10/01/2011 - Réinventer l'occident - Hakim El Karoui

Exposé

La crise est plus profonde qu’une crise financière. C’est fondamentalement une crise de la demande provoquée par des salaires stagnants obligeant à favoriser un fort accroissement de l’endettement, largement privé dans les pays anglo-saxons, mais aussi public presque partout.

Elle a accru la fracture sociale en marginalisant toujours plus la population non qualifiée et même frange croissante des classes moyennes « inférieures » compte tenu de la faible capacité de requalification et de formation tout au long de la vie existant en France. Elle se double d’une crise de l’offre apparue en France depuis une dizaine d’années parce que liée à la disparition progressive des avantages comparatifs acquis par notre industrie dans les années 70s.

Enfin c’est une crise culturelle provoquée par la perte de trois monopoles :

  •  Monopole de la connaissance (Part croissante des brevets issus des pays émergents, sous-investissement dans l’enseignement supérieur en France)
  •  Monopole de l’Histoire : l’économie de marché s’est imposée mais sans notre modèle démocratique considéré comme inefficace à la différence du modèle « Dubaï »
  •  Monopole de l’avenir pour des raisons démographiques d’abord. Mais aussi en raison d’une fixation inquiète sur le conflit avec l’Islam alors que le défi musulman est considérablement moins grave que celui que nous pose le monde asiatique pour qui on n’existe pas de façon « ontologique ».

Il en résulte un sauve qui peut dans un contexte marqué par un fort individualisme qui n’est en lui-même pas à regretter.
D’où vient la crise de l’Euro ? On a créé l’€ en misant sur une convergence politique induite par la convergence économique qui en résulterait.
En fait l’€ a surtout créé de la divergence. L’Allemagne a fait son ajustement structurel et remis à niveau son appareil productif par une politique de l’offre qui a porté ses fruits à l’exportation. Avec 2/3 des exportations dans la zone €, elle est en fort excédent commercial. Les autres pays de la zone € ont bénéficié de ce fait de taux d’intérêt très bas favorisant une bulle immobilière et une incitation dangereuse au surendettement public et privé. La France, en particulier, souffre d’un déficit commercial chronique provoquant un endettement croissant. L’Allemagne peut alors être considérée comme se développant au détriment des autres pays de la zone. Les marchés demandent que les pays riches paient pour les pauvres. La question est alors simple : Est-on prêts à s’intégrer économiquement et politiquement. Soit on redistribue, soit on disparaît.

Mais il faut s’intégrer avec une vision globale du monde à venir. Trois erreurs sont faites à cet égard sur la Chine
: 1. Croire que la Chine sera un Eldorado pour les grandes entreprises.
2. Zone de production à bas coûts.
3. La Chine financera nos dettes.
Or la Chine monte en gamme hors de ses avantages comparatifs.
Le gigantesque plan de relance chinois (13% du PIB contre 7% pour les USA et 3% pour l’Allemagne) est réservé aux entreprises chinoises. C’est notamment le cas du TGV qui échappera à Alsthom .
Enfin les chinois, conscients que le $ ne vaut plus grand chose, veulent se diversifier en achetant des entreprises. Les achats de quelques dettes européennes visent plutôt à affaiblir l’UE.
Comment faire face ?
Le marché unique a été créé. On arrive à un moment où les gens veulent être protégés. Le G20 est un cercle trop lâche pour faire avancer les choses. L’avenir est à de grands pôles régionaux moins ouverts les uns sur les autres : un grand pôle asiatique, un pôle américain, un pôle européen. Il faut renforcer le sentiment d’être européen. Pour cela, il faut des frontières claires et protéger les produits européens. « Je suis partisan avec E. Todd de se poser la question d’une régulation économique au niveau de l’Europe car il est impossible de mettre en concurrence le salarié chinois et le salarié européen. Il faut créer de l’identité européenne ! »

