14/05/2018-Allemagne : la grande coalition relancera-t-elle l'Europe ?- Christian Sautter

Le 14 mai, le couple France/Allemagne et l'Europe, avec Christian Sautter.

Exposé

Nous devons abandonner une vision trop simpliste de l’Allemagne réduite à l’image des couples de dirigeants français et allemands qui ont jalonné l’histoire de la relation entre nos deux pays : De gaulle-Adenauer, Giscard-Schmidt, Mitterrand-Kohl, Sarkozy/Hollande/ Macron-Merkel .

En y regardant de plus près, les relations sont plus complexes car les peuples, les économies, les cultures sont différents.

-          Trois traditions façonnent lourdement l’approche allemande :

  1. La tradition du mercantilisme telle que formulée par Friedrich List (économiste allemand du XIXème siècle) selon laquelle le libre échange n’est bon que pour les pays déjà développés. Pour les autres il faut trouver des accommodements intelligents et se tourner résolument vers l’exportation. En bref il faut se protéger de la concurrence des pays plus développés tant que l’on n’est pas compétitif.

C’est elle qui a par exemple inspiré le Japon ou la Corée du Sud pour redresser leur économie après WWII et la guerre de Corée : flot croissant des exportations de voitures japonaises ou de pétroliers coréens à partir des années 70s mais impossibilité de vendre une voiture européenne au Japon à l’époque ou de commander un pétrolier dans un chantier de l’UE.

Cette tradition est déjà présente dans le fonctionnement et le développement de la ligue hanséatique au XII-XIIIème siècles.

Ainsi en Allemagne le développement d’un excédent commercial est une priorité alors qu’en France on parle plus volontiers de contrainte liée à l’équilibre du commerce extérieur. Aujourd’hui l’Allemagne a un excédent commercial de 245 G€ tandis que la France enregistre un déficit commercial de 45 G€.

  1. La mémoire de l’hyperinflation de 1923 (acheter son pain avec une brouette de billets qui perdait le jour même une bonne partie de sa valeur) qui a fait fondre l’épargne allemande en conséquence des réparations exigées par le traité de Versailles. Elle a réapparu en 1946-47 en laissant un très mauvais souvenir.
  2. La facture de la réunification. Kohl a alors décidé la parité entre les mark Ouest et Est ruinant l’industrie est-allemande et engendrant un transfert de 2000 G€ de l’ouest vers l’est. « On ne va pas refaire cela pour la Grèce » pensent les allemands.

Dans ce contexte est survenue la crise financière de 2008 partie des USA en raison d’une croissance débridée de « l’industrie financière ». Les allemands avaient sacrifié le mark à l’Euro pensant pouvoir faire une BCE calquée sur la Bundesbank. Grâce à M. Draghi, la pratique de la BCE nous a sauvés de la dépression main M. Draghi est près du départ et les allemands rêvent de le remplacer par le président de la Bundesbank alors que la crise a accentué les divisions entre le Noud et le Sud de l’UE.

-          Dans la crise grecque l’Allemagne avait deux idées en tête : Une première non dite de sauver les banques allemandes fortement détentrices d’obligations grecques (au rendement très élevé, contrepartie du risque pris). La dette publique auprès des banques privées a ainsi été transformée en dette envers la BCE.

La deuxième portée par W. Schauble était de pousser la Grèce à faire (comme l’Allemagne) de l’excédent budgétaire. Cela a été si bien fait que le FMI est intervenu pour modérer le mouvement jugeant la dette publique grecque irremboursable.

-          La crise de 2008 a stoppé la croissance de l’UE sauf en Allemagne qui avec son vieux réflexe mercantiliste s’est lancée avec succès dans la quête de débouchés hors de l’UE.

-          Mais A. Merkel a aussi sauvé l’honneur de l’UE en accueillant un million de réfugié en 2015.

