• L'Europe à l'honneur au Club Citoyens.

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05/10/2020 – L’EUROPE d’après COVID – Thierry Chopin

Exposé Les 10 ans passés ont été marqués par des chocs de « souveraineté » (Crise Ukrainienne, crise migratoire, Brexit …) qui ont montré la fragilité de l’UE et accru la défiance à son endroit. La crise « COVID » est d’une autre nature, imprévue avec un impact brutal nécessitant une réponse forte et coordonnée, illustrée par la décision d’y faire face avec un plan de 750 G€ gagés par l’UE (dont les modalités de distribution restent à préciser). Jacques Delors a dû  pour cela sorti de son silence pour avertir : » le microbe est de retour : le manque de solidarité fait courir un risque mortel à l’Union Européenne.

Trois questions clés :

  1. La solidarité
  2. La capacité de l’UE à agir face à des circonstances exceptionnelles
  3. La réalité européenne : quel modèle veut-on mettre en place. Question à dimension aussi bien interne qu’externe, face à la concurrence très vive sur ce sujet à l’extérieur (Russie, Chine, USA et même UK)
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02/03/2020 – Djihadisme en Afrique – Christophe Boisbouvier

Au préalable, Ch. Boisbouvier tient à rappeler la mémoire des deux journalistes de RFI, Ghislaine Dupont et Claude Verlon tués le 2 novembre 2013 près de Kidal (Mali). En dépit des efforts menés par l’avocate Marie Dosé les juges d’instruction Trévidic et Herbaut pour savoir par qui, on l’ignore encore.

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02/02/2020 – Soulèvements au Moyen Orient – Agnès Levallois

Exposé

Nous sommes en train de vivre une deuxième vague de contestations populaires après celle de 2011.

Commencée en Algérie, on assiste à un étonnant processus de transition. Les mouvements de 2011 étaient devenus des mouvements violents dégénérant en guerres bien loin d’être terminées. La volonté des manifestants de ne pas tomber dans le piège de la militarisation est aujourd’hui nouvelle car la militarisation implique des ingérences extérieures qui rajoutent des complexités.

La nouvelle génération de manifestants mieux formée que ses aînées s’est développée avec un nouvel élément : « Al Djezira », véritable révolution dans une région où l’info était contrôlée. Les jeunes regardent les débats organisés par la chaîne, voient ce qui se passe en Occident, ont mûri et se disent qu’il n’y a pas de fatalité à subir des régimes autoritaires.

L’Algérie de 2011 était restée à l’écart de la vague de contestations douloureusement marquée qu’elle était par la décennie noire de la guerre civile. Le pouvoir cajolait par ailleurs les jeunes grâce à la rente pétrolière.

En Arabie Saoudite (AS) la contestation a commencé dans l’Est du pays. Le pouvoir y a distribué beaucoup d’argent et donné quelques maigres droits civiques à la population chiite pour appuyer une contre-révolution visant son pire ennemi : les Frères Musulmans.

L’Égypte avait vécu les dernières années de pouvoir d’un Moubarak usé, seulement préoccupé d’installer son fils Djamal au pouvoir, ce dont les égyptiens ne voulaient pas. Ils avaient été aidés en cela par l’armée soucieuse de ne pas voir Djamal contrôler l’empire économique détenu par l’armée (plus de 30% du PIB). Mais après l’épisode Morsi, effectivement très décevant, l’armée a vite repris toutes les rênes en main avec le maréchal Al Sissi et perpétue un pouvoir corrompu et prédateur.

En Irak les coupures d’électricité vont de 12 à 15 heures /jour dans la région de Bassorah suscitant un ras le bol de la population. Là aussi la corruption prospère.

Selon l’indice établi par Transparency international pour situer le degré de corruption des pays (1 étant le moins corrompu) l’Égypte est à 105, le Liban 137, l’Irak 152, la Lybie 170 , la Syrie 178 … Il n’y a plus d’écoles dignes de ce nom en Irak pourtant pays très riche.

Mais ces mouvements de contestation se heurtent à l’absence de structuration de la vie politique permettant de soutenir un projet politique et de permettre à des élections d’avoir un sens. C’est pour cela que la population s’est opposée à la tenue d’élections proches en Algérie.

Situation parallèle en Irak et au Liban : un système confessionnel dans les deux pays mis en place par l’occident (les USA en Irak). Les manifestants n’en veulent plus. Ils veulent un État et non des chefs de communauté dont l’objectif est de s’entendre entre eux pour perpétuer leur pouvoir.

Les mots d’ordre sont très forts mais le système ne veut pas bouger.

L’Iran est étranglé économiquement et a besoin de l’ouverture sur l’Irak. Le nouveau Premier Ministre irakien est estimé être très proche de l’Iran.

L’émergence des puissances régionales. L’assassinat par un drone américain du général Souleimanie (faisant suite à une attaque contre l’ambassade US à Bagdad) a obligé l’Iran à réagir entraînant une répression en Iran faisant plusieurs milliers de morts parmi une population en ayant assez du régime des mollahs.

Les autorités iraniennes assurent ne pas vouloir faire la guerre à l’Arabie Saoudite mais qu’elles seraient obligées de réagir si on ne leur permet pas d’exporter leur pétrole. L’attaque par un drône des installations pétrolières du nord-est de l’AS a montré leur maîtrise du balistique. MBS (Mohamed Ben salmane) a essayé de mobiliser la communauté internationale pour la condamner. Sans succès : le déconcertant D. Trump a considéré qu’il s’agissait d’un problème saoudien. Du coup les iraniens pensent que les USA ne vont pas intervenir dans le Golfe et entendent continuer à « titiller » les saoudiens pour obtenir un adoucissement des contraintes économiques et le redémarrage des exportations de pétrole.

La Turquie s’intéresse de nouveau à la Lybie. Elle est revenue de la politique étrangère prônée par son ministre des affaires étrangères (Davutoglu) en 2009 (0 problème avec les voisins) mise à mal par les printemps arabes. Les réfugiés syriens commencent à poser problème. Elle veut être un acteur de la politique régionale.

La stratégie de MBS s’est écroulée après l’assassinat de Jamal Khashoggi que ce soit au Liban ou avec le Qatar. L’Arabie Saoudite ne supporte pas que le Qatar organise la coupe du monde de football. Désenchantement des investisseurs pour l’Arabie Saoudite face à l’attitude douteuse de MBS.

Débat

                Q1. Vous avez souligné l’absence de relai politiqueaux mouvements populaires. Qui représentent-uls ? combien de temps auraient-ils pu durer ?

R.  En Algérie on a vu des personnalités émerger (société civile, ONG …) mais il faut une organisation de ces forces. Dès que cela se produit, l’armée réprime. En Irak les jeunes ne veulent personne et il y a le système des milices chiites. Les sunnites sont peu descendus dans la rue par crainte de tomber sous le coup des lois anti-Daech.

