07/11/2011 - Les crises financières - Christian Chavagneux

Exposé

Pour apprécier si le G20 est à la hauteur des problèmes posés par le régulation financière, il faut d’abord bien comprendre le mécanisme de la crise financière. Le « commerce du vent », initié au XVIIème siècle avec la « crise des tulipes », revient à acheter ou vendre à terme à découvert. Il est au cœur du développement des produits dérivés et des crises financières.
F.D.Roosevelt décide en 1929 de réguler la finance et change complétement la vision. Cette régulation est grignotée dès les années 50s par la City de Londres. Charles Kindleberger, économiste américain, a établi très perspicacement le schéma des crises (schéma complété par C. Chavagneux). Parcourons ce schéma et voyons ce qu’a fait le G20.

-1. Au départ, il y a un nouveau « produit » inventé par un « petit génie » de la finance dans une banque, que le régulateur a laissé passer par inattention, poids des lobbies ou politique délibérée. Le produit se vend, génère des commissions juteuses et pousse les établissements financiers à emprunter pour « jouer » davantage : toutes les grandes crises financières sont précédées d’une bulle du crédit. Qu’a fait le G20 ? Il a d’abord décidé de ne plus laisser les produits s’échanger de façon opaque entre financiers : ceux-ci sont tenus de dire ce qu’ils ont vendu, à qui etc … Ensuite la politique de déréglementation, au motif que le jeu des marchés assure la stabilité financière, a été remise en cause. L’UE a institué un Conseil européen du risque systémique auprès de la BCE. Les régulateurs ont mission de surveiller l’émergence de bulles du crédit et peuvent intervenir au niveau des pays et des établissements. Mais ce n’est pas facile : qu’est-ce qu’une croissance normale du crédit ?

-2. Ensuite, il y a la gouvernance laxiste des établissements (Lehman brothers, Fortis, Dexia…) qui préféraient marginaliser ou virer ceux qui chez eux dénonçaient la montée des périls au motif que si les autres font du profit, il n’est pas viable de rester à l’écart. Sur ce point le G 20 n’a rien fait. On a évoqué l’idée de Conseils d’administration plus diversifiés.

-3. Puis une dimension frauduleuse s’introduit dans le processus. Dès 2006, le FBI avait mis en évidence que les courtiers américains étaient en majorité véreux. Mais il est toujours difficile aux politiques d’admettre que leurs institutions sont « border line ». Il fallait aller dans une filiale à Jersey de la banque Northern Rock pour y voir l’endettement à court terme explosif qui a finalement causé sa faillite ! Les paradis fiscaux ne sont pas la cause de la crise, mais ils l’ont accentuée par le caractère opaque des prises de risque qu’il permettent. Sur ce point, le G20 n’a rien fait.

-4. Enfin, les banquiers se mettent alors à vivre comme des rentiers. Ils captent en 2008 40% des profits aux USA contre 8% en 2000, accroissant leur pouvoir politique et la corruption. Les bonus et des rémunérations démentes se généralisent, générant des prises de risques inconsidérées et l’explosion des inégalités. Les recommandations d’un « rapport raisonnable » entre la part fixe et la part variable des rémunérations ont été atténuées par les politiques et Mme Lagarde y a fait substituer un «rapport approprié » (« approprié », qu’est-ce ?)
Fort des enseignements, le G20 a essayé de prévenir d’autres crises. On sait depuis la chute de Lehman Brothers qu’il ne faut pas laisser tomber les banques. Mais comment leur faire payer cette assurance ?
- Augmenter les fonds propres des établissements et les mettre à l’abri de la spéculation ? Le G20 a essayé de pousser dans ce sens. Les Suisses ont proposé un ration de 19%. Un rapport britannique pour les banques commerciales a proposé 17%. Le G20 a conclu par 9% !
- Rétablir le Glass Steagle Act (cloison étanche entre banque de dépôts et banque d’affaire) ? Pas sûr que cela soit nécessaire. Lehman Brothers comptait 2850 entités juridiques différentes. L’idée serait donc plutôt (rapport Vickers) de forcer les établissements financiers à faire leur testament de leur vivant en détaillant et expliquant leur structure aux régulateurs à charge pour eux de déterminer les remèdes appropriés au cas par cas en fonction de l’utilité sociale de chacune de chaque filiale. – Limiter la taille des banques ? On a plutôt cherché à repérer celles qui peuvent introduire un risque systémique avec l’idée de leur imposer une surveillance et des contraintes particulières. …et si les économistes cessaient de dire que le marché réglera ses problèmes, ce serait évidemment mieux.