Dans ce contexte comment répondre à la question posée : « La grande coalition allemande sera-t-elle au rendez-vous de l’Europe post-brexit ? »

E. Macron et A. Merkel ont promis de présenter au sommet de juin à Bruxelles un « paquet » de mesures propres à relancer l’UE alors que :

- Celle-ci se délite et qu’une nouvelle crise qu’on ne peut exclure la trouverait désarmée et risquerait d’être très dure, le levier de l’endettement étant épuisé.

-   l’UE doit faire face à une pression migratoire qui est une tendance lourde de l’Histoire.

- le Chine, reine du mercantilisme, se fait maintenant la championne du libre-échange car elle se pense désormais assez forte pour être la première partout.

On verra ce qu’ils mettront sur la table. Trois orientations sont concevables :

  1. La tentation de Weimar i.e le sauve qui peut, chacun pour soi. C’est ce que d’une certaine façon tente de faire les anglais. L’Europe de l’Est, quant à elle, est pour la circulation des biens mais pas des personnes. L’Italie est en train de mettre en place une coalition anti-européenne alors qu’on doit le traité de Rome à Alcide de Gasperi. L’Allemagne peut être tentée de faire cavalier seul… mais Weimar s’était effondrée et Il faut conjurer cette tentation avant la survenue d’une nouvelle crise.
  2. Le fédéralisme Euro. Idée macronienne. L’Euro regroupe 14 pays. C’est plus maniable qu’à 27. Comme il n’y a pas de monnaie sans État, il faut donc un ministre des finances de la zone Euro car l’ Europroupe, pas très vibrant, ne saurait en tenir lieut et la BCE est dans sa tour d’ivoire. Il faut donc un ministre …et un budget avec un contrôle parlementaire (Le patron de la FED doit plancher fréquemment devant le Congrès).

Problème : si l’idée est séduisante, elle ne convainc pas.

  1. Le compromis Junker amélioré. Je respecte JC Junker qui vient de présenter très discrètement un projet de budget pour la période 24-29. D’autant moins facile à construire que la contribution anglaise (10 G€ sur un total de 180 G€) ne sera plus là.

Côté recettes, Junker avait le choix entre plusieurs approches :

-          Faire payer chacun un peu plus

-          Inventer une nouvelle taxe. Le projet de taxe Tobin ? Mais il est enfoui dans les sables de la démocratie. Londres est contre et en fait la France n’y est pas trop favorable pour ne pas défavoriser Paris dans sa compétition avec Londres. Une taxe sur le chiffre d’affaires des GAFA ? Compliquée à mettre en œuvre.

Et du côté dépenses :

-          La méthode française du coup de rabot (ou du « lit de Procuste ») qui ne fait que des mécontents

-          Ou changer complétement de pied avec un projet :

o    Doublant les crédits Erasmus

o    Multipliant Frontex (contrôle des frontières) par 6 (on passerait de 1500 à 10000 GF)

o    Doublant le budget de la Recherche et multipliant par 9 l’appui au numérique

o    Coupant les crédits d’infrastructures aux pays refusant l’accueil des migrants

o    Réduisant le budget de la PAC (le plus important) de 5 à 10 % en faisant peser les coupes sur les grandes exploitations au prof it d’une agriculture familiale de qualité.

C’est une bonne approche qui pourrait être améliorée sur trois points :

o    Il faut alléger la dette des pays du Sud de l’UE

o    Faire la taxe sur les opérations financières

o    Développer les infrastructures sociales dans les régions les moins développées. Je participe sur ce point à un groupe de travail avec Romano Prodi. Au lieu de financer de gros projets qu’affectionnent les politiques comme le tunnel Lyon-Turin, agir plus près du terrain, faire trier/évaluer les projets par l’équivalent de notre caisse des dépôts, les regrouper en paquets à financer et en vérifier les résultats ce que l’UE fait mieux que nous.

o    Il faudrait aussi fonder de plus en plus l’UE sur la sécurité. Grâce à D.Trump, ce n’est plus un sujet tabou !

Débat

Q1. Junker a l’image d’in libéral qui a couvert des accommodements fiscaux contestables au Luxembourg.

