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06/05/2019 - Europe et Brexit - Christian Lequesne

Exposé
La question est plus compliquée qu’on ne le pensait : rebondissements incessants du débat intérieur à l’UK.
Pour le comprendre, il ne faut pas oublier le rapport particulier de l’UK avec l’Europe depuis 1945 : la promotion de l’idée d’« Europe » ne lui est pas nécessaire pour racheter le comportement anglais pendant WW2. Son ralliement à l’Union en 1973 s’est fait sur la base de la nécessité économique d’entrer dans le « grand marché », ce qui l’a d’ailleurs conduit ensuite à être systématiquement favorable à l’élargissement de l’Union. En revanche, l’UK n’a pas contribué ni à l’UEM (union économique et monétaire) ni en 1985 aux accords de Schengen.
Cette politique dite de « semi-detachment » n’a pas été politisée par les premiers ministres successifs qui s’intéressaient principalement aux politiques publiques de l’Union (les « policies »). Mais peu à peu le fait de ne pas parler d’un projet politique de l’Union à progressivement donné crédit dans l’opinion britannique à l’idée d’un projet caché.

L’idée d’un référendum a commencé à germer dans les années 2000, favorisée :
• Par les référendums français et hollandais sur le projet de traité constitutionnel de 2005,
• Par la décentralisation engagée en 96-97 par Tony Blair qui a débouché sur la consultation populaire sur l’indépendance de l’Écosse,
• Par la création en 2004 sur la droite du parti conservateur de l’UKIP de Nigel Farage qui a focalisé son discours sur la confiscation du débat public par les élites et a vite compris l’intérêt d’exploiter la question de l’immigration intra UE rendue plus facile en UK dès 2004 (1 million de polonais au lieu de 114 000 attendus. 300000 français à Londres).
L’UKIP a conduit a une certaine surenchère du parti conservateur de Cameron et à l’acculer finalement au référendum annoncé en 213 pour satisfaire les eurosceptiques du parti
Sociologie du vote Brexit : tous les sondages montrent que les brexiters sont moins éduqués et plus périphériques que les anti-Brexit. Les universitaires ont voté massivement pour le maintien dans l’Union. L’Écosse et l’Irlande du Nord ont voté majoritairement contre le Brexit à l’inverse de l’Angleterre où il y a une résurgence du nationalisme anglais.
Les négociations entre les 27 et l’UK n’ont pas été si difficiles que cela. L’UK a d’abord tenté sans succès de jouer sur les divisions possibles au sein des 27 en voulant négocier à la fois la sortie de l’Union et ses futures relations avec l’UE, puis elle a tenté de négocier, également sans succès, un projet européen à la carte (oui à la libre circulation des capitaux et des biens, non à la libre circulation des personnes) soulevant l’opposition des pays de l’UE dès qu’elle a essayé de toucher à la construction du marché intérieur.
On est ainsi parvenu à un compromis mais on a achoppé sur la question de l’Irlande du Nord négligée par les « anglais » (500 points de passage à la frontière dont il faudrait rétablir un contrôle dont personne ne veut : la paix de 1998 s’est faite sur la fluidité des échanges entre le Nord et le sud). Michel Barnier a proposé le maintien de l’Irlande du Nord dans le marché intérieur soulevant un tollé chez les durs du Brexit et chez les « identitaires » de l’Irlande du Nord. Il a alors proposé le maintien dans l’Union douanière également rejeté par les durs du Brexit.
Théresa May a accepté le compromis sur l’union douanière au moins dans un premier temps mais n’a pu le faire accepter par son parti.
Le vrai débat difficile est à Londres où le projet May a été rejeté 3 fois. Elle est délégitimée et ne peut avancer car elle a en face d’elle plusieurs fronts : Les travaillistes sont aussi divisés (2/3 contre le Brexit mais J. Corbyn favorable à un soft Brexit). Il ne li restait plus qu’à négocier une rallonge pour arriver à un accord. La situation est plus calme depuis les accords du 10 avril (rallonge possible jusqu’au 31 octobre). Il y a recherche d’un compromis entre travaillistes et conservateurs. T. May souhaiterait qu’il puisse intervenir avant les élections européennes pour pouvoir les annuler.
Ce sera la dernière chance d’une sortie avec un « deal » car sinon ce sera soit une sortie sans deal sait la démission de T. May et de nouvelles élections que les conservateurs pourraient gagner mais sans majorité.