Débat

Q1. Pourquoi tant de freins sur la question des paradis fiscaux (PF) ? Pourquoi Obama n’est-il pas Roosevelt ?
R. Jusqu’en 2008, les PF acceptaient de donner des informations en cas de fraude fiscale ou d’actes mafieux. Il ne restait ainsi que le Panama sur une liste noire établie en 2000. Le G20, en 2007, demande aux PF de signer des accords de coopération avec les fiscs nationaux. 12 accords ont été signés. Dans le cadre d’un Forum global sur la transparence ouvert au sein de l’OCDE, il a été vérifié que les transcriptions en droit interne avaient été faites et qu’ils donnaient l’information. Seul bémol : la communication des informations n’est pas automatique et doit se faire à la demande des administrations fiscales. Les banquiers suisses ont réagi et passé des accords avec l’Allemagne et l’UK sur la taxation des fraudes et un prélèvement « équivalent » sur les revenus des dépôts qui sont reversés à l’Allemagne. En échange le secret bancaire a été maintenu posant la question de la confiance que l’on peut faire aux banquiers suisses. On a donc une petite avancée sur la taxation des riches mais rien n’a été fait sur celle des entreprises. Il faudrait d’abord disposer pour celles-ci d’une comptabilité par pays qui ferait sans doute apparaître que la mondialisation financière n’est pas aussi forte qu’on le croît. Mais, même cela fait, aucun pays ne veut intervenir le premier vis à vis des multinationales. Au sein de l’équipe Obama, c’est Tim Geitner, secrétaire d’État au trésor, qui bloque tout. Obama qui représente un centre droit mou, est moins bien entouré que ne le fût Roosevelt.

Q2. À quand la prochaine crise financière ?
R. La Grèce ne peut pas rembourser sa dette, mais aucun autre pays n’est dans ce cas. Reste que les marchés paniquent et c’est dans le mouvement que certains arrivent à faire de l’argent. Le problème est psychologique : tout le monde croît que l’Italie va faire défaut. Mario Monti, « l’homme qui vaut 20 milliards d’Euros » arrivera-t-il à retourner les marchés ?

Q3. Que pensez-vous du plan Fillon ?
R. Bien évidemment qu’il faut diminuer les déficits. Il y a des dépenses improductives : 2,5 G€ pour la restauration, 4,5 G€ pour la défiscalisation des heures sup, les aides Copé à la défiscalisation des plus values. Au total 22 G€ de perdus. On peut aussi aider la relance en même temps qu’une politique de rigueur. Il aurait fallu annuler l’année dernière les 50% de la dette grecque. Mais les grecs doivent régler leurs problèmes : 15 G€ d’arriérés d’impôts non payés chez les particuliers, 30 G€ chez les entreprises.

Q4. Que pensez-vous de la carte administrative de la France ? On estime qu’un échelon supplémentaire créé équivaut à 10 à 15 G€ de dépenses supplémentaires. Pourquoi ne pas chercher à simplifier la carte administrative qui correspond à nos besoins ? Des sommes considérables seraient à récupérer.
R. Je ne suis pas compétent sur ce sujet.

Q5. Comment se fait-il qu’après avoir fait l’€, on ait encore des dettes souveraines au niveau de chaque É tat ?
R. Quand on s’endette, il faut des ressources fiscales pour rembourser. Les fiscalités des pays diffèrent en raison des différentes cultures. Si les emprunts étaient faits par une quelconque agence fédérale de la zone €, les vertueux paieraient pour les non-vertueux. La mutualisation des remboursements impliquerait un droit de regard sur les différentes gestions des États.

Q6. Pourquoi ces cris d’orfraies dans l’UE contre un très démocratique référendum grec ? Si la Grèce avait répondu « non » à ce référendum, aurait-elle pu sortir de l’€ ?
R. Les traités ne permettent que la sortie de l’UE. Une sortie pour la Grèce signifierait encore plus d’austérité mais sans aide de l’UE. Mais politiquement cela reste possible. Le FMI, le FESF et la BCE détiennent aujourd’hui 30% de la dette grecque en titres obligataires sur 30 ans à 4,5%. Les banquiers adorent cela. Sarkozy a renâclé à effacer 50% des créanciers privés de la Grèce. Heureusement que Merkel a tenu bon !

Q7. La commission bancaire européenne a décidé que les obligations des États ne seraient pas prises en compte dans l’évaluation des ratios prudentiels des banques. N’est-ce pas une erreur qui empêche de pouvoir se parler ?
R. Ce n’est pas parce qu’aucun capital n’était exigé en contrepartie qu’il fallait que les banques s’engouffrent dans la dette grecque (NDLR : Elles y ont été discrètement encouragées par les gouvernements). Il y a eu une mauvaise analyse du « risque pays ». On voulait rehausser leur coefficient de liquidité, i.e les contraindre à avoir plus de ressources « longues » à mettre en face des prêts à long terme (C’est en raison de cette insuffisance que Dexia est morte étouffée sous les couvertures). Savoir jusqu’où aller dans ce sens est une vraie question car on joue avec un risque de squeeze de l’économie.

Gérard Piketty

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