel pour faire front commun car la Chine joue la division de l’Europe.

De quel projet s’agit-il ?  Belt and Road Initiative (BRI)

  • le nombre de pays ne cesse de s’agrandir : l’Afrique et l’Antarctique sont inclus !
  • Développer des zones économiques spéciales, de plateformes de productions vers l’Europe + connexions nodales + transports d’informations, + dimensions culturelles (vitrine) Est-ce que la Chine va révéler ses ambitions ? La majeure partie de l’argent vient des banques contrôlées par l’Etat.
  • Apporter une autre vision de l’organisation économique mondiale : Veut-elle sortir des accords de Bretton Woods et de la suprématie du dollar ? Avec en 2015 la création d’une banque concurrente des autres, la Banque des BRICS, la Chine veut influer sur les règles du jeu en ayant des droits proportionnels à sa population et à son importance, alors que les Etats-Unis disposent, eux, d’un droit de veto au FMI. Il est possible que le Japon demande à y participer mais il contrôle la Banque Asiatique de Développement et est vu comme le cheval de Troie des USA.

Incertitudes

Les pays voisins s’inquiètent de plus en plus de la puissance de la Chine. L’Inde est le pays qui s’oppose le plus, la Pakistan étant l’allié de la Chine et il existe un corridor Chine/Pakistan. La Russie voit des avantages à de bons rapports avec la Chine, mais veut la contenir et éviter toute présence militaire en Asie Centrale. L’Union Européenne est très divisée vis à vis de la Chine. Certains pays voient dans les investissements massifs de la Chine chez eux du win/win.  Macron demande à la Chine une ouverture à l’UE pour la construction de ses infrastructures mais les Chinois veulent que toute la chaîne de production soit contrôlée. Et en Afrique la Chine vient avec ses ouvriers. Les Américains ont changé : les démocrates soutiennent Trump contre Pékin. Les questions de réciprocité sont sur la table : les chinois rachètent Volvo mais personne ne rachète les entreprises chinoises.

La question militaire : des plateformes/ports sont utilisés pour contrôler la puissance de l’Inde.

Les questions environnementales et de pollution sont énormes : Il y a 1400 centrales à charbon en Chine.

Les incertitudes financières : La Chine devient une puissance créditrice. La Chine prête beaucoup d’argent à des pays déjà très endettés. Les dettes du Sri Lanka l’ont conduit à signer un bail d’un siècle ! Elle va devoir apprendre à perdre de l’argent. Mais elle ne fera pas cavalier seul contre le système de Bretton Woods.

Questions Q. : L’avenir de la guerre commerciale ? R. : Il y aura des dégâts pour les firmes américaines. La population chinoise est si vaste qu’introduire une nouvelle technologie dans ce marché est très intéressant. Ils s’approprient très vite les technologies, les centrales nucléaires depuis 79, le TGV qui a déjà 22 000 km. Ìls ont de l’argent et des capacités, des universités au plus haut niveau. Q : L’Afrique ? Des gouvernements africains sont contents que leur interlocuteur ne pose pas de questions sur les droits de l’homme et construise vite les infrastructures mais les dirigeants africains sont sortis de la lune de miel, ils jaugent. En RDC, la Chine fait ce qu’elle veut, pas en Afrique du Sud. Q. : C’est en dollars que la Chine prête ? R : Une zone yuan peut se développer quand le PC sera prêt à lâcher du lest. Il circule de plus en plus mais pèse peu par rapport au dollar. La Chine veut éviter l’augmentation de sa masse monétaire en yuan. Q. : La Chine vue par l’Europe ? R : ça énerve Bruxelles qu’elle attaque ses flancs faibles, le Montenegro, l’Italie, La Hongrie. La Chine essaie de diviser l’Europe sur toutes les questions. L’Europe aurait intérêt à s’unir pour se protéger et se donner des cartes contre leur protectionnisme industriel et commercial. La Chine ne comprend que la force et on est très mal placés pour traiter avec eux. Q. : La démographie chinoise ? R. : Jusqu’en 98, on avait 18 millions d’arrivées sur le marché du travail par an = 2 points de croissance. Aujourd’hui le taux de fécondité est proche de celui des pays européens : 1,3.  On pousse les couples à avoir 2, 3 enfants  car la Chine vieillit très vite et avec un niveau de richesse encore faible, 7000 $ pat tête. D’où des répercussions sociétales majeures. Q. : Les relations avec le monde musulman ? R. : L’Iran est un partenaire très important pour son pétrole. Ils sont présents en Irak. Sur le dossier syrien ils suivent la Russie. Le Pakistan est très important, une porte sur le monde musulman. Ils cherchent à pénétrer l’Asie Centrale, mais c’est une zone d’instabilité politique. Ils ont le 2ème réseau diplomatique derrière la France. Q. : Il y aura des mouvements sociaux ? R. : Le pouvoir assure la stabilité sociale par l’addiction à la croissance. Ils ont privilégié l’emploi. Il va falloir changer de modèle de croissance. Les 30 ou 40 années glorieuses sont finies. Là,  c’est 4,5 % : ralentissement conjoncturel ? Pessimisme sur la démocratie et les Droits de l’Homme. La société civile, les avocats, les lanceurs d’alerte sont contrôlés préventivement. C’est un Etat totalitaire hyper centralisé sophistiqué qui maîtrise le corps social. Le Parti est partout. Tien An Men s’explique par une dissension au sein du Parti.