                Q2.  Que deviennent les frères musulmans dans ce contexte ?

R.  Ils ont pris un coup sur la tête mais ils sont toujours là. La Tunisie a su tirer les leçons de la crise égyptienne.

                Q3.  Que devient Daech ?

R.  Beaucoup ont quitté la Syrie et l’Irak mais il reste des cellules.

                Q4.   Le Qatar pourrait-il jouer un rôle dans l’évolution de ces mouvements contestataires ? Quel rôle pour la communauté internationale ? Que penser du retour des prisonniers en France ?

R.  Le Qatar a acheté le PSG avec l’image de la tour Eiffel développant sa stratégie de soft power. Mais comment survivre entre l’Iran et l’Arabie Saoudite ?

Les alliances nouées dont celle de la Turquie avec la Russie sont opportunistes et peu solides. Les puissances régionales estiment qu’il leur revient de gérer la région. Le pacte fondateur en 45 de l’alliance entre les USA et l’Arabie Saoudite (pétrole contre sécurité du régime) n’est plus aussi important pour les USA qui n’ont plus de problème de ressources en hydrocarbures (huile de schistes). Mais il reste Israël que les USA ne lâcheront pas.

Quant à la Communauté internationale, elle est hors-jeu.

                Q5.  Les frères musulmans ne sont-ils pas différents d’un pays à l’autre ?

R.  La matrice est commune.

                Q6.  On comprend que les manifestants soient unis face à la corruption et aux communautarismes qui obèrent la bonne gestion des pays, mais ne pensez-vous pas qu’ils sous-estiment les forces importantes qui sont à l’œuvre : opposition Iran-AS, sunnites/chiites, intérêt de la Russie, d’Israël … et qu’elles reparaîtront aussitôt recréant des clivages entre eux et une résurgence des communautarismes faute d’avoir réellement pensé une à une alternative ?

R.  Le confessionnalisme est instrumenté de part et d’autre mais n’est pas en soi déterminant.

                Q7.  Les femmes ont décidé de prendre les choses en main. Que peut-on en dire ?

Que se passe-t-il ai Liban où la situation économique est catastrophique ?

R.  Le Liban est en faillite car ses rentes extérieures ne lui parviennent plus, notamment celles en provenance d’Arabie Saoudite. Les pays du Golfe jugent que le Liban ne joue pas son rôle pour contenir l’Iran. Le nombre de faillites et de pauvres explose.

Oui, les femmes veulent avoir leur part dans ce mouvement historique.

                Q8.  Pourquoi tous ces pays ne sont-ils pas entrés dans la mondialisation ?

  • Si l’Iran accède à la bombe atomique, cela ne pourrait-il pas changer le cours des choses ?
  • Pourquoi le Kurdistan Irakien ne réagit il pas de nouveau ?

R.  Les kurdes irakiens ont compris qu’ils étaient aussi dépendants des décisions de Bagdad. Ils préfèrent consolider leur autonomie.

Mondialisation ? Au lendemain des indépendances face à des régimes instables, des régimes militaires ont pris le dessus. Leur priorité a été de consolider leur pouvoir et leur main mise sur l’économie.

S’agissant du nucléaire, les iraniens veulent rester dans l’accord mais ils veulent aussi un assouplissement des contraintes pesant sur l’exploration de leurs hydrocarbures. Par ailleurs, arriveraient-ils à l’arme nucléaire (ils en sont encore loin : il faut avoir la capacité de la projeter) que l’Arabie Saoudite en réclamerait aussitôt la disposition. In fine, ils sont acquis au fait que ce serait une arme de dissuasion.

                Q9.  N’y a-t-il pas un risque de revoir les communautarismes reprendre de la vigueur au Liban ?

R.  Pour ma part, je pense qu’il n’y a jamais de révolution pour rien. Les gens ont compris qu’ils pouvaient faire quelque chose. Cela va prendre du temps mais change les choses en profondeur.

                                                                                                                                           Gérard Piketty

06/01/2020 – L’Algérie en 2020 – Saïd Sadi

Présentation : M. SAÏD SADI est médecin, docteur en psychiatrie ; fondateur de la Ligue algérienne pour la défense des droits de l’homme en 1985, secrétaire général puis président jusqu’en 2012 du Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD) créé en 1989 (quatrième force en Algérie), dont la préoccupation essentielle est la défense de la culture et de la langue berbère, de la démocratie, de la laïcité de l’Etat et contre les courants islamistes, les fraudes et les coups d’Etat. Il fut candidat aux premières élections présidentielles pluralistes en 1995 (3e rang), puis à celles d’avril 2004 et député d’Alger de 1997 à 2002, puis de  2007 à 2012. En vue de la refondation nationale,  il est l’un des auteurs d’un avant-projet de Charte citoyenne « Pour une Algérie libre et démocratique » du 22 août 2019. En outre, il est l’auteur notamment de  L’Algérie, échec recommencé, 1986, écrit en détention, réédité en 1991 (éd. Franz Fanon, Alger) et de  Révolution du 22 février, un miracle algérien, 2019 (éd. Franz Fanon, Alger).

L’actualité récente en Algérie est marquée par les manifestations massives depuis le 22 février 2019 contre la 5e candidature à l’élection présidentielle d’Abdelaziz Bouteflika, président depuis 1999, mouvement (« Hirak ») pacifique et indépendant exprimé par des rassemblements renouvelés chaque semaine sans rencontrer de ferme répression. Le général Ahmed Gaïd Salah, désigné par l’armée en mars 2019, décédé le 23 décembre 2019, a assuré la tenue d’élections présidentielles, marquées par une très forte abstention (votants : 39,93% des inscrits) le 19 décembre 2019, désignant M. Tebboune comme nouveau président. Pour autant la poursuite du Hirak exprime l’impasse de la situation de l’Algérie.

M. Saïd SADI : Le magma  algérien présent pose la question : qu’en est-il de la situation actuelle et que peut-il en sortir ? La situation de l’Algérie est caractérisée par 3 éléments.

1er élément, la question de l’identité de l’Algérie en tant que Nation. A cet égard, l’Algérie est différente des autres pays du Maghreb. Pour le Maroc, l’Empire chérifien marquait la limite de l’Empire ottoman ; depuis le milieu du XXe  siècle  la monarchie constitue l’identité nationale marocaine et le roi est le Commandeur des croyants. Pour la Tunisie, c’est un petit pays, homogène, sur lequel l’emprise turque a été faible et dont l’unité, absorbée par le Protectorat, a engendré un sentiment national. 

