08/11/2004 - Les élections présidentielles aux USA. La participation civique des Citoyens - Sylvia Ullmo, présidente de la Société d'Etudes Nord Américaines

Exposé

Les USA sont de plus en plus différents de nous ! G.W Bush a gagné nettement les élections en faisant mieux que son père. Pour autant ce n’est pas une révolution et nombre de présidents ont été mieux élus que lui (Johnson, Reagan …). Son pouvoir est néanmoins maintenant très fort : le Sénat et le Congrès ont désormais une majorité républicaine. Il en sera bientôt de même pour la Cour Suprême.

Cette victoire est d’abord due au fort taux de participation (+ 10 M d’électeurs) qui inverse la tendance. On s’attendait à ce qu’elle profite aux démocrates. Ce sont les républicains qui en ont bénéficié. Suite à l’intense campagne démocrate pour la participation au vote, les républicains avaient placé dans l’Ohio et les « swing states » des milliers de volontaires sur une base semi-payée pour vérifier le droit de voter des nouveaux venus, tandis que les démocrates se contentaient de recruter des gens pour protéger les électeurs contre les intimidations ! On a assisté à une intensification de la mobilisation des particuliers. Ils ont été poussés à faire du porte à porte, à diffuser du courrier, à collecter des fonds. Plus de 50 associations se sont créées pour mieux organiser ce volontariat.

Internet a joué un rôle majeur pour contacter les gens, pour dialoguer. Des sites y ont été installés. Ils ont doublé les grands médias et ont fonctionné comme des chiens de garde de la campagne. On a eu recours à cette fin à des organismes privés (50000 consultants en tout genre). On est donc passé très vite de l’initiative individuelle à de véritables structures de business.
Cet activisme de la base est une réaction à l’effondrement des partis politiques et des syndicats. Ces derniers ont été affaiblis par Reagan. Quant aux partis, ils ne s’activent qu’au moment des élections où il faut s’organiser comme dans un combat pour gagner un match. Les républicains ont été plus performants à ce jeu. Pour eux, il s’agissait de faire comme si on vendait un produit. Pas de messages trop complexes et tant pis pour les inexactitudes ! En fait trois messages ont prévalu : Un danger plane sur l’Amérique ; il y a un chef ; il y a un bon leadership ! Sur cette base, l’argent collecté est surtout allé à la pub pour des messages ou des clips subliminaux. Il s’agissait surtout d’éviter le débat.
Les démocrates ont plutôt incité à réfléchir, à engager des débats sur les retraites, les inégalités… avec des messages trop complexes et finalement mal reçus.
Les arguments qui ont incité à voter Bush : – Saddam et Al Qaïda sont liés – On a retrouvé des ADM en Irak – La plupart des pays soutiennent l’action des USA en Irak.
Ces « inexactitudes », quatre réductions d’impôt au profit des plus riches, des conditions de travail aggravées, une désinvolture à l’égard de l’environnement (non-ratification du protocole de Kyoto), l’interdiction du mariage homosexuel, l’affaiblissement de la discrimination positive (« affirmative action »), rien de tout cela n’a joué contre Bush alors qu’1/4 des familles salariées n’a pas de couverture sociale. Seul l’argument sécurité à porter. Les femmes ont pour la première fois voté majoritairement pour le candidat républicain (les « security’s moms »). Ce sentiment d’insécurité a donné une prime à la défense des « valeurs » par la droite religieuse qui a fortement progressé dans le vote (plus de 60% des protestants et de la majorité des catholiques). Ces élections ont tendu à ses yeux à se confondre avec un référendum sur l’avortement et le mariage Gay.

Face à cela, les démocrates se sont enfermés dans une position pragmatiste finalement plus à droite que le centre politique de l’électorat. Ils se sont montrés incapables de définir une vision claire de la société et de leur politique, incapables de s’opposer à la dérive droitière engagée depuis Reagan. Accusé d’être un « libéral » (c’est-à-dire de gauche dans le vocabulaire politique US !), Kerry n’a pas osé relever nettement le défi. On n’ose plus parler des pauvres et des oubliés dans un pays où s’est établi le dogme de la responsabilité de chacun sur lui-même. Il a eu peur d’agresser. Il fallait rester courtois. Défendre les « blue collars » faisait ringard. Bref, une grande difficulté à faire prévaloir une culture de justice sociale sur celle du laisser faire républicain. Finalement les républicains ont bien réussi leur passage des « néocons » aux « néocoms » grâce à leur sens de la commercialisation. Leur discours a cherché à créer la confiance au détriment de la vérité.

Débat

r1. Dans tout cela, on assiste bien à une crise des convictions de la gauche américaine.
r2. Votre exposé n’a pas mentionné explicitement le 11/9/2001 qui est un élément majeur pour tous les américains (NDLR : voir à ce sujet le film de W.Wenders « Land of plenty » ? « Terre d’abondance » en français). Bush a entièrement centré sa campagne sur ce traumatisme alors que toutes les élections des précédents présidents se sont faites sur la base d’enjeux locaux. C’est dire le traumatisme !
R2. L’Europe a effectivement plus présent à l’esprit le 9/11 (1989. Chute du mur de Berlin) que le 11/9!