24/06/2019 – AG du Club – Les membres du Club.

Rapport Moral – Club Citoyens- Juin 2019.

30 ans déjà !

Le 4 Juin 1989, place Tienanmen, les chars de l’armée évacuent dans le sang les étudiants qui manifestaient. Le 9 novembre 1989 le mur de Berlin est ouvert dans la liesse. Entre ces deux événements à portée mondiale étaient en jeu la liberté et la démocratie.

Juin 1989, une dizaine de militants et anciens militants du mouvement d’éducation populaire La Vie Nouvelle décident de créer un Club Citoyens, dans la filiation des Club Citoyens 60 qui avaient vu le jour en 1959 à l’initiative d’autres militants de ce mouvement dont Jacques DELORS et André CRUIZIAT.

Nous voulions alors mobiliser les individus pour en faire des citoyens d’une Europe ouverte et solidaire du tiers monde. Depuis cette époque nous avons organisé des centaines de soirées débats, invités autant de spécialistes de questions internationales, économiques, sociétales, religieuses, démographiques, migratoires, géopolitiques, et nous avons débattu, approfondi, découvert, engagé des réflexions… je vous invite à consulter le site du club : clubcitoyens.com. Il rend compte de cette très riche activité et contient les comptes rendus de ces soirées.

30 ans de rencontres, d’échanges, de débats et d’amitié. Pour combien de temps encore ? Le Club Citoyens n’est pas une fin en soi, mais il répond toujours à ce besoin de découvrir et d’échanger, alors, pourquoi ne pas continuer ?

L’Europe fut au cœur de nos préoccupations depuis octobre 2018. D’abord sur la question migratoire et la peur de l’étranger qu’évoqua Benjamin STORA le 2 octobre, peur qui conduisit à l’adoptions de politiques peu glorieuses dans toute l’Europe. Où va l’Europe demanda-t-on à Quentin DICKINSON le 4 février, il était modérément optimiste, nous l’étions moins. L’Europe fut encore au cœur de nos débats s’agissant du changement climatique dont Valéry LARAMEE de TANNEBERG nous montra les urgences le 11 mars. L’Europe fut enfin au centre du propos de Christian LEQUESNE qui traita du Brexit le 6 mai.

Sur les questions hexagonales, seul Laurent GHEKIERE fut invité le 5 novembre à analyser la loi ELAN et à répondre à la question : assiste-ton à un démantèlement des politiques publiques du logement ?

Trois sujets internationaux nous ont occupés : la géopolitique du Moyen Orient avec Henry LAURENS le 3 décembre, le populisme en Inde à la veille des élections avec Christophe JAFFRELOT et les nouvelles routes de la soie organisées par la Chine avec Jean-François HUCHET.

Enfin Catherine TEITGEN-COLLY évoqua les 70 ans de la déclaration Universelle des Droits de l’Homme, son histoire et son actualité.

Quelques observations qui, je pense, peuvent être largement partagées. D’abord une fragilité aigüe des démocraties libérales dans une période de montée des populismes, de recul des solidarités, d’égoïsmes nationaux et de perte de repères. On en est à des tentatives peu glorieuses d’évitement des Droits de l’Homme, parce qu’ils sont perçus comme des gênes et non comme des principes dont l’application devrait faire de l’Europe un modèle enviable. L’arrivée en force des partis d’extrême droite au parlement européen ne va pas arranger les choses.

