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09/12/2013 - Syrie - Jean-Pierre Filliu

Syrie

Exposé

Je parle ici comme historien mais le concours de toutes les sciences sociales est nécessaire pour appréhender le problème : Nous sommes au début d’une révolution arabe de longue durée.
Je me place dans la ligne des travaux pionniers de Michel Seurat sur « L’état de barbarie » . Il avait lui-même repris les travaux d’Ibn Khaldoun qui avait connu l’invasion (1401) de Tamerlan (1336 -1405) et concluait en substance qu’on ne négocie pas avec le tyran. Durant la guerre de 1979 à 1982 sous Hafez el Assad, Alep y était déjà soumise. Mon schéma d’interprétation est donc historique et s’inscrit dans l’aboutissement de la « Nahda » (« la renaissance arabe » engagée à la fin du XVIIIème siècle) Pourquoi la Syrie est-elle le centre et l’aboutissement de ce mouvement ?
Pour le comprendre il faut se reporter au concept de Moyen-Orient pensé pour la première fois en 1902 par l’amiral américain Mahan comme élément géographique central pour s’assurer l’hégémonie mondiale. Dans cette ligne, Londres et Paris conviennent en 1916 de soutenir la « Révolte arabe » lancée par le gouverneur de la Mecque, le chérif Hussein, pour refouler l’empire ottoman de cette zone. Cette révolte, vécue comme une révolution, se traduit depuis 100 ans par un combat pour l’autodétermination de ces peuples.
La Syrie est symboliquement au cœur de ce royaume arabe rêvé. Mais l’action des puissances externes (France, Angleterre) s’acharnera à ce qu’elle soit trop faible pour pouvoir l’assumer en pratique. C’est ainsi que la France, puissance mandataire à partir de 1919, invente un État des Alaouites centré sur Lattaquié (alaouites qui ne sont pas plus chiites que les Mormons ne sont protestants). Elle reconduit dans le même esprit l’autonomie accordée par les Ottomans sur la région Druze.
En envoyant ces alaouites et druses dans les écoles militaires, la Syrie invente l’État militaire en 1949 : Ces militaires perdront toutes les guerres engagées sauf celles livrées à leur propre peuple. Hafez El Assad, le plus pervers d’entre eux, l’emportera en 1970 sur ces rivaux après l’arrivée au pouvoir en 1963 du parti Baas socialiste et laïque, né de l’échec d’une brève Union syro-Égyptienne contrôlée en fait par l’Égypte. Depuis l’état de barbarie règne sur la Syrie sous la poigne mafieuse des Assad qui accaparent le système bancaire (9 banques sur 12) et mettent la main sur les télécommunications (réseaux de téléphonie mobile). Les partis se défaisant peu à peu. Les services de renseignement prennent les choses en main et sont l’outil de base de l’état de barbarie (et non l’armée). Le système a besoin de jouer d’évènements extérieurs et de s’y faire sentir comme important pour faire oublier les atrocités commises à l’intérieur.
La crise commence à Deraa le 6 mars 2011 peu après la chute de Moubarak et le début du soulèvement libyen. Ce jour là, une vingtaine d’adolescents de 10 à 15 ans sont raflés pour avoir écrit sur les murs « Le peuple veut renverser le régime ». Le régime humilie les familles venues manifester leur inquiétude. La ville, sunnite, entre en ébullition. C’est le début de l’effritement du mur de la peur. Quatre manifestants sont tués le 18 mars. Le gouvernement accuse les « infiltrés » en provenance de Jordanie financés par l’Arabie saoudite. L’engrenage manifestations-répression est lancé. La diffusion de la protestation est rapide avec le slogan « Dieu, la Syrie, la liberté et rien d’autre ». Le mouvement se structure par le bas à partir de Comités de coordination locaux (CCL).
Pendant des mois la rébellion en reste à des manifestations non violentes. Nous n’avons alors rien fait. On a laissé tombé le CNS (Conseil national syrien) ne le trouvant pas assez uni. On a vu apparaître le club des pays « amis de la Syrie » aussitôt contesté : « Ah non ! Pas cette Syrie là.

Deux spécificités de la rébellion :
1. Personne n’est affilié. La loyauté va au quartier.
2. Nul sorti du joug des Assad n’acceptera d’y revenir. La rébellion de l’intérieur est très critique à l’égard de ceux qui font la révolution en son nom. Difficile de résoudre le problème à Genève où le plan de paix arabe en 2011 puis celui de l’ONU en 2012 sont des échecs. Il eut fallu que le plan de l’ONU fût discuté à Alep ce qui fût refusé par l’ONU. Les djihadistes émergent entre les deux plans. Conséquence de la sauvagerie de la répression, la contestation non violente jusques là, est contrainte d’opter pour la rébellion armée.
À l’automne 2012, elle se lance dans la conquête de Damas où elle va s’épuiser Depuis lors on ne fait plus de politique en Syrie. Escalade dans l’horreur. Septembre 2012 peut se comparer à Guernica.
Les djihadistes vont proliférer sur ce terrain. Leurs intérêts convergent en fait avec ceux du pouvoir. Pour eux l’ennemi principal est la révolution. Ce mouvement est la faute de tout le monde mais certainement pas des syriens. La population est en opposition avec eux mais il est difficile de se battre à la fois contre et Bachar el Assad qui va encore plus loin dans l’horreur car il ne sait faire que cela.
Le djihadisme est une mécanique infernale car il rend les syriens accusés de faire leur propre malheur. Mais ils gardent la ressource de l’humour et de la joie de vivre. Épuisés, ils tiennent par la diaspora. On ne les voit pas, mais ils sont là. Ils veulent une vie normale sans Bachar. L’ONU n’intervient pas dans la zone révolutionnaire et son aide va en fait à Bachar El Assad.