Q3. Pourquoi l’analyse sommaire de Bush sur l’Irak a-t-elle marché ?
R3. Le débat sur les ADM n’est pas clos aux USA.
r3. Certes mais le terrorisme est autre chose !
R’3. Oui, mais on observe le même phénomène que ce qu’on avait observé avec le Mac Carthysme : Face à un danger extérieur, on s’unit d’abord. Le discours de Bush après le 11/9 a visé juste : Il fallait frapper fort. On y mettait de surcroît des motivations généreuses comme apporter la démocratie. La victoire a été obtenue. L’après guerre est mal géré, mais c’est un problème différent de celui de la sécurité. L’argument de Kerry suivant lequel il aurait fallu mettre 400000 soldats en Irak pour gérer correctement l’après guerre (contre moins de 120000 aujourd’hui) n’a guerre porté.
r’3. L’intervention réussie en Afghanistan ne suffisait-elle donc pas ? Tout se passe, comme si l’opinion US montrait ainsi un besoin continuel de « préemptive actions » très fortes ici ou là pour être rassurée. Car il ne semble pas que la stratégie américaine, non dénuée de logique (à savoir s’assurer d’une position solide en Irak pour bousculer l’Arabie saoudite foyer du terrorisme intégriste, sans prendre trop de risque pour l’équilibre du marché pétrolier), ait été exposée explicitement pendant la campagne. Il est désolant et préoccupant de voir que la démocratie directe telle qu’elle se joue dans des élections, n’arrive pas à débattre des vraies questions. Ici les besoins psychologiques primaires de l’électeur moyen se sont conjugués aux contraintes de la diplomatie pour arriver à ce résultat.

Q4. Pensez-vous que ce revers, incite les démocrates à changer de style pour les élections à venir ? Plus généralement, pensez-vous que la dérive dangereuse vers des élections « commerciales » dominées par la pub et les « inexactitudes », incitera les partis politiques à sortir de l’ombre hors des périodes électorales pour construire une vie politique plus sérieuse capable de toucher le citoyen moyen ?
R4. Le citoyen américain participe fortement à la vie politique locale. Au niveau national, les « Think tanks » travaillent constamment.
r4. Certes, mais la question est de faire accéder le citoyen aux questions du débat politique national. L’audience des Think tanks est confinée à une élite intellectuelle étroite.
R’4. Il y a ceux qui pensent que Bush ira au bout de ses convictions en créant une situation tellement épouvantable que les démocrates seront installés au pouvoir pour 24 ans aux prochaines élections. Il y a à l’inverse ceux qui pensent que Bush a appris son métier et qu’il va se montrer plus raisonnable. Mais le problème du déficit commercial abyssal ne peut durer. Sa résorption se fera avec un ralentissement de l’économie générateur d’un chômage déjà croissant pour une bonne partie de la population dont les démocrates pourraient profiter s’ils retrouvent un discours de gauche bien construit.

Q5. L’Amérique est le « miroir grossissant de l’Europe » (Tocqueville). N’y a –t-il pas lieu d’être pessimiste pour l’avenir de notre vie politique ? D’ailleurs le PS a-t-il un discours de gauche ?
R5. 36% des électeurs qui gagnent moins de 15000$ /an ont voté pour Bush bien qu’il ait amoindri la solidarité sociale en faveur des démunis. C’est énorme. Ceci étant les états côtiers de l’Est et de l’Ouest qui ont voté majoritairement démocrate, sont aussi ceux où l’on dépense le plus pour l’éducation des jeunes puisque la part de l’état local et du district est prédominante dans les budgets d’éducation. Nous ne connaissons pas cette inégalité. Il faut aussi comprendre que traditionnellement les enjeux locaux pèsent très lourd dans les élections américaines. Les républicains ont su s’y montrer plus attentifs. Tout ceci, ajouté à la pub, crée plutôt une spécificité américaine.

Q6. Ne faut-il pas centrer l’analyse des stratégies électorales et des résultats sur l’électorat flottant ?
R6. Bush et Gore se tenaient dans un mouchoir de poche. Il faut donc regarder la spécificité des messages électoraux dans la présente élection. On ne voit que le thème de « l’Amérique en guerre »… pour expliquer notamment que les femmes aient voté en majorité pour Bush malgré son attitude sur l’avortement.

Q7. La presse américaine s’est piégée par son suivisme dans l’affaire irakienne. Va-t-elle changer avec l’embourbement américain en Irak ?
R7. Prendre Fallouja est facile. Parler d’embourbement est peut-être hâtif. Il est plus facile aux USA de se retirer de l’Irak que du Vietnam. A l’époque, il y avait un pourrissement au sein de l’armée qu’on n’observe pas aujourd’hui.

Q8. Le « retour aux valeurs » est-il une conséquence du 11/9 ou manifeste-t-il un mouvement plus profond à l’œuvre dans les démocraties occidentales, gangrenées par l’individualisme et « l’individualisation du sens » ?
R8. Il est difficile d’attribuer le déplacement à la marge du vote religieux à un retour des valeurs profond. Quand la sécurité est menacée à l’extérieur, il y a toujours une sorte de réarmement moral. Ceci dit, il y a eu périodiquement des « revivals » dans la société américaine et la poussée intégriste y a naturellement son écho. Le fait qu’elle se manifeste pour une large part au sein de l’Islam conduirait à conclure que la démocratie n’est pas en cause !
r8. Comment la presse et l’opinion n’ont-elles pas vu que l’intégrisme de Bush ne pouvait qu’activer l’intégrisme islamique cause du 11/9 ?
R’8. A la télé, on regarde Bush comme un héros sans voir la réalité de la guerre ! L’équipe Bush ne supporte pas la contradiction. Face aux réserves de l’Europe, elle chercherait plutôt à diversifier ses alliances vers l’Inde, la Chine. Pourra-t-elle se passer de l’Europe pour gérer la prolifération nucléaire, comme on le voit avec l’Iran ?

Gérard Piketty

Rappel : « Q » = question de la salle. « R » = réponse de l’invité. « r » = remarque de la salle

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