Quant au reste du monde, il est lui aussi traversé par cette tentation du repli sur soi dont les promoteurs sont à la tête de grands pays comme les USA, le Brésil, la Turquie, la Chine, la Russie, l’Italie, l’Inde et de beaucoup d’autres plus petits comme la Hongrie. Nous savons que ces dirigeants ne sont pas intéressés par la solidarité internationale et l’avenir du monde en particulier la lutte contre le réchauffement climatique, sauf quand ils en sont directement victimes comme la Chine, pas plus qu’ils ne veulent combattre l’utilisation par l’agriculture des pesticides et ni s’attaquer à d’autres périls sanitaires. Au mieux, ils sont sur la défense des intérêts égoïstes et courtermistes de leurs électorats, quand ils ne sabotent pas délibérément les modèles plus vertueux de leurs voisins.

Le combat pour le respect des droits de l’Homme, des conventions internationales, des valeurs humanitaires est aujourd’hui d’une grande urgence nonobstant le discours de ceux qui prônent le réalisme et le pragmatisme comme méthode de gouvernement. Rien de plus destructeur pour une société fondée sur des principes que de les oublier dans l’exercice quotidien du pouvoir.

Le combat pour la démocratie est un autre défi, d’autant plus difficile à relever qu’à l’heure de l’illibéralisme pour certains, de la recherche de l’Homme providentiel fort (et non de la femme providentielle !) pour d’autres, ce qui compte est la méthode du coup de force, de l’agressivité, du mépris de l’autre, de l’écrasement du faible.

La démocratie est aussi menacée par la question climatique pour laquelle des changements de politique radicaux supposent des changements de comportement également radicaux. Ceux-ci exigent au préalable des efforts de formation, de sensibilisation et d’action requérant un temps pouvant excéder celui de l’urgence pour obtenir des résultats en profondeur permettant des orientations politiques ni contestables ni contestées.

Ces combats passent donc par l’adoption de modes de développement différents que nous impose le changement climatique, par des choix de consommation tenant compte des menaces sanitaires que fait peser un certain système de production agricole et par des relations sociales inspirées par la conscience du danger politique que représente l’aggravation des inégalités. Ces trois facteurs s’invitent désormais dans tous les débats politiques. Si nos gouvernants avaient le courage de prendre les décisions qui s’imposent sur le long terme, alors devrait s’en suivre une autre société avec des rapports de force plus équilibrés, des relations humaines fondées sur des axes de nécessaire solidarité et des relations internationales moins agressives. Mais il est vrai que les gouvernements cherchent d’abord à coller à leurs opinions publiques, de sorte que c’est plutôt du côté des partis de gauche écologiques qu’il faut espérer que soit engagé un travail de fond d’ingénierie économique, sociale, financière afin de dégager une trajectoire politiquement viable.

Un rêve ? Peut-être. Une absolue nécessité ? Certainement. Mais surtout une urgence.

Modestement et à son niveau, le Club Citoyens tente de contribuer à faire avancer ces prises de conscience. 30 ans déjà ! 30 ans encore !