Conséquences Ce sera d’abord des conséquences pour la GB qui fait 50% de son commerce extérieur avec l’UE (quid par exemple de la circulation des produits frais ?). Traditionnellement les conservateurs ont toujours écouté le « business » mais ce qui n’est plus le cas d’une grande partie des brexiters fanatiques qui rêvent de l’ancienne grandeur de l’UK. Alors que les économistes vont jusqu’à prévoir 6 points de PIB en moins.
Les autres pays de l’UE seront diversement impactés. Parmi les plus impactés, les Pays-Bas, le Danemark. La France ne sera pas la plus impactée (on a un surplus commercial avec l’UK) mais certains secteurs seront touchés comme la pêche maritime, les transports routiers trans-manche, les fruits et légumes …)
La prévision est plus difficile dans le secteur financier où l’UE a peut-être plus à perdre que l’UK car Londres est la véritable capitale financière de l’Union.
Il y a peu d’activités financières purement liées à l’UE (HSBC a transféré son siège à Paris, Nomura à Francfort…). L’UE va devoir négocier des processus de codécision avec un accord particulier sur les services financiers.
En matière de Défense, seules la France et la GB ont une véritable contribution à la défense. Les anglais n’ont jamais voulu d’une institutionnalisation de la Défense Européenne mais ils sont très pragmatiques pour les opérations sur le terrain (accords franco-anglais de Lancaster House).
La préoccupation principale de Pompidou en 1973 en acceptant de négocier l’entrée de l’UK dans l’UE, était d’équilibrer le poids de l’Allemagne. Il est évident aujourd’hui que l’Allemagne est le leader de facto de l’Union et que ce leadership sera encore renforcé par le départ de l’UK qui va radicaliser davantage l’Europe centrale qui à tort ou raison redoute l’hégémonie franco-allemande.
Débat
Q1. Quels sont les avantages que l’on retirera du Brexit ? Que vont devenir les anglais élus au PE ? Un référendum au niveau de l’Écosse est-il possible ? Quelle est la position idéologique des Brexiters sur la question de l’Irlande ?
R. Du fait du scrutin proportionnel pour les élections du PE, les députés anglais témoignent d’une diversité politique plus importante qu’à Westminster. Ils sont assez engagés dans la vie du Parlement. On leur doit « Le temps des questions » sur le modèle de la Chambre des Communes. Les Travaillistes très engagés ne quitteront pas le PE aussi facilement que cela.
Référendum en Écosse ? : Le premier ministre écossais l’a envisagé en cas de Brexit … mais sans donner de date. Il attendra de voir si les sondages lui sont favorables. S’il gagnait un tel référendum, on serait dans la situation inédite de la candidature d’un nouvel État. Il faudra engager une négociation d’adhésion.
Brexiters et Irlande : Mépris de l’establishment conservateur anglais pour l’Irlande. Il se moque de la question et a totalement sous-estimé le problème qui lui est très discuté au sein de la presse britannique.
Avantages du Brexit pour l’UE ? Distinguons les « petits avantages » des « avantages macro ». Côté « micros », la place financière de Paris a gagné quelques banquiers. Les Universités européennes y gagneront .. Côté « macros » c’est plus compliqué. Le Brexit donne une image de désintégration de l’UE dans le monde. Le modèle de l’UE en prend un coup même si finalement l’UE survivra au Brexit. Macron aura du mal à trouver de véritables partenaires au sein de l’UE.
Q2. Immigration massive de Polonais et Schengen ?
R. Schengen ne concerne pas les citoyens de l’UE et les polonais ne sont pas les seuls concernés. 3,5 millions d’européens travaillent en GB. Tout le spectre social et politique de la France est représenté par les 300000 français qui vivent à Londres avec beaucoup de jeunes non qualifiés, en particulier issus de l’immigration, attirés par la grande flexibilité du marché du travail, par l’apprentissage de l’anglais et une moindre stigmatisation des étrangers qu’en France.
En cas de Brexit on aura vraisemblablement une politique favorisant l’immigration de MO qualifiée, peut-être en contradiction avec l’ultra-libéralisme ambiant favorisant la présence d’une MO à bas coût.
Q3. L’Irlande peut-elle avoir un poids dans ce débat ?
