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30/06/2014 - Le Club a 25 ans - Christophe Deltombe

Chers amis,

Il y a 25 ans, en juin 1989, avait lieu l’assemblée générale constitutive du Club Citoyens.

Nous étions des militants de partis politiques, de syndicats, d’associations, et quelques uns d’entre nous étaient issue du mouvement d’éducation populaire la Vie Nouvelle. Nous ressentions le besoin de créer un lieu de débat, hors des partis, sans enjeux de pouvoir, ouvert à tous, même si la sensibilité majoritaire était située à gauche, proche des idées de Jacques Delors. Il avait été le fondateur des clubs Citoyens 60, au sein de La Vie Nouvelle, clubs créés en 1959 et dissous dans le parti socialiste au congrès d’Epinay en 1971, dont nous nous revendiquions.

25 ans, c’est une période suffisamment longue pour tirer quelques bilans et observations. J’en ferai quelques unes sur le club lui-même et d’autres sur les ambitions qui pourraient être les nôtres à un moment où d’aucuns pensent qu’au-delà de la crise que nous traversons, nous sommes à la veille d’un changement de civilisation.

Sociologiquement, le club est relativement homogène. Ses membres sont issus des classes moyennes et supérieures, enseignants, fonctionnaires, cadres d’entreprise, professions libérales, mais peu sont issus du monde ouvrier, peu de chefs d’entreprise, peu d’une nationalité étrangère. Nous comptons quelques d’étudiants et certaines professions sont totalement absentes, qui pourtant nous ouvriraient à des problématiques sociales importantes (les intermittents du spectacle ou le monde rural, par exemple).

Nombre de ceux qui étaient à l’origine de ce club sont des membres fidèles. Cela signifie que le club répond toujours à un besoin. Mais ils ont 25 ans de plus, or le renouvellement des adhérents, qui est réel, reste cependant insuffisant. Il faut que des 25/45 ans prennent la relève progressivement ce qui suppose que nous ayons le souci du rayonnement du club, de son attractivité, que nous invitions toujours plus de personnes de nos entourages et que nous mobilisions nos réseaux.

Nous avons récemment rénové notre site (clubcitoyens.com). Il est très beau, sobre attractif, d’une utilisation facile et constitue une belle vitrine de notre club. Utilisez-le pour faire connaître le club et attirer ceux qui pourraient y trouver le lieu de débat qu’ils cherchent. Les comptes-rendus sont de qualité et permettent de retrouver ce qui se disait sur les questions abordées, il y a deux ans, cinq ans, dix ans, vingt cinq ans. Et c’est finalement un excellent témoignage de l’évolution des idées ou leur permanence.

Très rapidement nous avions pris le parti de faire du club un lieu de débat et non un lieu de production d’idées. Cette dernière option aurait conduit à sélectionner les membres pour attirer essentiellement des spécialistes afin que les productions soient de qualité et puissent être reprises. Nous voulions plutôt contribuer au débat démocratique, être un espace d’échanges sans logique de pouvoir, un lieu que les partis politiques n’offrent plus, et participer à la formation citoyenne, être toujours en éveil sur les questions de société, les questions internationales, les questions économiques. Evidemment, nous voulions apporter notre modeste contribution à l’édification d’une société plus juste, plus incluante, plus égalitaire, plus généreuse, plus solidaire.

Vingt cinq années se sont écoulées qui ont vu défiler plus de 150 invités, souvent prestigieux, toujours de qualité, souvent militants de la cause dont ils étaient porteurs. Ils sont tous venus gracieusement et ont permis des débats sur un très large éventail de sujets. Certains sont venus plusieurs fois à quelques années de distance, parce que les situations changeaient et que leurs compétences permettaient de comprendre les évolutions (crise bancaire, conflit Israélo-palestinien, questions énergétiques …). Beaucoup nous ont interpellés sur des questions qui divisent (le port du voile et la laïcité, le vote de la constitution européenne, les choix écologiques, le rôle de l’Allemagne dans l’évolution européenne …).

Il a cependant manqué à nos réflexions des soirées sur des thèmes de philosophie politique : la perte du sens, la morale en politique, l’éducation politique et civique à l’école. Nos hésitations à inviter Véronique Fournier, parce qu’elle abordait un sujet grave (les questions touchant à la fin de la vie) ont sans doute été une erreur (d’ailleurs nous l’avons finalement invitée). De même il aurait certainement fallu creuser ce qui était en jeu autour de la « manif pour tous », car là encore se jouent des questions essentielles sur le pacte social, le vivre ensemble.