Pour l’Algérie, la présence ottomane dans le pays  constituait un bouclier contre le monde chrétien. La Régence ottomane reposait sur le fort distinguo entre la Régence et la population. Elle  n’a engagé que très peu d’initiative structurant l’organisation tribale et n’a rien mené pour la construction  de l’Algérie. A titre d’exemple, l’armée ottomane ne comprenait aucun soldat algérien ; seule la marine comprenait des algériens, notamment comme galériens. La faiblesse de la Régence turque et sa coupure avec la population étaient telles quelle a été balayée en trois semaines par les français, le 5 juillet 1830.   

2e élément, la colonisation française, colonisation de peuplement, à la différence du Maroc et de la Tunisie, a été dévastatrice. Les structures traditionnelles ont été brisées. La société était coupée entre les européens « au-dessus » et la population algérienne « au-dessous ». Le pouvoir politique réel appartenait aux européens. La société régionale algérienne n’a pas d’unité et est incapable de se constituer en entité propre. Les systèmes de la Régence ottomane, puis de la colonisation de peuplement ont empêché l’émergence d’une identité algérienne.

Au début du XXe siècle apparait une petite élite algérienne francophone instruite dont la capacité d’encadrement est faible. Toutefois, il est clair que l’Algérie n’est pas en totalité aspirée par la colonisation comme l’attestent notamment les manifestations nationalistes et indépendantistes du XIXe siècle et du 8 mai 1945 à Sétif, Guelma et Kherrata qui sont réprimées dans le sang.

3e élément : Dans ce contexte, les communautés autochtones et françaises s’avèrent irréconciliables et toute voie d’entente est condamnée d’avance. De la sédimentation d’expériences violentes il résulte que tout aménagement est impossible ; la violence et la guerre sont les seules réactions possibles en vue de la construction d’une identité nationale algérienne. 

La guerre de libération s’engage dans la précipitation au 1er  novembre 1954 par des opérations militaires (attentas, maquis, ALN). C’est seulement en août 1956 que le FLN, créé en octobre 1954, a pu organiser en Kabylie un rassemblement au congrès de la Soummam sous la présidence de Larbi Ben M’Hidi et établi une plateforme. Celle-ci définit la Révolution algérienne comme combat patriotique  national en vue de la création d’un Etat algérien indépendant démocratique et socialiste. Le congrès affirme la primauté du politique sur le militaire et celle de l’intérieur sur l’extérieur (contre la pression de l’Egypte nassérienne). Le projet national, rationnel et moderne est mené principalement par Ben M’Hidi, Abane Ramdane et Krim Belkacem.  Après le congrès, deux courants apparaitront, d’une part, en interne, après coup, un courant conservateur et religieux, d’autre part, en externe, un courant nationaliste encouragé par l’Egypte, défendu par Ahmed Ben Bella. Ben M’Hidi sera tué en mars 1957 par les français lors de la bataille d’Alger, Abane Ramdane sera assassiné au Maroc en décembre 1957 dans le cadre de conflits internes du FLN et Krim Belkacem sera membre du GPRA (1958-1961), l’un des négociateurs algériens des Accords d’Evian (mai 1961-mars 1962), assassiné à Francfort en 1970 par les services secrets algériens.

Avec l’indépendance, des troubles et des luttes de clans au sein du FLN opposent le pouvoir civil du GPRA appuyé sur les maquisards des Wilayas III (Kabylie) et IV et le pouvoir militaire du  « Clan d’Oujda » et de l’ « Armée des frontières », au Maroc, dirigé par le colonel Boumediene. Ce dernier, violemment hostile aux Accords d’Evian, entre à Alger le 9 septembre 1962 avec l’Armée des frontières et balaye le GPRA. Boumediène et le Clan d’Oujda  l’emportent, après de violents combats, et prennent parti pour Ben Bella (lui-même hostile au GPRA)  en vue de construire un « socialisme algérien ». Ben Bella très soutenu par Nasser (« proconsul de Nasser pour l’Afrique du Nord ») et poussé notamment par De Gaulle qui le considérait comme l’homme le plus capable de diriger l’Algérie, est élu le 27  septembre 1962 président du conseil des ministres par l’Assemblée nationale constituante, puis, après l’adoption de la Constitution, en septembre 1963, aussi président de la République algérienne.

En 1965, Boumediene, vice-premier ministre, ministre de la Défense, chef d’Etat-major de l’Armée et à la tête de la Sécurité militaire entre en conflit avec son allié, le président Ben Bella qui a passé des accords avec l’opposition (le FFS d’Aït Ahmed). Ce dernier démet de ses fonctions de ministre des affaires étrangères, Abdelaziz Bouteflika (membre du Clan d’Oujda) le 28 mars 1965. En conséquence, Boumediene et son clan, anticipant à leur propre élimination, procèdent à un coup d’Etat le 19 juin 1965 renversant Ben Bella (incarcéré jusqu’à 1979). Il  suspend la Constitution de 1963 crée un « Conseil de la révolution » qu’il préside, puis est élu président de la République en décembre 1976  jusqu’à sa mort en décembre 1978.

A l’indépendance, l’Algérie et son gouvernement bénéficient d’un large prestige international reposant sur un capital symbolique  fondé sur l’indépendance conquise et sur une position diplomatique tiers-mondiste. Sur le plan intérieur, la vie politique est régie par les rapports de force et  un régime militaire qui étouffe toute opinion et toute expression (répression contre les maquis et les populations, notamment en Kabylie, en août 1962, 1963-1965, 1980, 1984,1985, 2001…). Ce type de régime a été quelque peu légitimé car il est à la mode dans le tiers-monde…

Quant à France, la gauche française a tenté de « rattraper le coup » après 1962, c’est-à-dire de compenser son défaut de soutien au mouvement d’indépendance, en dopant et soutenant le FLN d’après la guerre, mais ce FLN n’a rien à voir avec le FLN d’avant la guerre d’indépendance, le « FLN historique »… Lors des manifestations et émeutes sanglantes contre le président Chadli en octobre 1988 et leur répression,  la gauche française n’a pas compris les enjeux qui se jouaient lors du « printemps algérien » (1988-1991) dans l’affrontement entre le « pôle démocrate » et le « pôle islamiste » à l’occasion de la fin de l’hégémonie du FLN, de l’avènement du pluripartisme (création du FIS [Front islamique du salut] en 1989) mais du maintien du rôle prépondérant de l’armée. Il convient de ne pas oublier la suspension sine die du second tour des élections législatives en janvier 1992 en raison de ce que le FIS avait obtenu 47,5 % des suffrages au 1er tour.

 Sur le plan institutionnel, à partir de 1962 est mis en place un système de type jacobin centralisé et léniniste, accordant une place notable à la religion et contrôlé par l’armée. L’Etat algérien est le contraire d’un Etat démocratique (défendu par Hocine Aït Ahmed, Benkhedda), depuis longtemps il est sans résonnance avec la population algérienne et le projet initial de  FLN…Pour être une grande nation, il fallait être plus que la grande nation colonisatrice.