Quid des rapports avec la Turquie sur les questions migratoires ?

R. Certes JC Junker est un libéral mais c’est aussi un homme politique intelligent qui comprend que l’Europe financière souffrira si on ne fait pas plus pour l’Europe sociale.

Sur les questions migratoires, le vrai problème est celui de l’Afrique et la bonne approche doit décourager les jeunes africains de quitter leur pays ; l’émigration africaine est un mélange d’émigration politique, économique et climatique. Il faut aider les jeunes à trouver du travail sur place. Il manque le grand projet euro-africain que Claude Cheysson appelait de ses vœux et qui évitera de ne s’intéresser qu’aux grades cultures d’exportation. On dépense 2 à 3 G€/an pour empêcher les migrations. Ce n’est pas brillant. JC Junker est en fait très dépendant de son directeur de cabinet, l’allemand Martin Selmayr, qu’il vient de nommer secrétaire général de la Commission. Très brillant (surnommé affectueusement « le monstre ») mais peut-être pas le plus européen que l’on aimerait trouver là.

                Q2. La Groko aura-t-elle la force d’impulser l’Europe ? Comment reçoit-elle les propositions de JC Junker ?

R. On sous-estime l’Allemagne. La réserve vis-à-vis de l’approche fédéraliste française ne vient pas seulement de l’Allemagne. On peut s’inquiéter de voir le SPD encore plus mercantiliste que le précédent gouvernement. Cela étant Angela Merkel n’est pas morte. Elle voudra relancer l’UE avant de quitter la chancellerie. Comment ? Je ne sais pas.

                Q3. Fédéralisme de l’Euro ou de l’Europe ?

R. Au début le fédéralisme était dans l’esprit des fondateurs. Mais c’est très difficile à réaliser. Je suis pour une Europe des petits pas. L’Euro rapporte énormément à l’Allemagne en termes de commerce extérieur car le mark s’il revenait serait beaucoup plus cher.

Pour ma part je prônais pour la Grèce une sortie de l’Euro pour un temps. J’ai vécu l’arrivée du FMI à Paris en 1956, c’était très humiliant. La sortie de l’Euro implique beaucoup de sacrifices mais il vaut mieux se les infliger soi-même. En résumé une sortie de l’Euro ne se pose qu’en cas de crise très aigue.

                Q4. Pendant combien de temps l’Allemagne pourra—t-elle continuer à infliger à l’UE un tel excédent ?

R. Lees salaires allemands progressent plus vite qu’en France.

                Q5. L’UE arrivera-t-elle à une position commune face aux décrets de D. Trump ?

R. Il y a une volonté politique, cf la déclaration commune qu’a suscité la décision de D. Trump de se retirer de l’accord nucléaire avec l’Iran.

                Q6.1. Le projet de Budget de Junker concerne une période encore lointaine.

Une question plus pressante ne se pose-t-elle pas avec la Syrie ? L’UE va-t-elle rester passive face aux USA de D. Trump qui pousse l’Arabie saoudite et Israël à un affrontement brutal et dangereux avec l’Iran en s’excluant ainsi de toute médiation possible ? À noter àce sujet que l’UE sera sans doute in fine appelée à être un contributeur essentiel du financement de la reconstruction du pays.

N’y a-t-il pas là un sujet de relance de l’UE qui passe certainement par une réévaluation de sa politique envers la Russie de Poutine ? La récente prise de position des 28 sur la sauvegarde de l’accord nucléaire en donne un avant-goût.

R. La paix en Syrie et sa reconstruction ne sont pas pour demain. Il vaut mieux construire l’Afrique où il est sûr qu’il y a des choses intéressantes à faire (Mitterrand disait :« Aider le tiers monde, c’est s’aider soi-même »). Quant à Poutine, il a restauré la fierté russe même si l’économie russe ne va pas très bien. Si on doit travailler avec les Russes, c’est sur l’Iran qui forme un triangle dangereux avec Israêl et l’Arabie saoudite.

