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10/10/2012 - Délitement du lien social ? - Alain Ehrenberg

A. Ehrenberg commence par un exemple illustrant la différence entre la société américaine et la nôtre : dans notre invitation, nous lui demandions s’il ne faisait pas preuve d’angélisme vis à vis de notre capitalisme. Ehrenberg dit : « Si j’avais écrit ce livre en anglais, les objections à mon livre de la part des Américains auraient été : quand vous dites que la société américaine a besoin de plus de protection, ne faites vous pas preuve d’angélisme à l’égard de l’Etat ? » et il rappelle que lors des vœux de Sarkozy aux français, il leur avait dit « Je vous protégerai » alors que dans son Discours sur l’Etat de l’Union, Obama dit : « Nous américains, sommes fiers de notre individualisme ».

Le travail d’Ehrenberg consiste à analyser ces socialisations différentes qui amènent les français et les américains à se représenter différemment les relations entre l’individu et a société.
Les français pensent volontiers que plus il y a d’individualisme, moins il y a de lien social. Des problèmes sociaux (par exemple le chômage, ou l’accent mis sur l’évaluation) et des problèmes psychologiques ( par exemple le nombre de dépressions) s’intriquent et les gens ne souffrent plus des mêmes troubles qu’avant. Le malaise psychologique n’est plus le même : on n’ y arrive plus, on ne se sent pas à la hauteur, on souffre d’une insuffisance d’estime de soi. Les relations sociales sont lues dans le registre de l’affect subjectif (harcèlement du à une personnalité perverse dans l’entreprise) et non du rapport de forces social et de la lutte des classes. On passe de pathologies invalidantes liées à un excès de culpabilité (la névrose oedipienne classique) à de nouvelles pathologies liées à un excès d’autonomie (dépressions, pathologies de l’idéal du moi, sentiment d’impuissance, fatigue d’être soi). On a tendance à interpréter ces pathologies et ces symptômes comme révélant quelque chose de nos mœurs, un mal social, des relations sociales supposées mauvaises au sein d’un contexte normatif transformé. Et ces tensions sont d’abord vécues très durement par les populations les plus vulnérables. La représentation collective que nous nous faisons de cette nouvelle morbidité est spécifiquement française. En France, on pense que l’individualisme se retourne contre l’individu lui-même, le responsable du malaise serait un individualisme de déliaison, destructeur des appartenances collectives, qui surcharge d’épreuves l’individu.

Mais y a-t-il vraiment un déclin de la vie commune, du lien social qui serait responsable de ce malaise ?

A. Ehrenberg entend montrer que cette représentation d’un affaiblissement du lien social est sociale, caractéristique de notre société, partagée par tout un peuple. D’après lui, il faut reconnaître cette crainte mais la dépasser. La vie n’est pas moins sociale qu’autrefois, elle l’est autrement. La religion de l’individu est d’origine sociale, instituée par la société.

En fait ,notre société a pris le tournant de l’individualisme, qui reconnaît la valeur éminente de l’individu, et de son autonomie. L’autonomie a d’abord été une aspiration collective à partir de l’après-guerre pour s’opposer à une société trop hiérarchique et rigide. Il s’agissait d’une aspiration à une autonomie/indépendance, promouvant des valeurs de choix, de propriété de soi-même. Jusqu’en 1968, l’obéissance était valorisée, la valeur discipline était encore préférée à l’autonomie. A partir des années 1970, peu à peu, l’autonomie est devenue notre condition commune, et nous avons été contraints à devenir autonomes. L’obtention de l’auto-motivation de chacun produit une nouvelle discipline intériorisée. Dans l’univers professionnel, nous avons vu s’effacer les qualifications, les statuts protecteurs et monter les valeurs de compétences individuelles, y compris de compétences relationnelles, d’auto-contrôle émotionnel, et la responsabilité de l’individu acteur à l’égard de ses actions.

D’autre part, nous assistons à une diffusion hors de la psychiatrie des questions de pathologie mentale qui concernent aujourd’hui les entreprises et des institutions comme la justice ou la famille. La question de la souffrance au travail explose de façon inédite dans les médias, on parle de burn out, de stress, de suicide.

A. Ehrenberg reprend sa perspective comparatiste : pour lui, la montée de la compétition divise les français, pour qui elle est assimilée à l’abandon à leur sort des “loosers”, des perdants, tandis qu’elle unit les américains qui la voient comme ouvrant à chacun le rêve américain. Les américains ont des difficultés avec les institutions, ils s’en méfient, pour eux le self est valorisé, comme accès au choix, à l’initiative, à la responsabilité, à l’égalité d’opportunités, au self government de l’individu et de la communauté. Cette confiance est peut-être héritée du puritanisme américain, et de ses origines religieuses. En revanche, en France, l’Etat est considéré comme ayant émancipé le citoyen de ses dépendances privées, de ses particularismes et comme une force qui doit protéger, comme l’autorité de l’Eglise assurait le salut du croyant.

De ce fait, aux Etats-Unis, les nouvelles pathologies dépressives sont vues comme dues à un excès d’Etat tandis qu’en France, elles sont vues comme le résultat d’un retrait de l’Etat protecteur et comme un abandon au marché. En France, on utilise souvent abusivement cette mise en relation entre malheur individuel et mal commun pour condamner l’individualisme. Or, pour Ehrenberg, la difficulté à faire société vient de ce que les liens statutaires (corporations, communautés, solidarités familiales obligées) ont été brisés, ce qui est la condition indispensable de notre liberté. Il y a nécessairement une inquiétude, une tension démocratique entre liberté et égalité. Il y a une crise de l’égalité du fait de l’inégalité sociale de la distribution des capacités cognitives, relationnelles, émotives qui mettent en jeu le caractère même de l’individu. Cela renforce l’impact de la socialisation familiale et de l’héritage socio-culturel. Or, par exemple, l’élitisme républicain de notre système éducatif forme très bien l’élite mais abandonne une grande partie des masses sans les compétences aujourd’hui indispensables (dont l’auto-motivation de l’élève).

La droite politique veut par ses réformes instaurer une responsabilité qui conduit à l’abandon de ceux qui n’ont pas les ressources suffisantes pour l’assumer. Martine Aubry (avec la promotion d’une société du care et la crispation sur les protections sociales) ne voit que ce risque d’abandon dans les transformations actuelles. Or, on ne diminuera pas les inégalités en multipliant les statuts. Le concept de capabilité (Amartya Sen) permet en revanche de repenser l’égalité face aux exigences du travail et de l’emploi flexible : pour que l’autonomie puisse être vécue par chacun, il lui faut des ressources relationnelles et cognitives, donc il faut une politique publique de prévention. Il faut une politique de la petite enfance pour égaliser les capacités, au lieu de maintenir un brouillard de discours sur le déclin social plus ou moins psychanalysants (Cf. l’ouvrage Un monde sans limites), et franco-français, sur ce changement de paradigme qui est advenu.

L’idée d’Ehrenberg c’est qu’on se trouve dans une nouvelle société (globalisation, autonomie généralisée, services, émiettement de la classe ouvrière) qui a mis en crise l’Etat Providence. Nous sommes en recherche de voies pour réaliser l’Etat Providence au XXIème siècle qui ne peut plus viser l’égalité et la protection sociale par le statut (comme dans la fonction publique).

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