Aujourd’hui, il y a toujours un divorce entre la classe politique et la population. Il faut rétablir un lien entre les gouvernants et la population.  Dans la situation actuelle, il ne sert à rien de placer un gouvernement à la place d’un autre à l’instar de l’équipe du président Tebboune. Les politiques et l’armée ne sont là que pour pérenniser le système et reconduire le régime. Plutôt qu’une alternance classique dans le système, une rupture systémique s’impose, du type « dégage ». L’ensemble des slogans lancés par les manifestants exprime le refus d’effectuer un replâtrage cosmétique de ce qui était. Depuis quarante-cinq ans la population  s’est renouvelée et est autre que ce qu’elle était en 1962. Le pouvoir algérien ne peut plus tenir le pays comme il l’a tenu, par sa police politique et la sécurité militaire. La peur a disparu ainsi que le capital symbolique dynamique. Le soutien du Hirak est fortement constitué par les femmes et les jeunes (45 % de la population [43 millions d’habitants]).

La contestation est radicale, mais le défi consiste à donner un sens à cette dynamique. Pourtant il n’existe rien pour porter ce que dit le Hirak : il n’y a aucune organisation ni délégués. Un débat de qualité est impossible compte tenu du passé depuis 1962, ce pour diverses raisons : habitude de relative passivité forcée, débat refusé, parole confisquée et aussi le poids des craintes résultant de la décennie 1990. En outre les élites manquent car elles sont parties, expatriées tels les 4/5 des 900 universitaires ou encore la présence de 110 000 algériens au Québec, celle de 15 000 médecins praticiens algériens exerçant en Ile de France… Par ailleurs, la qualité de l’enseignement est de plus en plus dégradée, les programmes scolaires sont inadaptés, les programmes d’histoire sont très incomplets et ne commencent qu’en 1962. L’enseignement des langues est insuffisant en particulier lorsque les enseignements supérieurs en sciences et médecine sont en français.

            L’Algérie se trouve dans une impasse au regard de l’histoire. Elle doit se regarder en face en ce qui concerne ce qui a été construit comme Etat depuis 1962. D’abord le dynamisme populaire ne s’arrête pas à la rue. Il faut construire une alternative au niveau des régions. Si apparaissent des insurrections, l’Algérie n’existera plus, même territorialement. Actuellement, la Tunisie construite par Bourguiba est menacée de destruction par l’Islam. Au Maroc le pouvoir politique doit composer avec le parti islamiste…L’Algérie n’était pas islamiste jusqu’au début des années 1990 et aux  élections de 1992. Actuellement, les islamistes sont sans parti. Ils ont tenté de s’imposer  dans les manifestations, mais ils ont été contrés par les femmes…

            Le défi présent consiste à transformer un rejet en la construction de proposition.

                                                                       *

Question 1 : Quelles sont les forces politiques présentes pour construire, syndicats, associations, partis… ?

Réponse : Les solutions classiques ne sont pas viables car la démocratie ne fait pas partie de l’imaginable. La démocratie est entrée par effraction, voir l’exemple de 1990-1992 (présidence Chadli : fin du monopartisme FLN, élections…). Aucune alternative n’apparaît.

Dans les années 1990 les journalistes ont pris en charge pendant deux ans l’exercice de la démocratie, mais la mainmise de l’autorité politique a pour conséquence qu’il n’existe aucun média digne de ce nom, à l’exception du journal El Watan. Les syndicats (UGTA) tolérés ne sont jamais consultés ni invités aux réunions précédant les prises de décisions. Quant aux partis politiques, ils sont nombreux depuis que le multipartisme a été proclamé (1990), mais leur vie est compliquée par les tracasseries permanentes opposées par les autorités politiques et administratives (dates et salles de réunions…). Les citoyens étant dubitatifs envers la démocratie, le niveau d’adhésion est faible.

En revanche, il existe des groupes d’expression crédibles en particulier les avocats très actifs et une partie du syndicat des médecins (à l’origine financés par Boumediene). Actuellement il existe des regroupements de citoyens qui tentent de formuler et guider des réponses aux questions posées. Des citoyens essaient  de désigner des délégués, mais il faudrait au moins 3 000 personnes déléguées dotés de quelque expérience.

Il ne faut pas négliger la diaspora qui a toujours joué un rôle essentiel en Algérie, durant la guerre d’indépendance, et après 1962. La Fédération de France du FLN (1954-1962, Ali Haroun, avocat, docteur en droit) a collecté l’ « impôt révolutionnaire » en France pour financer le GPRA et envoyé des cadres venant de France en Algérie. En outre, il convient de prendre en compte les aller et retours individuels entre France et Algérie et les exils temporaires ou durables. L’importante immigration, notamment en France (de l’ordre de 4 millions, dont 2 millions de binationaux), ou diaspora, doit jouer un grand rôle et venir contribuer à des conventions avec des délégués de citoyens.

Il faut bien comprendre que nous ne gérons pas une simple crise gouvernementale. C’est une refondation  nationale qu’il faut accomplir et mettre en œuvre une alternative politique répondant aux aspirations des citoyens.  La seule menace contre le mouvement pourrait venir de provocations de la part du pouvoir politique ou militaire qui pourrait en avoir la tentation puisque le pays a été géré par la violence depuis 1962. D’ailleurs, la télévision algérienne ne transmet aucune information ni image des manifestations hebdomadaires du vendredi depuis février 2019, ni même ne retransmet celles venues du Maroc et de Tunisie. A cet égard, il est étonnant, voire remarquable, que le Hirak se déroule sans violence ce qui montre à l’évidence la maturité du peuple, encore une fois femmes et jeunes surtout. 

Actuellement aucune discussion n’est possible avec le pouvoir …

Alors, sur quoi travailler ? Il faut refonder l’Ecole, la Justice, la Santé, l’Administration locale et étatique,  l’Etat lui-même. La nécessité de remises à plat suivie de réflexion et réformes a été constatée et proposée depuis les années 1999-2000 et l’élection de Bouteflika ; des commissions ont même été mises en place, mais jamais elles n’ont été réunies !

Question 2: Quel est le rôle de l’armée et en particulier celui des cadres intermédiaires?

Réponse 2 : Le rôle de l’armée est total. Sous Boumediene (1965-1978) il y avait quelques « pointures » parmi les hauts gradés, mais aujourd’hui il n’y a que des personnalités insignifiantes. C’est donc une oligarchie, qui cherche à se préserver, d’où n’émerge aucune tête ; Gaïd Salah, personnage de l’ombre  en est l’expression même. L’armée n’a pas la volonté de garder le pouvoir s’il n’y a pas de violence. Les officiers ont compris qu’ils ne garderaient pas le pouvoir. Les généraux disaient eux-mêmes que Bouteflika   les a trop contraints et qu’ils ne pouvaient rien faire, excepté ceux avec lesquels il partageait le pouvoir. Les plus jeunes, de capitaine à colonel, savent aussi qu’ils ne  peuvent rien faire et l’armée n’est animée d’aucun zèle. Rien ne viendra de l’armée qui répugne actuellement à réprimer les autres algériens.