R. Ce sera le pays le plus impacté par le Brexit mais il y a aussi beaucoup d’anglais qui ont du sang irlandais dans les veines et ont de la sympathie pour l’Irlande. Les 27 sont très sensibles aux questions posées par cet impact. C’est pourquoi ils ont accepté le report de l’échéance à octobre. Macron n’aurait pas pris le risque d’avoir un « No deal » en sachant les conséquences pour l’Irlande qui a connu une croissance extraordinaire jusqu’à la crise de 2008, mais en a maintenant surmonté les conséquences.
Q4. La « City » s’en sortira-y-elle grâce à la numérisation ? Attitude des pays du sud de l’UE vis-à-vis de l’UE ? Lien du Portugal avec l’UK ? Que dire de la position de J. Corbyn ?
R. Corbyn a-t-il un grand programme politique ? Il exprime souvent des émotions contre la souffrance de ceux qui ont vécu le Thatchérisme. Ce dernier a provoqué une coupure profonde entre le Nord et le Sud de la GB. J. C arrive avec des archeo-solutions. Il obsède les conservateurs mais a une faiblesse : il n’a pas rallié l’establishment de son parti.
City et numérisation ? On voit bien qu’on entre dans une nouvelle phase du capitalisme financier avec le capitalisme numérique. Les entreprises britanniques prennent beaucoup plus de risques (en investissement dans le numérique). En Europe on est davantage sensible à la question de protection des données.
Q5. Probabilité d’un “ No deal “ ? Que deviendront en cas de Brexit les députés anglais élus ? L’Irlande ne deviendra-t-elle pas une passoire intégrale à l’immigration ? Position des USA de Trump ? Position de l’Italie de Salvini ?
R. Trump ? Trump a fait des déclarations en faveur du Brexit en opposition à Obama qui s’était clairement déclaré réservé. Mais cela ne veut pas dire que les administrations US sont derrière lui. Son fonds de commerce est le maintien du populisme considéré comme opposition aux élites. Il est dans la provocation. La relation « spéciale » UK-USA est plus importante pour l’UK que pour lui.
Le « No deal » ne peut être exclu. On ne peut aussi exclure des conflits avec les députés anglais élus. Cela débouchera sur une question constitutionnelle avec la cour de Justice de l’Union.
L’Irlande sera une passoire pour les immigrés mais aussi pour les produits. Le rétablissement des contrôles sera indispensable car les Irlandais ne veulent pas de contrôles électroniques. Mais on ne pourra surveiller la frontière partout. On peut s’attendre à des trafics énormes.
Italie ? La seule chose qui intéresse Salvini est de fédérer les anti-européens. Si ces partis font un bon score, il cherchera à les représenter d’où son opposition à Macron. Il ne faut rien attendre de lui pour l’Europe.
Q6. Thomas Piketty plaide dans “Libé”, pour la création d’un noyau fort composé de la France, de l’Allemagne, de l’Italie et de l’Espagne Qu’en pensez-vous : décrédibilisation de l’UE ou refondation ? Quid d’un i-Brexit avec la GB dans l’union douanière ?
R. L’idée de création d’une petite Union dynamique fait abstraction des conditions réelles de la politique. Les 4 pays ont des trajectoires assez différentes. La probabilité d’une entente est faible. Salvini voudra faire mieux. Convergence France-Espagne peut-être. L’Allemagne marie interrogation et déception. Son rapport à l’UE a évolué à la suite de la crise financière (« On paie pour eux ») et elle fait face à la montée de l’AFD qui change la façon dont le centre-droit se positionne par rapport à l’UE (analogie avec ce qui se fait en France avec Bellamy).
Union douanière et GB ? On garderait ainsi vis à vis des tiers une véritable politique commerciale commune avec la GB. Mais c’est précisément ce dont ne veulent pas les durs Brexiters. pour y arriver, il faudra les avoir marginalisés grâce à une convergence entre modérés travaillistes et conservateurs.
Q7. Finalement l’UK ne va-t-elle pas rester dans l’UE ?
R. Je n’y crois pas. Le scénario noir pour l’UE serait que le marché intérieur soit touché ce qui provoquerait l’éclatement de l’Union. Mais le long délitement est plus dangereux.
Q8. Que peut la Reine ?
R. Elle ne s’est jamais exprimée. Elle a critiqué le Parlement mais sans jamais dire pourquoi. Charles est plus clairement anti-brexit….

                                Gérard Piketty
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