Christophe Deltombe


06/05/2019 – Europe et Brexit – Christian Lequesne

Exposé
La question est plus compliquée qu’on ne le pensait : rebondissements incessants du débat intérieur à l’UK.
Pour le comprendre, il ne faut pas oublier le rapport particulier de l’UK avec l’Europe depuis 1945 : la promotion de l’idée d’« Europe » ne lui est pas nécessaire pour racheter le comportement anglais pendant WW2. Son ralliement à l’Union en 1973 s’est fait sur la base de la nécessité économique d’entrer dans le « grand marché », ce qui l’a d’ailleurs conduit ensuite à être systématiquement favorable à l’élargissement de l’Union. En revanche, l’UK n’a pas contribué ni à l’UEM (union économique et monétaire) ni en 1985 aux accords de Schengen.
Cette politique dite de « semi-detachment » n’a pas été politisée par les premiers ministres successifs qui s’intéressaient principalement aux politiques publiques de l’Union (les « policies »). Mais peu à peu le fait de ne pas parler d’un projet politique de l’Union à progressivement donné crédit dans l’opinion britannique à l’idée d’un projet caché. L’idée d’un référendum a commencé à germer dans les années 2000s, favorisée :
• Par les référendums français et hollandais sur le projet de traité constitutionnel de 2005,
• Par la décentralisation engagée en 96-97 par Tony Blair qui a débouché sur la consultation populaire sur l’indépendance de l’Écosse,
• Par la création en 2004 sur la droite du parti conservateur de l’UKIP de Nigel Farage qui a focalisé son discours sur la confiscation du débat public par les élites et a vite compris l’intérêt d’exploiter la question de l’immigration intra UE rendue plus facile en UK dès 2004 (1 million de polonais au lieu de 114 000 attendus. 300000 français à Londres).
L’UKIP a conduit a une certaine surenchère du parti conservateur de Cameron et à l’acculer finalement au référendum annoncé en 213 pour satisfaire les eurosceptiques du parti
Sociologie du vote Brexit : tous les sondages montrent que les brexiters sont moins éduqués et plus périphériques que les anti-Brexit. Les universitaires ont voté massivement pour le maintien dans l’Union. L’Écosse et l’Irlande du Nord ont voté majoritairement contre le Brexit à l’inverse de l’Angleterre où il y a une résurgence du nationalisme anglais.
Les négociations entre les 27 et l’UK n’ont pas été si difficiles que cela. L’UK a d’abord tenté sans succès de jouer sur les divisions possibles au sein des 27 en voulant négocier à la fois la sortie de l’Union et ses futures relations avec l’UE, puis elle a tenté de négocier, également sans succès, un projet européen à la carte (oui à la libre circulation des capitaux et des biens, non à la libre circulation des personnes) soulevant l’opposition des pays de l’UE dès qu’elle a essayé de toucher à la construction du marché intérieur.
On est ainsi parvenu à un compromis mais on a achoppé sur la question de l’Irlande du Nord négligée par les « anglais » (500 points de passage à la frontière dont il faudrait rétablir un contrôle dont personne ne veut : la paix de 1998 s’est faite sur la fluidité des échanges entre le Nord et le sud). Michel Barnier a proposé le maintien de l’Irlande du Nord dans le marché intérieur soulevant un tollé chez les durs du Brexit et chez les « identitaires » de l’Irlande du Nord. Il a alors proposé le maintien dans l’Union douanière également rejeté par les durs du Brexit.
Théresa May a accepté le compromis sur l’union douanière au moins dans un premier temps mais n’a pu le faire accepter par son parti.
Le vrai débat difficile est à Londres où le projet May a été rejeté 3 fois. Elle est délégitimée et ne peut avancer car elle a en face d’elle plusieurs fronts : Les travaillistes sont aussi divisés (2/3 contre le Brexit mais J. Corbyn favorable à un soft Brexit). Il ne li restait plus qu’à négocier une rallonge pour arriver à un accord. La situation est plus calme depuis les accords du 10 avril (rallonge possible jusqu’au 31 octobre). Il y a recherche d’un compromis entre travaillistes et conservateurs. T. May souhaiterait qu’il puisse intervenir avant les élections européennes pour pouvoir les annuler.