A propos du vivre ensemble, nous avons de quoi être inquiets sur l’état de la démocratie française. La déliquescence des partis de gouvernement, parti socialiste et UMP, l’abstention croissante aux diverses élections, laissant une place toujours plus grande au FN, avec ses recettes nationalistes surannées, et ses nostalgies recyclées, sont des signes d’essoufflement, voir de perte de pertinence de notre classe politique, décidément dépassée. Or sans partis politiques, la démocratie est en grave péril. L’Europe elle-même vient d’élire un nombre significatif de députés europhobes ou eurosceptiques ce qui en dit long sur la perte de sens du projet européen, mais aussi sur les fausses routes de nos politiques dans cette construction comme dans les discours tenus, et sur les hiérarchies qu’ils ont adoptées dans l’édification de l’Union.

Nous avons ces dernières années consacré à l’Europe un nombre important de soirées, précisément parce qu’elle ne fait plus recette dans l’opinion et qu’il faut à la fois militer pour sa consolidation mais aussi accroître notre vigilance sur les orientations qu’elle prend qui ne sont pas nécessairement les bonnes. La grande négociation Europe/USA sur les accords de libre échange fait partie de ces vigilances nécessaires.

Nous n’avons pas assez travaillé la question du paysage politique français, des idéologies qui ne sont évidemment pas mortes, des évolutions sociologiques des populations. Nous ne savons pas grand-chose du brassage social, de l’intégration des populations d’origine étrangère, et nous subissons des discours souvent faux et xénophobes ou au contraire angéliques et naïfs. Il nous faut inviter des spécialistes de ces questions car c’est le paysage de notre société d’aujourd’hui et de demain qui se dessine devant nos yeux aveugles.

Nous avons beaucoup parlé d’économie pour analyser et comprendre la crise, et nous avons eu des points de vue divers, pas toujours concordants. Tant mieux, c’est l’objectif pour permettre le débat. En particulier, nous n’avons pas vidé la querelle (mais qui l’a vidée ?) de la primauté de l’économique sur le politique ou du politique sur l’économique. Une bonne économie est le nerf de la guerre pour mener une politique sociale, dit-on, mais penser l’économie sans penser un projet de société n’est-il pas une manière de ne pas vouloir changer celle-ci ? Le sujet est immense et mérite d’être travaillé sous l’angle politique comme nous y invite Thomas Piketty en montrant les liens entre démocratie et inégalités. Et puis, peut-être pourrions nous faire une place plus grande à l’économie sociale et solidaire, qui par certains cotés présente une alternative plus conforme à nos choix de société.

Il est certain en tout cas que nous n’avons pas suffisamment approché la réalité des entreprises au plan micro économique, leurs contraintes, leurs impératifs, leur exigences d’adaptation constantes. Le dynamisme entrepreneurial nous est étranger, et la relative mauvaise image que l’entreprise véhicule dans l’opinion est un phénomène particulier de la société française. C’est un mystère qu’il faudra tenter de lever.

Restent les questions internationales. La matière est infinie, mais les approches sont à choisir avec soin. A titre d’exemple, la question ukrainienne a été traitée sous le prisme unique des fourberies de Poutine. N’aurions-nous pas du réfléchir aux responsabilités que l’Europe a prises inconsidérément dans cette crise ? Lors de la première guerre d’Irak, que tout l’Occident soutenait sans réserve, nous avions invité délibérément un opposant à cette guerre. Le débat qui fut passionnant, nous permit de comprendre les limites de cet unanimisme facile.

Ces 25 années donnent au Club Citoyens ses lettres de noblesse. Ce succès de longévité nous impose en conséquence une ardente obligation, celle de permettre au club Citoyens de poursuivre sa mission au moins 25 années supplémentaires, ce qui veut dire d’assurer le renouvellement et la relève. Nombreux sont ceux dans nos entourages qui se sentent désorientés et isolés aujourd’hui. Combien parlent de la crise en la chargeant de tous les maux, et ils ont en partie raison, sauf que nous sommes certainement au-delà d’une simple crise économique, que les mutations de nos sociétés sont très grandes, et que c’est vraisemblablement une crise de civilisation que nous avons devant nous. La comprendre et en débattre pour mieux nous situer est essentiel si nous voulons ne pas subir, être acteurs, peser sur les destinées de notre société, et, en un mot, être des citoyens à part entière.

Longue vie au Club Citoyens

Christophe Deltombe

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