Débat
Q1. L’Iran va-t-il évoluer ? Et la Chine ?
R. Le système est bloqué parce que tout le monde le souhaite. Le veto russe et chinois soulage l’ONU. La Chine, quant à elle, peut parader en disant qu’elle est contre les américains. Pour l’instant elle ne veut pas se mouiller. Le Latinos, eux, se contrefichent de la Syrie : Bachar El Assad est un nouveau Chavez !
Bachar bénéficie en France de soutiens très divers (Marine Le Pen, Mélanchon…). On n’a pas compris que le Hezbollah n’est pas la résistance (cf. 4 pages dans Libé sur le thème : le djihad syrien s’exporte sur la Côte d’Azur. Il aurait fallu préciser « français » au lieu de syrien).
Iraniens et Syriens se détestent Les iraniens vont bouger avant les Russes car ils sont très hostiles aux attaques chimiques (août 2013). Les malins sont les Syriens car ils ne paient jamais.
On peut qu’il y aura des retombées positives de l’accord sur le nucléaire.
Poutine, lui, poussé par la crainte de la révolution de couleur en Ukraine, croît en Bachar. L’armée syrienne ne sait faire que « Grozny ». Les iraniens y ont formé des capacités de guérilla urbaine au profit de Bachar. La décision prise à l’automne de lancer le Hezbollah à l’assaut engendre des difficultés au Liban en raison des pertes essuyées par la communauté chiite. Au final les étrangers venus en Syrie sont plutôt une source de problèmes pour la rébellion et a contrario un apport positif pour Bachar.

Q2. La Turquie ?
R. Bachar avait construit une relation solide avec Erdogan qui croyait pouvoir le fléchir. Mais c’est un vrai musulman et l’affaire de Lattaquié l’a décidé à accueillir des réfugiés. Il y a un avant et un après Taksim. Il y a une vraie opposition interne à Erdogan qui s’est exprimée et focalisée sur la Syrie. Il aurait pu devenir le 2ème Atatürk s’il avait réussi à se rallier la poche kurde. Mais la Syrie a joué de l’atout PKK qui s’est vu confier des parties entières du territoire syrien. Après Taksim, Erdogan est mort mais ne s’en rend pas encore compte. L’état Turc profond reprend ses droits : mafia et police. On ne fait plus de politique. On fait beaucoup de fric dans les trafics. On favorise le PKK et les nouveaux riches , très riches. La Turquie a perdu la possibilité d’être le médiateur possible. C’est du n’importe quoi !

Q3. L’Arabie saoudite ? Y a t-il des chiites syriens ? Les Kurdes ?
R. Les Kurdes syriens (15% des sunnites) ont rejoint la révolution. Les pays du Golfe n’ont aucune idée précise de là où va l’argent qu’ils donnent via des réseaux privés. L’argent saoudien va en principe à la prédication. La Nahda s’est développée pendant un siècle et demi hors du Golfe qui a développé le wahhabisme. Pour le Qatar, la révolution va gagner. Il faut donc miser sur les gagnants. Qatar et Arabie Saoudite se livrent font mutuellement une surenchère anti-laïque (anti-wahhabite pour le Qatar) qui est possible car les donateurs ont abandonné le terrain. Les Syriens prennent mais se foutent d’eux.
Bachar El Assad et les Djihadistes sont les deux faces d’un même cauchemar.

Q4. Y a-t-il une possibilité de succès militaire de la rébellion ?
R. Non, il faut créer un rapport de force militaire qui favorise un accord politique. Il faudrait pouvoir arriver à contrôler une zone où pourrait être expérimentée un mode de gouvernance de la révolution. Alep pourrait en être le laboratoire.
Il y a beaucoup de patriotes du côté gouvernemental. Mais il n’y a pas d’État du côté de la rébellion. Comble de l’hypocrisie, Bachar apparaît être le seul à pouvoir assurer le désarmement chimique !! …alors qu’il n’hésite pas à empoisonner les réseaux d’adduction d’eau. Il faut qu’il arrive à vider les quartiers de Damas s’il veut gagner. Il ne peut abandonner Damas où les alaouites sont très nombreux…

Gérard Piketty

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