Ce sera la dernière chance d’une sortie avec un « deal » car sinon ce sera soit une sortie sans deal sait la démission de T. May et de nouvelles élections que les conservateurs pourraient gagner mais sans majorité.
Conséquences Ce sera d’abord des conséquences pour la GB qui fait 50% de son commerce extérieur avec l’UE (quid par exemple de la circulation des produits frais ?). Traditionnellement les conservateurs ont toujours écouté le « business » mais ce qui n’est plus le cas d’une grande partie des brexiters fanatiques qui rêvent de l’ancienne grandeur de l’UK. Alors que les économistes vont jusqu’à prévoir 6 points de PIB en moins.
Les autres pays de l’UE seront diversement impactés. Parmi les plus impactés, les Pays-Bas, le Danemark. La France ne sera pas la plus impactée (on a un surplus commercial avec l’UK) mais certains secteurs seront touchés comme la pêche maritime, les transports routiers trans-manche, les fruits et légumes …)
La prévision est plus difficile dans le secteur financier où l’UE a peut-être plus à perdre que l’UK car Londres est la véritable capitale financière de l’Union.
Il y a peu d’activités financières purement liées à l’UE (HSBC a transféré son siège à Paris, Nomura à Francfort…). L’UE va devoir négocier des processus de codécision avec un accord particulier sur les services financiers.
En matière de Défense, seules la France et la GB ont une véritable contribution à la défense. Les anglais n’ont jamais voulu d’une institutionnalisation de la Défense Européenne mais ils sont très pragmatiques pour les opérations sur le terrain (accords franco-anglais de Lancaster House).
La préoccupation principale de Pompidou en 1973 en acceptant de négocier l’entrée de l’UK dans l’UE, était d’équilibrer le poids de l’Allemagne. Il est évident aujourd’hui que l’Allemagne est le leader de facto de l’Union et que ce leadership sera encore renforcé par le départ de l’UK qui va radicaliser davantage l’Europe centrale qui à tort ou raison redoute l’hégémonie franco-allemande.
Débat
Q1. Quels sont les avantages que l’on retirera du Brexit ? Que vont devenir les anglais élus au PE ? Un référendum au niveau de l’Écosse est-il possible ? Quelle est la position idéologique des Brexiters sur la question de l’Irlande ?
R. Du fait du scrutin proportionnel pour les élections du PE, les députés anglais témoignent d’une diversité politique plus importante qu’à Westminster. Ils sont assez engagés dans la vie du Parlement. On leur doit « Le temps des questions » sur le modèle de la Chambre des Communes. Les Travaillistes très engagés ne quitteront pas le PE aussi facilement que cela.
Référendum en Écosse ? : Le premier ministre écossais l’a envisagé en cas de Brexit … mais sans donner de date. Il attendra de voir si les sondages lui sont favorables. S’il gagnait un tel référendum, on serait dans la situation inédite de la candidature d’un nouvel État. Il faudra engager une négociation d’adhésion.
Brexiters et Irlande : Mépris de l’establishment conservateur anglais pour l’Irlande. Il se moque de la question et a totalement sous-estimé le problème qui lui est très discuté au sein de la presse britannique.
Avantages du Brexit pour l’UE ? Distinguons les « petits avantages » des « avantages macro ». Côté « micros », la place financière de Paris a gagné quelques banquiers. Les Universités européennes y gagneront .. Côté « macros » c’est plus compliqué. Le Brexit donne une image de désintégration de l’UE dans le monde. Le modèle de l’UE en prend un coup même si finalement l’UE survivra au Brexit. Macron aura du mal à trouver de véritables partenaires au sein de l’UE.
Q2. Immigration massive de Polonais et Schengen ?
R. Schengen ne concerne pas les citoyens de l’UE et les polonais ne sont pas les seuls concernés. 3,5 millions d’européens travaillent en GB. Tout le spectre social et politique de la France est représenté par les 300000 français qui vivent à Londres avec beaucoup de jeunes non qualifiés, en particulier issus de l’immigration, attirés par la grande flexibilité du marché du travail, par l’apprentissage de l’anglais et une moindre stigmatisation des étrangers qu’en France.
En cas de Brexit on aura vraisemblablement une politique favorisant l’immigration de MO qualifiée, peut-être en contradiction avec l’ultra-libéralisme ambiant favorisant la présence d’une MO à bas coût.