                Q6.2. Tout à fait d’accord avec la politique des petits pas (positifs) pour faire évoluer l’Europe. Le projet constitutionnel de 2005 voyait trop grand. Mais n’implique-t-elle pas un aménagement des traités pour saisir « au vol » les opportunités offertes par la convergence des opinions sur tel ou tel point, à tel ou tel moment pour faire évoluer très concrètement les compétences de l’Union ?

R. Une révision suppose une unanimité toujours difficile à obtenir. Il y a plutôt un trop plein institutionnel. Pour regagner dans les opinions l’Union doit plutôt s’intéresser davantage aux problèmes de la vie quotidienne (emploi, logement, santé etc…)

                Q7. L’Allemagne, géant économique mais nain politique, a-t-elle la fibre politique pour exister face aux grands pôles mondiaux que sont les USA, la Chine etc…

R. L’Allemagne a des cicatrices historiques qui l’empêchent de s’affirmer sur la scène internationale. Ceci dit le besoin de politique portée par l’UE a fondamentalement changé avec D.Trump. Les américains en ont marre de jouer les gendarmes du monde et d’y perdre des soldats comme en Afghanistan par exemple. Le slogan « America first » de D. Trump a un écho profond dans la population américaine. De ce fait l’Union est confrontée réellement à un problème de sécurité. Cela va poser un problème à A Merkel mais aussi à la France sur les modalités d’engagement de la force de frappe. Le pays dont on est le plus proche en matière de défense est l’UK.

Il va falloir inventer une sorte de CED avec en arrière-plan un choix entre coopération et affrontement vis-à-vis de l’Afrique. On sous-estime A. Merkel. Il faut aller à la recherche des entrepreneurs africains dans une dynamique bottom up. On a des ONG, l’AFD… qui savent faire cela.

                Q8. Réchauffement climatique. On parlait d’un prix unique de la tonne de carbone assorti d’une taxe à l’importation. Va-t-on vers quelque chose de ce genre ?

R. C’était la proposition de Michel Rocard. Cela sera peut-être dans le « paquet » de juin bien qu’on ne parle plus de cela. L’idée serait de monter progressivement de 30 à 110 €/t. en vertu de cette idée libérale que nous sommes sensibles aux prix.

                Q9. Il y avait eu une proposition allemande sous Jospin pour refonder l’UE. Qu’est-elle devenue ?

R. Deux parlementaires allemands, MM. Schauble et Lammers avaient proposé une Europe fédérale. La France avait botté en touche. C’était une erreur ! C’était l’époque où la CDU était européenne et fédérale. On a raté une occasion. Il faut admettre que les français n’ont pas les idées claires sur l’Europe. E. Macron aime bien les contradictions et se dit prêt à des abandons de souveraineté.

                Q10. Dans l’affaire de l’accord nucléaire avec l’Iran, les européens sont-ils prêts à mettre en place des mécanismes alternatifs pour contrer les sanctions US ?

R. Rien n’empêche de passer des contrats en Euros et de prêter des Euros ou des roubles. Mais les entreprises européennes qui commerceront en Iran ne pourront plus le faire aux USA. Airbus ne pourra vendre à l’Iran les 106 airbus en négociation. Boeing non plus. Ce n’est pas la mer à boire. Le marché iranien est petit et Trump n’est pas éternel.

                Q11. Comment feriez-vous pour réduire la dette si vous étiez aux commandes ?

R. Il vaut mieux faire des baisses d’impôts lorsqu’on sait comment les financer. La suppression de la TH n’a pas beaucoup de sens.

Côté dépenses, notre système administratif est lourd, cher et compliqué. Il y a beaucoup à faire dans les administrations centrales. Il y aura un jour un choix à faire entre éducation et défense. On n’a pas besoin d’avions pour transporter des bombes atomiques.

La Suède l’a fait sans trop tailler dans son budget social. Il n’y a pas de solution miracle mais on peut stabiliser la dette et Macron va y arriver.

                                                                                                                   Gérard Piketty

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