Question 3 : Quels sont les rapports avec l’Occident ? Contre ou non ?

Réponse 3 : Dans l’ensemble les généraux et officiers supérieurs qui ont été formés par la France sont en retraite. Ils sont formés depuis 1962 par la Russie. Ils n’ont pas de sentiments d’hostilité envers la France  ni l’occident hormis quelques susceptibilités parfois (voir confins Sud-Saharien-Mali-Niger). Tous les généraux et les notables sont ou viennent en France, y ont des biens, de l’argent, s’y font soigner…La démocratie s’est perdue sur les bancs  de l’école…Sur un échantillon de 676 dirigeants, 672 ont leurs enfants au lycée français  ex-Descartes, aujourd’hui lycée Cheikh-Bouhamama, géré par l’Office universitaire et culturel pour l’Algérie (OUCFA). Y ont été ou y sont élèves les frères de  A. Bouteflika et leurs enfants, ceux d’Abdelhafid Boussouf, de Boualem Bouhamouda…L’on ne peut prétendre gérer un tel  pays avec un mental aussi éclaté.

Question 4 : Qu’en est-il des religions et des religieux ?

            Réponse 4. L’Algérie a été aliénée au FIS (Front islamique du salut). Boumediene a géré l’armée et la police mais non l’école, l’enseignement, les femmes, l’agriculture…S’agissant des cultes et de l’éducation, il en a délégué la gestion aux islamistes qui ont fait venir des religieux, notamment égyptiens, de faible niveau pour enseigner…Du coup, bien des familles, même très modestes, payent des cours privés à leurs enfants pour pallier la faiblesse des écoles publiques.

Aux élections législatives de 1991 dans le cadre du nouveau pluripartisme, le rejet du FLN a été tel que les électeurs ont basculé vers les  islamistes du FIS légalisé en mars 1989. Dès les élections communales de 1990, le FIS obtenait 54,25 % des suffrages et le FLN 28,13%. A l’issue du 1er tour des élections législatives de janvier 1991, sur 430 sièges à l’AN, 188 étaient déjà emportés par le FIS (47,27 % des voix) et la projection pour le second tour était d’au moins 230…Le FLN emportait 15 sièges avec 23,39 % des suffrages ! Les militaires ont donc arrêté le processus électoral par un « coup d’Etat » le 11 janvier et constitué un Haut Conseil d’Etat prenant la direction du pays jusqu’à l’élection présidentielle de 1995. Les plus révoltés des électeurs contre le FLN étaient les jeunes en raison de la défaillance de l’école et les femmes en raison du code de la famille de 1984 en régression par rapport au code de 1966 et de la Constitution de 1976 (absence d’égalité hommes-femmes, légalisation de la polygamie, en cas de divorce l’homme conserve le domicile sans obligation d’entretien de la femme ni de la famille…).

            De 1991 à 2002 la guerre civile a ensanglanté l’Algérie. C’est la décennie noire marquée par des massacres, notamment de civils, dont le bilan est estimé entre 60 000 et 150 000 morts…

            Depuis 2002, défaite du GIA (Groupement islamique armé), lassitude  et politique de «  concorde civile » (négociation avec AIS et amnistie) menée à partir de 1998 pour faire cesser la terreur intérieure contre laquelle le pouvoir ne pouvait alors plus rien faire, l’Algérie connait une décrue de l’islamisme. Dans les manifestations du Hirak, les mouvements islamistes sont très discrets.

Question 5 : Pourquoi les femmes sortent-elles et manifestent-elles dans le Hirak ?

Réponse : Le code de la famille très conservateur voire rétrograde de 1984 a été adopté sous le président Chadli (1979-1992). Il a été légèrement modifié en 2005 par ordonnances présidentielles (Bouteflika) pour renforcer les droits de la femme (mariage, filiation, liberté de sortie du territoire…) mais les critiques demeurent très fortes, en particulier émanant des femmes.

Question 6 : Qu’en est-il des médecins arabisés rencontrés naguère en Algérie ?

Réponse : Il y en a peu. Ils ont été appelés d’Egypte après 1962 mais sont rares aujourd’hui. En effet les médecins sont formés en français car les études médicales dans les facultés d’Algérie sont assurées en français. Cela pose d’ailleurs quelques problèmes de mise à niveau pour les étudiants qui suivent ces formations car l’enseignement de la langue française à l’école et au lycée est très faible. 

Question 7 : Quelle est la situation économique ?

Réponse : Crise résultant de la mauvaise gestion. Sur le plan économique, aucune dépense n’est possible, les réserves  économiques  et les  devises  manquent, l’argent manque. L’Algérie a  dilapidé 1 000 milliard de $ (l’équivalent de 3 fois le Plan Marshall de 1947 à 1951) en raison notamment de la confiscation par les dirigeants de la rente pétrolière. Actuellement, le pétrole, qui a un coût d’extraction élevé, se raréfie. De plus,  la fluctuation des cours du pétrole passé de 130 $ le baril à environ 70 $ voire à 55 $ en janvier 2020 affecte les recettes algériennes. Le prix du gaz naturel est indexé sur celui du pétrole.

Il est probable que l’on s’oriente vers une crise économique et sociale terrible sans solution visible pour faire face à l’augmentation des prix des produits de première nécessité, souvent subventionnés. Bouteflika a fait  fonctionner la « planche à billets » ce qui a engendré une forte inflation. La situation entraine l’impossibilité d’importer des biens d’équipement, du matériel médical, des médicaments, des pièces de rechange…contingentés par les ministres. La menace de réduction drastique des retraites est    présente. A défaut d’une équipe gouvernementale légitime, compétente et réduite, les prochaines années seront très difficiles. Il existe un risque très sérieux d’émeutes face à la crise dans les quelques mois à venir.

Question 8 : Nombre de généraux, de dirigeants politiques et d’hommes d’affaire  liés à Bouteflika ont été placés en détention sous l’autorité de Gaïd Salah. Compte tenu de l’existence de clans opposés et des réseaux d’influence comment est-il possible de maintenir autant de personnes en détention ? Comment les juges peuvent-t-ils instruire et juger ?

Réponse : Il y a un consensus dans la population pour atteindre et juger les membres des élites et hauts responsables soupçonnés de corruption et les proches du clan Bouteflika. Par ailleurs, les hiérarchies internes  du  système politique, administratif et aussi judiciaire, bureaucratiques, fonctionnent correctement. En outre, l’habitude et l’imprégnation  du contrôle de la police politique intègre la soumission.  Les chaines de commandement sont intériorisées et obéies.