Débat

: Q1. Vous voulez parler de protectionnisme ?
R. Ce mot est associé aux années 30 alors que nous étions centrés sur des empires coloniaux. Il est aussi associé à « Autarcie ». Je pense plutôt à des « écluses » souples évoluant en fonction du contexte.
Q2. Augmentation des salaires (auxquels il faut intégrer les avantages sociaux) ?
R. Aujourd’hui on ne peut augmenter les salaires. Mais sans croissance, il n’y a plus de modèle social. La régionalisation que j’ai évoquée est une voie pour résoudre le problème.
Q3. Qui sont les gagnants de la crise ? La croissance des émergents se fait avec de petits salaires. Peut-elle tirer le reste du monde pour éviter la chute ? Peut-on miser sur une harmonisation
Europe – Méditerranée ? Où fixer les frontières de l’Europe ?
R. Les émergents voudraient bien gagner un peu plus. Il y a des inégalités formidables en Chjne où l’on voit maintenant des entreprises se délocaliser à l’intérieur du pays. Les gagnants sont ceux qui détiennent du capital. La valeur travail diminue partout.
Va-t-on être tirés par l’Asie ? Je pense que non. On va de plus en plus vers un découplage des croissances avec une régionalisation plus marquée des grandes zones économiques. Frontières ? À vous de décider. L’harmonisation avec la Turquie est largement faite sur le plan économique. Ce pays connaît une croissance à deux vitesses faute de « fonds structurels ». S’agissant de l’Union pour la Méditerranée, les Européens du Sud n’ont fait le même effort d’investissement vers l’Afrique que ce qu’a fait l’Allemagne pour les pays de l’Est.
Q4. Comment positionner la gauche et la droite au regard de ce que vous recommandez ?
R. La droite veut améliorer la compétitivité du pays en réduisant le coût du travail. Elle veut réduire aussi le nombre de ceux qui vivent au crochet des autres. La Gauche veut protéger les salaires, mais au niveau européen. Pas évident d’y arriver. Y a-t-il d’ailleurs un candidat de gauche capable de faire cela ? Peut-être DSK.
Q5. Comment amener les Allemands à rentrer dans le système que vous préconisez ?
R. la machine outil allemande va se heurter à la machine outil chinoise. L’UE est le marché le plus important pour l’Allemagne : 2/3 de ses exportations contre 5% pour la Chine. Le problème est que les Allemands n’en ont pas conscience. Les USA réfléchissent beaucoup plus au protectionnisme.
Q6. Quid de l’Amérique Latine et de l’Afrique dans votre réflexion ?
R. Le Brésil polarise l’Amérique latine et la France quitte l’Afrique au moment où toutes les grandes puissances s’y intéressent. Notre régulation doit s’ouvrir à l’Afrique.
Q7. Votre discours sur la régulation aurait plus de force si c’était dit au niveau européen. Sentez-vous un mouvement dans ce sens ?
R. C’est le discours inverse qu’on entend au niveau des institutions européennes : le libre échange va continuer à marcher. Le PE n’est pas une force de proposition, le pouvoir est au Conseil Européen donc à l’assemblée des États.
Q8. Quand les politiques vont-ils se décider à mettre la finance au service de l’économie ?
R La crise n’est pas financière. C’est une crise de modèle économique qui a conduit à remplacer des salaires par de l’endettement.
Q9. L’Allemagne a fait son ajustement structurel pour assurer la compétitivité de sa production, mais elle a encore près de 4M de chômeurs. Comment peut-elle s’engager dans une augmentation des salaires (à supposer que les politiques aient le pouvoir de l’imposer). N’est-ce pas plutôt aux autres pays européens d’aller à pas comptés dans son sens ?
Comment crée-t-on de l’identité européenne ? N’est-ce pas le PE qui est le mieux placé pour cela car c’est là que les différentes cultures se frottent les unes aux autres ?
R. L’Allemagne fera une croix sur ses chômeurs et traitera le problème par la redistribution. À prôner l’alignement sur sa politique d’ajustement structurel, l’Allemagne n’aura rien à gagner puisque le gros de ses exportations se fait vers les pays de l’UE.
L’identité européenne ne passe pas évidemment par le PE. L’unité allemande s’est faite à la fin du XIXème siècle par le Zollverein (union douanière). Il faut d’abord penser mondial pour générer un mouvement régional européen fort.
Q10. S’agissant de la crise financière, le PE a voté en décembre à une forte majorité un projet de résolution pour fixer de nouveaux objectifs à la gouvernance commune, dont une taxation de toutes transactions financières au niveau mondial. Qu’en pensez-vous ?
R. On n’aura pas de consensus mondial sur ce sujet et le G20 n’y peut rien. On n’a même pas réussi à traiter le problème des bonus et des paradis fiscaux au niveau de l’UE. Il y en a même à Londres !
Q11. Vous parlez de crise du modèle économique, mais c’est également le modèle chinois.
R. Non, je parle du problème du modèle de production, je ne parle pas du capitalisme. Pour continuer à croître, il faut produire. Les services, c’est limité.
S. On ne peut parler modèles productifs sans traiter le problème écologique.
Q12. Bush a favorisé le crédit immobilier pour des raisons pour des raisons politiques d’où une crise financière qui s’est propagé à l’économie. Ce n’est pas une crise de modèle productif.
R. C’est Clinton qui a commencé. Mais la cause première est la stagnation des salaires qui a poussé les politiques à favoriser l’endettement.
Q13. L’inflation ne sera-t-elle pas la solution au problème de l’endettement .
R. Il y a un lien entre l’inflation et la guerre. Un peu d’inflation, oui. Beaucoup, non. Le problème est qu’il en faut toujours un peu plus pour régler le problème de l’endettement si on se refuse à en traiter les causes réelles.

Gérard Piketty

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