Q3. L’Irlande peut-elle avoir un poids dans ce débat ?
R. Ce sera le pays le plus impacté par le Brexit mais il y a aussi beaucoup d’anglais qui ont du sang irlandais dans les veines et ont de la sympathie pour l’Irlande. Les 27 sont très sensibles aux questions posées par cet impact. C’est pourquoi ils ont accepté le report de l’échéance à octobre. Macron n’aurait pas pris le risque d’avoir un « No deal » en sachant les conséquences pour l’Irlande qui a connu une croissance extraordinaire jusqu’à la crise de 2008, mais en a maintenant surmonté les conséquences.
Q4. La « City » s’en sortira-y-elle grâce à la numérisation ? Attitude des pays du sud de l’UE vis-à-vis de l’UE ? Lien du Portugal avec l’UK ? Que dire de la position de J. Corbyn ?
R. Corbyn a-t-il un grand programme politique ? Il exprime souvent des émotions contre la souffrance de ceux qui ont vécu le Thatchérisme. Ce dernier a provoqué une coupure profonde entre le Nord et le Sud de la GB. J. C arrive avec des archeo-solutions. Il obsède les conservateurs mais a une faiblesse : il n’a pas rallié l’establishment de son parti.
City et numérisation ? On voit bien qu’on entre dans une nouvelle phase du capitalisme financier avec le capitalisme numérique. Les entreprises britanniques prennent beaucoup plus de risques (en investissement dans le numérique). En Europe on est davantage sensible à la question de protection des données.
Q5. Probabilité d’un “ No deal “ ? Que deviendront en cas de Brexit les députés anglais élus ? L’Irlande ne deviendra-t-elle pas une passoire intégrale à l’immigration ? Position des USA de Trump ? Position de l’Italie de Salvini ?
R. Trump ? Trump a fait des déclarations en faveur du Brexit en opposition à Obama qui s’était clairement déclaré réservé. Mais cela ne veut pas dire que les administrations US sont derrière lui. Son fonds de commerce est le maintien du populisme considéré comme opposition aux élites. Il est dans la provocation. La relation « spéciale » UK-USA est plus importante pour l’UK que pour lui.
Le « No deal » ne peut être exclu. On ne peut aussi exclure des conflits avec les députés anglais élus. Cela débouchera sur une question constitutionnelle avec la cour de Justice de l’Union.
L’Irlande sera une passoire pour les immigrés mais aussi pour les produits. Le rétablissement des contrôles sera indispensable car les Irlandais ne veulent pas de contrôles électroniques. Mais on ne pourra surveiller la frontière partout. On peut s’attendre à des trafics énormes.
Italie ? La seule chose qui intéresse Salvini est de fédérer les anti-européens. Si ces partis font un bon score, il cherchera à les représenter d’où son opposition à Macron. Il ne faut rien attendre de lui pour l’Europe.
Q6. Thomas Piketty plaide dans “Libé”, pour la création d’un noyau fort composé de la France, de l’Allemagne, de l’Italie et de l’Espagne Qu’en pensez-vous : décrédibilisation de l’UE ou refondation ? Quid d’un i-Brexit avec la GB dans l’union douanière ?
R. L’idée de création d’une petite Union dynamique fait abstraction des conditions réelles de la politique. Les 4 pays ont des trajectoires assez différentes. La probabilité d’une entente est faible. Salvini voudra faire mieux. Convergence France-Espagne peut-être. L’Allemagne marie interrogation et déception. Son rapport à l’UE a évolué à la suite de la crise financière (« On paie pour eux ») et elle fait face à la montée de l’AFD qui change la façon dont le centre-droit se positionne par rapport à l’UE (analogie avec ce qui se fait en France avec Bellamy).
Union douanière et GB ? On garderait ainsi vis à vis des tiers une véritable politique commerciale commune avec la GB. Mais c’est précisément ce dont ne veulent pas les durs Brexiters. pour y arriver, il faudra les avoir marginalisés grâce à une convergence entre modérés travaillistes et conservateurs.
Q7. Finalement l’UK ne va-t-elle pas rester dans l’UE ?
R. Je n’y crois pas. Le scénario noir pour l’UE serait que le marché intérieur soit touché ce qui provoquerait l’éclatement de l’Union. Mais le long délitement est plus dangereux.
Q8. Que peut la Reine ?
R. Elle ne s’est jamais exprimée. Elle a critiqué le Parlement mais sans jamais dire pourquoi. Charles est plus clairement anti-brexit….