Question 9 : L’Algérie ne peut-elle faire appel à la Chine ou la Russie ?

Réponse : La Turquie est aussi un important partenaire, notamment économique, de l’Algérie. Pour ces Etats, c’est le stand by ; ces partenaires voient bien qu’il n’y a plus d’argent en Algérie, que la gestion n’est pas rigoureuse et le futur politique incertain. L’Algérie achetait pour 12 milliard de $ d’armements par an à la Russie ! En novembre 2019, Poutine a reçu les dirigeants de l’équipe de Gaïd Salah. Il leur a fait comprendre qu’il ne leur accorderait aucun soutien économique.

Question 10 : Comment en France aider le mouvement ? La politique française envers l’Algérie est très timorée…Que peuvent faire les français ? Expliquer aux dirigeants qu’il faut maintenir le soutien aux autorités pour assurer la stabilité ?

Réponse : Les autorités françaises ont eu tort de féliciter Tebboune pour son élection.

La première visite de Macron après son élection a été un succès. Son discours sur la colonisation a été très bien reçu et a « payé ». Mais la France fait erreur en se compromettant avec ce régime-là. Il y a  peu d’effort diplomatique.

La France et l’Europe devraient comprendre qu’en soutenant un régime dictatorial et corrompu, elles favorisent l’islamisme (voir les slogans des manifestations du vendredi) avec la bénédiction des militaires qui affirment  c’est eux ou nous, bien que les islamistes soient sans projets. Ce genre de position est dépassé, dangereux pour tous, les algériens et les européens. La position favorable à la stabilité à tout prix se retournera contre nous tous. Soutenir l’armée, c’est embraser l’ensemble de l’Afrique.

Question 11 : Vous avez dit précédemment qu’en cas d’insuccès du mouvement, l’Algérie n’existerait plus territorialement ; qu’entendez-vous par là ?

Réponse : La crise politique du pays est très profonde. Si l’évolution se poursuit vers la putréfaction, le pays explosera. Il existe des forces centrifuges anciennes importantes. Les Touaregs d’Algérie sont aussi tournés vers la Lybie et vers le Mali. Le Sud algérien n’a pas bénéficié du  développement et il existe un mouvement très politisé dans le sud. « La vache est au Sahara et le lait coule au Nord » dit-on. L’on doit noter les manifestations (120 000 personnes) contre le projet d’exploitation des gaz de schistes dans le Sud.  En 1830, la France a attaqué un pays constitué de régions disparates non unies par la régence d’Alger. Ces régions ont été réunies, mais dans une fragile unité. La Kabylie qui a beaucoup bougé dans le passé ancien et récent ne bouge pas pour le moment en raison de l’existence du débat politique actuel.  

Question 12 : Quelles sont les relations avec le monde arabe ? L’Algérie héberge-t-elle des djihadistes maliens ?

Réponse : Le problème majeur est celui des frontières.  La frontière avec le Maroc est fermée en particulier en raison de la question sahraouie dans le sud. La frontière avec la Lybie est lourde de menaces.

L’idée que l’Algérie hébergerait des djihadistes en repli du Mali et du Niger, je n’y crois pas. L’armée algérienne ne joue pas ce jeu-là, même pour déranger les français. Elle est déployée sur des milliers de kilomètres carrés dans le sud et l’est saharien donc faible. Elle lutte contre les djihadistes et il ne faut pas oublier l’attaque du complexe gazier d’In Amenas, en janvier 2013, marqué par la  mort de 40 employés du site de toutes nationalités ni  l’attaque à la roquette du site gazier proche d’In Salah en mars 2016  à 1 300 km d’Alger.  Au contraire, la menace la plus dangereuse vient de Lybie, c’est pourquoi  l’Algérie a procédé à un déploiement très important de ses forces armées à la frontière libyenne. A cet égard,  la coordination ou l’accord d’intervention militaire entre l’Algérie et la Turquie, en décembre 2019,  en raison  de la situation en Lybie, est la marque de l’ampleur de la menace ressentie.

Question 13 : Y a-t-il des personnalités susceptibles de prendre la tête du mouvement ?

Réponse : Je n’y crois pas. Nous sommes hors d’une crise politique classique, mais dans la situation de recherche d’une alternative politique. Il faut des délégués exprimant les aspirations de la population. .

Question 14 : L’Algérie est-elle arabe  ?

Réponse : D’abord, la politique d’ « arabisation », instrument du pouvoir mis en œuvre lors de la période Boumediene            a été un gâchis. Elle a consisté à faire venir des cordonniers, menuisiers…et des enseignants  …égyptiens, apparentés aux frères musulmans, inutiles à l’Algérie. De plus les instituteurs et professeurs étaient de niveau très faible, voire nuls. Cela  a contribué à la dégradation et la mauvaise qualité de l’enseignement.

Il faut se poser la question : fondamentalement que représente  le terme « arabe » ? Quel est le lien avec le Moyen-Orient ?

En réalité, l’Algérie est une partie de l’Afrique du nord avec le Maroc et la Tunisie, pays qui ont une substance commune. Un algérien se sent plus étranger à Damas qu’à Casablanca. La fermeture des frontières, comme actuellement entre le Maroc et l’Algérie, est suicidaire.

La référence est la conférence de Tanger d’avril-mai 1958 ayant réuni les représentants du Néo-Destour tunisien, du FLN et de l’Istiqlal marocain qui s’est prononcée en faveur d’une fédération des Etats Nord-africains. Les conservateurs algériens et marocains n’étaient pas favorables aux propositions en ce sens. En Algérie, les  boumediénistes étaient hostiles à l’Unité du Maghreb, obstacle selon eux à l’édification d’un socialisme algérien. L’Union du Maghreb arabe, créée en 1989, qui regroupe cinq Etats n’a plus connu de réunion de son Conseil des chefs d’Etat depuis 1994. Elle est  prisonnière des différents internes.

Les Emirats, qui tenaient Gaïd Salah lui ont interdit d’arrêter les manifestants berbères car ils craignaient une déstabilisation des monarchies du Golfe.

Question 13 : Que penser des relations Algérie-Maroc ?

Réponse : Le différent politique résulte de la revendication  de la théorie du « Grand Maroc » qui, en 1963  a engendré la Guerre des sables. Ensuite est survenue la guerre  de 1975 à propos du Sahara occidental, puis la guerre de 1991 entre le Maroc et le Polisario soutenu par l’Algérie.

Il n’en demeure pas moins que lors des matchs de football à Casablanca, les supporteurs marocains soutiennent  clairement  les joueurs de l’équipe algérienne aux cris de « Avec nos frères algériens » !

Question14 : Qu’en est-il du panafricanisme ?

