07/11/2016 - Le (nouveau ?) FN - Grégoire Kauffmann

Avec Grégoire Kauffmann, le 7 novembre, nous nous interrogerons sur le FN, parti de gouvernement ?

Exposé

J’ai fait ma thèse sur Edouard Drumont qui peut être considéré comme le père du nationalisme antisémite à la française à la fin du XIXème siècle.

Qu’y a-t-il de nouveau avec la présidence de Marine Le Pen (MLP) depuis six ans à la tête du FN : une intégration dans le discours de tous les concepts utilisés pour le combattre avec un slogan « Ni droite, ni gauche ». Le FN a préempté une partie de la sémantique républicaine contre l’islamisme radical. Au total, la réduction à la fascisation du FN est devenue inopérante.

De quoi, de qui est-il l’héritier ?

- D’abord d’une vision paranoïaque de la « patrie en danger ». dans son discours au congrès de Tours en 2011 où elle enlève la présidence du parti contre Bruno Gollnisch (34% des voix), MLP invoque Jaurès et les milliardaires qui ont détruit l’État protecteur et laïque.

Est-ce là sa rupture ? Non, pas si simple. Le grand tournant date de 1995 avec le « ni droite, ni gauche » prôné par Samuel Maréchal, le père de Marion Maréchal Le Pen (MMLP).. C’est une révolution pour le FN. MLP est alors à la croisée des chemins. Elle est séduite par le slogan et s’engage dans le Nord. Jamais MLP ne s’est dite de droite qui est pour elle le monde du fric et des cathos. Elle prône la défense des services publics, des nationalisations, de l’État stratège…Au total, un discours socialisant. Pour elle, Longuet, c’est Mélanchon sans l’internationale et avec la Marseillaise en plus. Pour François Hollande en 2015, MLP parle comme un tract du PC !

C’est une vieille tradition anticapitaliste, farouchement antiparlementariste et égalitariste qui remonte au XIXème siècle (A. Blanqui, Henri Rochefort, Clovis Hughes, Joseph de Maistre…) Elle va de pair avec un discours antisémite. Mais MLP se gardera bien d’attaquer la finance juive mais vise Bernard Henri Lévy et Jacques Attali..

Déjà en 1880, paraissent de premiers essais sur la préférence nationale venant de la gauche radicale (sans culottisme idéalisé) et on a des traces de discours xénophobe en 1793.

Tout ceci converge lors du boulangisme dans les années 1880s qui définit un populisme à la française, syndicat des mécontents. Le populisme de MLP lui ressemble beaucoup plus qu’à celui des années 1930s qui est franchement antirépublicain. On assiste à une profonde mutation au cours de ces années qui bouleverse la position simpliste de la décadence crépusculaire : discours antisystème, appel au retour à l’ordre, à la démocratie directe, au référendum que l’on retrouve dans le discours de MLP. Le catholicisme traditionnel rejoint le Boulangisme avec une hantise du changement. On parlait de catholicisation du républicanisme.

-  La réintégration des nationalistes dans le conservatisme d’une droite qui elle-même va à la rencontre du FN, est un élément nouveau du phénomène frontiste des années 80s. Réminiscence de Charles Maurras avec une vision sociale des rapports sociaux assumée par MLP mais non par JMLP. Maurras a compris que la bataille politique se place pour beaucoup sur le terrain des mots. Avec MLP on a donc « la France des invisibles » qui s’oppose à « la caste des élites mondialisées ». À noter la germanophobie de MMLP qui s’oppose en soft à MLP sur ce point

-  Mais il y a aussi la tradition nationale catholique portée par MMLP, élevée à l’institution saint Pie X de saint Cloud. On trouve beaucoup de transfuges de l’Action française auprès d’elle (assez portés vers Bernanos). L’anti-modernisme s’affiche au sein de la Manif pour tous ou des « veilleurs ». De même qu’une défiance assumée à l’égard de la République (« La République ne prévaut pas sur la France »). Donc plein de contradictions au sein du FN.

- …et un héritage du nationalisme révolutionnaire (Ordre Nouveau) qui préside à la naissance du FN en 1972. MLP s’acharne à le faire oublier tout en permettant des connexions.

Alain Robert refonde en 1968 l’Ordre Nouveau et cherche à le normaliser avec un « leader modéré » : ce sera Jean-Marie Le Pen, républicain autoritaire, poujadiste mais soucieux des institutions. Échec de JMLP en 1974 (0 ,6% aux présidentielles).

Cette tendance est toujours bien présente autour de MLP. Elle s’inspire du fascisme mussolinien antilibéral et est hostile aux puissances d’argent.