                                Gérard Piketty

01/04/2019 – Nationalisme et populisme en Inde – Christian Jaffrelot

Exposé. 

                Il s’agit d’un national-populisme qui s’enracine dans la culture Hindoue. Il a pris deux visages : Séculariste et Universaliste en 1947 avec Gandhi. La constitution reconnaît également toutes les religions.

Un autre qui prend racine vers 1920 avec la disparition du califat. Il cherche d’abord à quadriller le territoire pour muscler les jeunes au physique et au moral (mythe aryen d’une race pure née en Inde. Ce qui est faux, les premiers aryens apparaissent dans le Caucase).

Après un premier choc en 1948 avec l’assassinat du mahatma Gandhi par un indien lui reprochant d’avoir accepté la partition, un mouvement se développe alors et crée un parti politique qui va incarner le nationalisme dans l’arène politique. Cela reste un groupuscule jusqu’à la fin du siècle où il prend enfin son essor en réaction :

  • au terrorisme islamique qui a gagné l’Afghanistan et s’en prend au Cachemire
  • à l’arrivée au pouvoir des forces de gauche qui aident les castes défavorisées à s’élever en accédant à l’éducation (mise en place d’un quota de 15% pour les intouchables et les castes voisines entraînant révolte et manifestations des castes supérieures). Il est le seul parti à refuser de voter les quotas.

Le succès du BJP va grandissant lui permettant d’obtenir la majorité relative en 1998 dans l’État du Gujarat et d’y prendre le pouvoir en 2001 en inventant le concept de national-populisme en réaction au national-élitisme et à la dynastie Gandhi ( Nehru, Indira Gandhi). Modi utilise un vocabulaire nouveau et les nouvelles technologies de communication et se fait remarquer par sa capacité à se lier aux milieux d’affaires. Il gagne aux élections de 2002, 2007 et 2012  en cultivant son image de protecteur des Hindous (« L’empereur des cœurs hindous »).

Il emporte avec le BJP la majorité absolue aux élections nationales de 2014. Sa politique vise autant le peuple que la religion et rappelle par là le sionisme. Ceux qui ne sont pas issus d’un lignage n’ont plus d’identité et n’existent plus. Il favorise une critique du Mahatma Gandhi et vénère son assassin.

Comme il ne peut changer la constitution à cause de l’opposition du Sénat, il s’attache à mettre en avant le mythe aryen par l’éducation. Nehru disparaît de l’histoire de l’Inde. Il attaque les ONG souvent catholiques, empêche l’argent étranger de leur arriver. Le nombre ‘ONG a été divisé par deux en Cinq ans pour s’établir à 15000. Il cible les minorités avec des campagnes de mobilisation sur le terrain pour empêcher les mariages mixtes (malveillances, dénonciations auprès des parents) mais aussi reconvertir à l’hindouisme ceux qui s’en sont éloignés, revivifier les fêtes hindoues, protéger les vaches sacrées (l’Inde est le premier exportateur de viande bovine. Des militants cherchent à intercepter les camions de bovins), éviter la mixité au niveau de l’habitat par des techniques d’intimidation. Les musulmans ne peuvent plus prier en plein air. Ils ne peuvent plus prier que dans les quartiers musulmans, les plus pauvres. Lynchages de musulmans.

Le gouvernement nationaliste impose un tournant majeur dans le discours public et sur le terrain les militants nationalistes font la police. C’est dangereux et un vrai problème sociétal. Les militants sont jeunes, masculins et pour beaucoup par dizaines de millions sans travail : peu de croissance et avec peu d’emplois. Ils ont mal vécu la montée des basses castes mais sont payés. Personne n’ose aller contre ces bandes armées.

Au-delà du politique, toutes les structures sociales ont été touchées par le mouvement.

Débat

                Q1.  Quelles sont les forces en présence pour les prochaines élections ?

R.  La situation est moins pire pour le Congrès qu’en 2014. Les élections sont à un tour. Il faut 31% des voix pour avoir la majorité au Parlement. Le BJP ne devrait pas l’avoir en raison du peu de résultats de sa politique économique, mais il arrivera en tête. Le Congrès sera en 2ème position et pourrait franchir la barre des 120 sièges /540 alors qu’il détient actuellement 47 sièges. Il y a une myriade de petits partis régionaux car les indiens, paysans en large majorité, votent pour des partis régionaux sans effets possibles sur l’évolution des choses. Les musulmans cherchent les moyens les plus efficaces pour faire barrage au BJP (un parti national musulman au Kerala)

                Q2.  Quels sont le ou les marqueurs sociaux de l’hindouisme ?

R.  Les patronymes renvoient à la caste mais aussi les prénoms, les signes rituels… Très peu de noms prêtent à confusion.

                Q3.  Où en est-on sur le droit des femmes ?

R.  Cela dépend des endroits. Le villageois vit avec ses beaux-parents. On se marie dans la caste mais dans un autre village.  La dot est toujours en vigueur. Un algorithme permet de l’évaluer.

Le national-populisme parle au nom du groupe populiste majoritaire alors que le populisme de gauche donne plus de poids au peuple. On est dans un totalitarisme.