Réponse : Sur le plan culturel, c’est une folie internationaliste des années 1960. L’Algérie s’est délestée du Panafricanisme pour le Panarabisme que préfèrent les dirigeants.  Il y n’a pas de relations sérieuses avec les pays de l’Afrique noire. L’Algérie regarde surtout vers le bassin méditerranéen. En outre la différence apparaît grande dans la mesure où  la qualité de  l’éducation et de l’enseignement sont meilleures en Afrique noire qu’en Algérie.

A cet égard, l’on doit noter que le Maroc est désormais fortement tourné vers l’Afrique noire et vers l’Union africaine. Il investit dans son enseignement supérieur et  attire les étudiants africains sub-sahariens vers ses universités pour se constituer un réseau d’influence de qualité.

*          *          *

François COLLY

02/12/2019 – BREXIT – Philippe Bernard

Correspondant du Monde au Royaume Uni de 2014 à 2019

Exposé

Le Brexit aura lieu mais les négociations vont durer longtemps. Les élections à venir du 12 décembre ne sont qu’une péripétie d’une histoire au long cours. Voici bientôt quatre ans que par référendum les britanniques ont voté à 51,9 % pour la sortie de l’UE.

Overdose du mot « Brexit » : 4060 articles du « Monde » avec le mot Brexit. Exaspération des Britanniques avec trois élections législatives en 2015 (Cameron), en 2017 (May) et dans quelques jours en 2019 (Johnson).

Je retire trois leçons fondamentales de mon passage à Londres :

  1. Pas de cause unique du Brexit mais tout à la fois :
  2. La singularité britannique par rapport au continent pendant WW2
  3. La crise sociale née de la crise de 2008 qui a créé une hargne anti-élite particulièrement forte dans le nord du Royaume
  4. L’élargissement de l’UE aux ex-pays de l’Europe de l’est avec l’ouverture du Royaume aux travailleurs européens : 1 M de polonais sont arrivés dans l’UK.
  5. Nostalgie de l’époque de gloire où le soleil ne se couchait jamais sur l’empire
  6. Le Brexit s’inscrit dans la montée générale des nationalismes et populismes, de la crise des représentations, des réseaux sociaux etc….
  7. Il est peu probable que les Britanniques reviennent sur leur choix du 23 juin 2016.

lls sont peu habitués au référendum. Après celui de 1975 sur l’adhésion à l’UE, celui de 2016 est le premier à avoir une issue contraire au vœu de son promoteur, D. Cameron. L’idée germait en lui depuis longtemps, déjà en 2007 pour contrer le New Labour de Tony Blair et alors que la pétition de 80 députés conservateurs réclamant une sortie de l’UE le mettait en position délicate. Il n’est sauvé en 2010 que grâce à l’appui des LibDems.

Par ailleurs les conservateurs ont été bousculés sur leur droite par l’UKIP de Nigel Farage qui instrumentalise le ressentiment contre les migrants de l’Europe de l’Est. Il promet d’organiser un référendum. En 2013 son parti fait 27,49% des voix aux européennes. En 2015 Cameron met donc le référendum au cœur de sa campagne des législatives, mais, obtenant la majorité absolue pour son parti, il n’a plus besoin des LibDems dont il pensait qu’ils lui fourniraient un argument pour différer le référendum.

Il imagine alors d’utiliser le référendum comme moyen de pression pour obtenir davantage de compensations de l’UE mais refuse de dévoiler sa position personnelle. A. Merkel est très hostile à tout affaiblissement de l’UE et ne lâche pas grand-chose, notamment sur la libre circulation des migrants. Résultat, le Brexit l’emporte !

Tous les autres candidats se désistant, Theresa May lui succède sans aucun vote. Candidate de compromis, elle se révèle sans charisme ni stratégie et commet de nombreuses erreurs :

  • Elle déclenche en mars 2017 l’article 50 du traité de Lisbonne limitant à deux ans le délai pour sortir de l’UE avec, à défaut d’accord, une sortie sans accord.
  • Elle mésestime les rapports de force entre l’UK et les 27.
  • Elle n’essaie pas de trouver un terrain d’entente avec l’opposition. Jeremy Corbyn en profite à plein en 2017 avec un programme très tiré à gauche et elle perd sa majorité ce qui l’oblige à s’entendre avec le DUP de l’Ulster (Democratic Unionist Party) pour rester en place. Elle plaide qu’un mauvais accord (avec l’UE) vaut mieux qu’aucun accord et fait beaucoup de concessions au DUP, obligeant les 27 à demander la mise en place du backstop à pour concilier la sortie de l’UE et la fluidité du marché. Elle obtient ou concède le maintien de l’Ulster dans le marché commun. Mais les Unionistes ne veulent pas de frontière en mer et T. May accepte le maintien du Royaume Uni dans l’Union douanière. Cet accord est rejeté tris fois pas le Parlement. T. May est alors obligée de demander un report de l’échéance jusqu’au 30 octobre pour arriver à trouver un accord. Faute d’accord à l’échéance, elle démissionne et cède la place à Boris Johnson (BoJo).

Résultat, trois années après le référendum, un peuple plus divisé que jamais et des citoyens furieux des deux côtés ! Le Parlement sort affaibli et déconsidéré avec une question posée sur le rapport entre souveraineté parlementaire et souveraineté populaire. Toute l’énergie a été consacrée au Brexit et on n’a plus rien fait d’autre. La croissance faiblit.

BoJo est l’inverse exact de T. May. Son franc parler est populaire. Il est apprécié des ultra-conservateurs. Mais ce n’est pas qu’un changement de style. Il joue franchement la carte du peuple contre le Parlement et reste toujours en tête des sondages.

Il s’est certes parjuré en demandant un nouveau report. Il a obtenu une renégociation de l’accord obtenu par T. May. Il a lâché le DUP et accepté le contrôle en mer d’Irlande contre le DUP. Il fait rêver avec sa stratégie de paradis fiscal et refuse de s’engager avec l’UE, comme l’acceptait T. May, dans un processus de convergence fiscale et sociale. Son discours tend ainsi vers un populisme mâtiné de nationalisme. Il rend les enjeux plus clairs. Dans son esprit, l’UK va se poser en concurrente de l’UE avec un avenir radieux par un retour au libre échangisme.

Les élections du 12 décembre 2019. Pendant longtemps il n’en a pas voulu. Il a réussi à obtenir un vote favorable du Parlement sur son nouveau « deal » et Nigel Farage lui a fait un grand cadeau en retirant tous ses candidats dans les circonscriptions où se présente un conservateur. Tout va tenir à sa capacité de tenir le Brexit au centre du débat électoral. La campagne de J. Corbyn, très à gauche, ne lui nuit pas beaucoup. Elle masque mal les divergences internes sur le problème même du Brexit. J. Corbyn est plutôt favorable au Brexit mais son discours est devenu inaudible. Il est très attaqué par la presse. Sa popularité est la plus faible de celles des grands leaders d’opposition du passé (43% pour BoJo, 33% pour le Labour).