- Les identitaires où prévaut anti-américanisme, arabo phobie, focalisés aujourd’hui sur la dénonciation de l’Islam. MLP reprend le thème de la lutte contre l’Islam. On est passé à un « néo-racisme », un racisme sans race fondé sur la haine de la différence, du mélange. On cautionne les législations anti-racistes. On a la hantise du choc des civilisations. La visibilité dérange MLP. Il y a une exaltation de la différence (à combattre) en termes culturalistes qui caractérise aussi les néo-populismes européens (Geert. Wilders aux Pays Bas). Bruno Mégret est un précurseur de cette tendance. Il avait théorisé le discours anti-Islam. MLP reprend le thème à son compte en 2008 alors que d’anciens mégrettistes rejoignent le FN. C’est le thème du « grand remplacement » théorisé par Renaud Camus (population chrétienne remplacée par population musulmane).

 Débat

Q1. D’où vient Mégret ?

R. C’est l’héritier de la nouvelle droite, du club de l’Horloge, héritage toujours vivant auprès de MLP où il n’y a pas de volonté de déradicaliser le discours.

Q2. Qu’est ce qui maintient l’unité du FN parmi toutes ces tendances ? Y a-t-il un risque de conflit entre MLP et MMlP ? Y a-t-il autre chose que le désir du pouvoir chez MLP ?

R. La dynamique positive met les différences sous le boisseau. Des frictions sont possibles du fait de gens lassés de n’être jamais que le n° 2 aux élections. Une vingtaine de députés au lieu de 4 suffirait à maintenir l’unité. On tient surtout à la sortie de l’€ et à l’anti-communautarisme. En cas d’échec, il y a un risque de déconstruction assez rapide du mouvement. MLP se désintéresse des questions sociétales et se focalise sur l’économie et l’environnement tout en dénonçant le danger de l’Islam.

Q3.  La BD intitulée « La présidente » la montre très rapidement dépassée par son extrême droite.

Q4.  Raison du désintérêt de MLP pour les questions sociétales qui pourraient pourtant amener des minorités au FN ?

R. Il faudra bien construire des alliances avec l’extrême droite qui est très minoritaire et a du mal à se faire entendre. D’où plutôt une tendance au sein de la droite à aller vers elle pour dynamiter le « Ni droite, ni gauche » de Florian Philippot. En gros c’est la tendance de Villiers. Pari risqué. Philippot pense lui qu’en 2022 le FN pourra arriver au pouvoir sans l’appui de la droite traditionnelle ?

Q5. Comment la foule va-t-elle s’y retrouver parmi tous ces groupuscules ? Les gens voteront pour des idées simples.

  1. Désespérance sociale, rejet des partis traditionnels. Il suffit à MLP de se taire.

Q6.  Face au clivage entre les élites qui prétendent gouverner et les autres, majoritaires, sans autre leaders possibles que JMLP ou MLP, où est l’intérêt du PS ? JMLP fort et FN faible ou l’inverse ?

R. Le FN a longtemps fait le jeu de la gauche comme le voulait F. Mitterrand. Aujourd’hui tous les partis sont désorientés. JLMP et MLP prospèrent sur l’antagonisme élites/peuple.

Q7.  L’antisémitisme du FN existe-t-il encore occulté par l’anti-islamisme ?

  1. MLP a bien compris qu’il faut dénoncer l’antisémitisme des « quartiers ». Le vote juif est en train de se rapprocher de son discours. Pourtant des antisémites ou antisionistes radicaux sont présents à ses côtés (Frédéric Chatillon par exemple) qui la découragent de faire un voyage en Israël.

                Q8.  La tendance de la droite sociale, corporatiste et dirigiste présente dans l’État français peut-elle jouer un rôle ?

R.  Oui. C’est le catholicisme social héritier d’Albert de Mun, assez semblable au « planisme » avec une tonalité paternaliste chez MLP.

(Aurélien Colly) : Le FN n’a pas la capacité pour gouverner. Des jeunes vont au FN parce que c’est le parti des opportunités politiques ce qui n’est plus le cas au PS. La tentation du FN est présente dans toutes les classes sociales, au moins à titre de contestation comme effet de la crise ou de la stratégie de MLP. Il faut être vigilant face au ras le bol incroyable des politiques. Le MLP va puiser dans toute notre histoire politique. La primaire de la droite est bonne en ce sens qu’elle occupe le champ politique.

Q9.  MLP a-t-elle envie du pouvoir ?

  1. Il y a l’ambition, oui mais aussi la contradiction : comment intégrer le système tout en le dénonçant ?

S. (François Colly). Elle a l’ambition et un programme. Si le FN l’emporte, une partie de la droite se ralliera à lui.

Q10. Question du leader charismatique ? MLP a-t-elle repris le flambeau de JMLP ?

R. Oui elle incarne la personnalisation du pouvoir, en contradiction avec le fondement démocratique affirmé. L’autoritarisme paranoïaque est toujours présent.

 

Gérard Piketty

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