                Q4.  On est dans un pays fédéral avec 29 États. Poids du fédéralisme ? .. des politiques locales ?

R.  Elles sont importantes mais souffrent du centralisme actuel. Les quatre États du sud sont en avance avec un moindre taux de croissance démographique mais ce sont les États pauvres à démographie galopante qui décident de l’avenir du pays. Modi a centralisé à l’excès.

                Q5.  Comment se présentent les relations extérieures de l’Inde ?

R.  Le Pakistan et la chine sont dans le même sac pour laisser à la Chine les mains libres dans le Sud-Est asiatique. La route de la soie passe par le Pakistan pour rejoindre l’Arabie Saoudite. Modi se tourne donc vers Trump, Shinzo Abe et les français qui ont ouvert aux indiens leurs bases de Mayotte et de Djibouti. L’Inde cherche à garder des liens avec la Russie pour les empêcher de se tourner vers la Chine.

                Q6.  Comment se fait l’équilibre riches/pauvres dans les énormes villes que sont New Delhi (26 Mh), Bombay (20 Mh) ?

R.  Un bidonville d’1 Mh au centre de Bombay entoure le centre d’affaires le pourvoyant de « servants ». Une violence urbaine commence à se développer dans le Nord.

                Q7.  Poids de l’armée ?

R.   Elle est nombreuse (1,2 M de personnes) et d’une docilité irréprochable à l’égard des civils. Beaucoup de corruption dans les achats amenant à des révoltes. Cela évolue un peu. Certains rentrent en politique avec un risque de polarisation de l’armée mais encore lointain. L’armée est traditionnellement modérée.

                Q8.  L’état de l’économie est très mauvais et empire.

R. 2 M morts dus à la pollution atmosphérique. Les expatriés quittent New Delhi. On ne sort pas les enfants dehors. Le populisme détourne les gens des vrais problèmes. Pas de partis politiques pour porter cette parole. L’énergie d’avenir est le charbon.

                Q9.  L’éducation ? Très bonne autrefois et maintenant ?

R.  Elle n’est plus aussi prioritaire qu’il le faudrait. 50% des enfants sont scolarisés dans le privé. Beaucoup de départs d’une école vers une autre. 7% seulement des enfants arrivent à l’université (50% des thésards aux USA ne sont pas américains).

                Q10.  Politique démographique ?

R.  Vraie diminution de la fécondité à cause du coût de l’éducation et du défaut de retraites (seulement 10% des gens sont salariés et cotisent)

                Q11.  Les modèles culturels occidentaux pénètrent-ils la société ? Qui paie l’impôt ? Ressources de l’État ? L’industrie s’ouvre-t-elle sur autre chose que la tradition ?

R.  Peu de filiales de sociétés américaines en Inde. Autonomie culturelle très forte. Solidarité de caste très forte. Le mariage arrangé reste fort.  Pas d’orchestre philharmonique indien. L’attractivité de notre modèle est perdue.

Pas d’impôt direct.  La fraude fiscale reste forte. 68 G$ de revenus proviennent des migrants. Beaucoup de très grandes fortunes.

                Q12.  Liens avec l’UK ?

R.  Ténus et le brexit n’arrange rien. L’UK est très dure avec les visas. T. May  compte les étudiants comme des migrants. Les élites se tournent vers les USA.

                Q13.  Que devient la notion de pays émergent ?

R.  Les émergents ont émergé.

                Q14.  Jusqu’où peuvent mener les accrochages aériens avec le Pakistan ?

R.  Cela aurait p déraper cette fois-ci. Modi veut apparaître comme le protecteur du peuple.

                Q15.  Y a-t-il encore beaucoup de famines, de gens qui meurent de faim ?

R.  la malnutrition est très répandue. Un tiers des indiens en souffrent.

                Q16. Avenir de Modi ?

R.  Il est issu d’une famille très modeste. Sa famille a été le mouvement nationaliste indien où il a fait toute sa carrière. Il a une grande capacité d’organisateur. Aucun mandat électif avant 2001 alors qu’il était déjà chef du gouvernement. C’est un homme de débat, un animal politique..

                Q17.  État de l’émigration ?

R.  la diaspora indienne est partout dans le monde. 10 M en Arabie saoudite. Peu en Europe.

                                                                                                                                              Gérard Piketty