En conclusion, BoJo devrait gagner si l’élection. Mais prudence face aux surprises que peut réserver le système majoritaire à un tour…. Ce ne sera pas la fin du problème mais le point de départ de la négociation commerciale avec l’UE (qui mettra son unité à rude épreuve). Difficile de savoir combien elle durera. Une période de transition est prévue jusqu’en fin 2020 avec des menaces de No deal qui risquent de ressurgir et de mal se terminer.

Débat

                Q1.  Sort des expatriés européens ?

R. Bien prévu dans le  deal

                Q2. Pourquoi BoJo a -il obtenu ce qui avait été refusé à T. May ?

R.  T. May n’avait pas de stratégie claire. Elle était prise en otage par le DUP.

                Q3. Les Britanniques ne vont-ils pas se révolter au risque de provoquer une politique « thatchérienne ?

R.  BoJo a clarifié les enjeux. La menace sur les emplois due à la concurrence européenne est restée en arrière-plan.

                Q4.  Pourquoi la question de la frontière entre l’Ulster et la République d’Irlande joue-t-elle un rôle si important ?

R.  La frontière date de 1920. Le lien entre absence de frontière et paix est très fort. Les accords du vendredi saint (1998) donnaient des gages aux deux parties : que vous soyez républicain catholique ou protestant unioniste vous pourrez aller à Dublin et revenir librement. Effacement total des frontières entre communautés : tout le monde a les mêmes droits quelle que soit sa religion …

                Q5.  L’Écosse va-t-elle se séparer du Royaume Uni ? les Britanniques s’en sortiront ils assez bien des négociations à venir car la City est un atout considérable ? Quid des effets du Brexit vus par Bruxelles ? Qu’en pensent les Britanniques qui vivent en Europe ?

R.  Le référendum de 2014 donnait une Écosse favorable à l’indépendance et rejetant le Brexit (65/45). La première Ministre écossaise gère la question avec prudence. 1/3 de son parti a voté pour le Brexit (car plus de pêcheurs européens dans les eaux écossaises). La perspective de réunification de l’Irlande est plus proche que celle de l’indépendance de l’Écosse.

Résultat du Brexit pour les Anglais ? Cela dépendra des résultats de BoJo. Ce sera la grosse affaire des années à venir : comment concilier sa double prétention : accès libre au marché européen et faire du Royaume un paradis fiscal.

La question de la City est centrale ; la City est énorme comparée aux places de Francfort ou de Paris. Mais les accords de libre-échange n’incluent pas les services.

Le Brexit vu par l’UE ? Le Brexit s’est transformé en un drame politique en Angleterre. En cas de No deal, l’impact sera plus fort en UK. (40% des exports du Royaume se font vers l’UE contre15% dans l’autre sens).

Les Britanniques de l’UE sont en général pro-européens et d’autant plus en colère qu’une loi fait que les expatriés depuis plus de 15 ans n’ont plus droit de votre en UK.

                Q6.  La moitié des anglais avait voté contre le Brexit en 2016. Tout le capharnaüm actuel devrait renforcer leur position. Beaucoup d’Anglais pensent que le Brexit serait une c…. Comment se fait-il qu’ils ne soient pas les plus forts ?

R.  Les manifs des anti-Brexit montrent de façon pathétique qu’ils n’ont pas de leaders pour les représenter. Les libDems n’ont pas beaucoup de poids. Et puis les Britanniques sont plus légalistes et loyalistes que nous : beaucoup de pro-européens ne veulent pas contrarier la volonté qui s’est exprimée. Il y a aussi un fond de fierté nationaliste qui est à l’œuvre.

                Q7.  Impact sur les politiques migratoires ? Remise en cause des accords de Dublin (et de celui du Touquet) ?

R.  Les accords du Touquet sont des accords bilatéraux qui n’ont rien à voir avec l’UE et le Brexit. On ne les bougera pas : Quand Sarkozy a négocié le démantèlement de Sangatte, il a négocié une contrepartie avec l’UK. (Laquelle ? Mystère). Les liens entre français et anglais sont nombreux. Les démanteler est impossible. Le budget de l’ASE a été augmenté. BoJo s’en est félicité et y participera.

Si les contrôles ont lieu en aval du tunnel, la situation deviendra vite incontrôlable.

                Q8.  Travail de Michel Barnier ?

R.  Michel Barnier s’est très bien débrouillé. Il a évité d’être piégé en refusant d’engager la négociation commerciale avant d’avoir un accord clair sur les trois préalables (déclanchement de l’article 50 di traité de Lisbonne, calendrier et financement de la sortie).  Le marché unique ne peut supporter de trous dans le filet et il a su jouer de la crainte de la contrebande. L’unité des 27 a tenu bon, mais rien ne dit qu’elle ne posera pas des problèmes demain dans la négociation commerciale (Comment combiner accès libre au marché avec en arrière-plan l’idée de faire du dumping fiscal et social ? Risques de divisions au sein des 27 sur les priorités commerciales).

                Q9.  Quel sont les premiers sujets qui viendront en négociation après la sortie ?

R.  Services financiers et pêche.

                Q10.  Une coalition Labour-LibDems est-elle envisageable ?

R.  Non. Mais BoJo n’a aucune réserve de voix. Il faut qu’il trouve une majorité tout seul D’un autre côté, on voit mal le Labour hostile à l’indépendance de l’Écosse, s’alliant au SNP.

                Q11.  Position des USA ? Ont-ils tout à gagner du Brexit ?

R.  Le sentiment anti-américain est beaucoup plus fort en UK qu’en France.

                Q12.  Sans aucune majorité au Parlement que se passera-t-il ?

R.  Ce serait le chaos sauf référendum possible avec une majorité relative.

                Q13.  Comment réagit le Commonwealth sur le Brexit ?

R.  Inde : «OK on va faire des affaires, mais vous allez nous donner des visas ! »

                Q14.  Impact du Brexit sur les questions de Défense ? Changement pour l’OTAN ?

R.  Théoriquement aucun. Les accords de Lancaster House entre la France et l’UK sont des accords bilatéraux. Les Britanniques vont contribuer à un budget européen pour l’IED (Initiative européenne de défense)

                Q15.  Les anglais font 80% de la population du Royaume Uni. Retrouve-t-on la même proportion au Parlement ?

R.  Oui. Le Brexit est analysé comme un abcès de nationalisme anglais. Quant à la Reine, on peut lui faire dire tout et son contraire.

Préserver l’unité de notre continent ne sera pas facile : Polonais et Roumains sont des sources de xénophobie….

                                                                                                                                              Gérard Piketty