07/11/2005 - Le codéveloppement voie d'avenir ? - C. Connan, ambassadeur délégué au codéveloppement

Exposé

Le co-développement se pratique depuis longtemps. Depuis 2003, il répond clairement à deux priorités :
- D’abord inciter l’épargne des migrants à s’investir dans leur région d’origine et abaisser le coût du transfert de cette épargne.
L’incitation peut prendre la forme d’une subvention modique (5 à 6% du capital initial) qui présente surtout l’avantage de crédibiliser le projet auprès des banques locales. Cela ne marche donc que dans des pays déjà suffisamment structurés (Maroc). Il serait préférable de prendre une participation modeste au capital pour la revendre lorsque l’affaire a bien pris son envol, mais l’UE ne le permet pas. Pour abaisser les coûts de transfert, l’idée, comme cela est pratiqué au Mali ou au Sénégal, est de travailler, grâce au Crédit Mutuel, en liaison avec des réseaux locaux de micro crédits : Avec un peu d’aide, ces réseaux peuvent créer une représentation dans la région considérée. L’épargne peut alors arriver plus rapidement dans des régions éloignées sans être amputée de la rémunération de passeurs coûteux. Si tout marche bien, on peut se fixer l’objectif de voir les prêts grimper dans une fourchette de 1000 à 20000 Euro contre 50 à 1000 E aujourd’hui. Parallèlement, on réfléchit à la mise en place d’un fond de garantie en cas de sinistre.
- Ensuite de travailler avec la diaspora technique et économique : médecins, ingénieurs, infirmières… En très large majorité, aucun ne retournera dans son pays d’origine : ils ne le veulent pas et admettons sans hypocrisie que nous ne le souhaitons pas non plus. En revanche, ils peuvent monter des projets dans leur pays d’origine et y investir. A cette fin, on crée une association des migrants de tel ou tel pays et on peut co-financer les projets retenus et montés avec l‘aide technique d’une ONG présente dans le pays. L’aide au retour subsiste mais est ciblée prioritairement sur les migrants en situation d’échec en France. Elle est accompagnée d’une aide à la formation et d’une aide au montage limitée aujourd’hui à 7000 E.

Ce co-développement ne peut en l’état actuel des choses (budget 2005 : 3 ME) modifier notablement les flux migratoires. Il n’est pas une véritable politique en soi car il y a peu de chances de faire une politique globale avec les idées dispersées des individus. Ce n’est qu’un élément d’une politique : au Sénégal, les ¾ des investissements publics des régions déshéritées sont financés par l’argent des migrants. Si on l’abonde d’un facteur 3, on peut faire trois fois plus !
Il diminue la pauvreté encore que dans un premier temps les gens éduqués tentent de quitter le pays. Ce n’est que dans un deuxième temps, lorsque le décollage est assuré qu’il peut avoir un effet sur l’émigration. Il a un effet direct durable sur le flux migratoire par l’aide au retour lorsqu’elle est liée à un projet solide : 150 retours au Mali en 2005. C’est peu, mais cela va dans le bon sens !
Un autre effet du co-développement, est de faciliter l’intégration des migrants en France : on a à cette fin créé le FORIM, forum des assos qui font quelque chose dans le pays d’origine. A travers les contacts qu’il permet, les migrants apprennent à connaître la réalité française, son administration. L’un d’eux est ainsi devenu conseiller municipal à Gentilly.

Débat

Q1. Comment passer à la vitesse supérieure ? Où sont les goulots d’étranglement ? Ne faut-il pas favoriser le jumelage entre communes françaises et communes du pays d’origine sur des fonctions précises : assainissement, eau etc ? Qu’est ce que représente aujourd’hui le co-développement dans l’effort de coopération avec les pays concernés ?
R. Le jumelage de communes répond davantage au concept de coopération décentralisée qu’à celui de co-développement. Ceci étant, pour booster le co-développement, il faut d’abord y mettre plus d’argent. 3 ME n’est rien ou presque alors que l’effort financier pour la coopération se situe à près de 6 milliards d’Euro dont 2,8 proviennent de l’UE et 2 sont consacrés à l’annulation de la dette.
On devrait disposer de 9ME en 2006 ce qui est déjà mieux. Il faudrait arriver à 25 en 2007. A ce niveau qui reste dérisoire, on ne bute pas encore sur le manque de compétences disponibles. Mais ce n’est pas joué car le ministère des finances est réservé sur une méthode qui ne permet pas de fixer au préalable les projets à financer et qui revient à lui demander en quelque sorte un chèque en blanc sur la base de quelques objectifs généraux (appui à la diaspora, favoriser l’investissement de l’épargne dans la région d’origine sur la base de quelques critères de sélection des projets). Il exige un alourdissement des procédures et davantage de prévisibilité des projets préférant miser sur des gros projets qui bien souvent ne marchent pas.

Q2. Peut-on impliquer plus et plus durablement les gens sur place ?
S. On a créé dans chaque pays un comité mixte avec les administrations, la société civile et les assos qui sont sur le terrain. 3 sous-comités (intégration, circulation des personnes et co-développement). C’est le sous-comité co-développement qui décide des projets soutenus. Il comprend une vingtaine de personnes dont deux représentants de l’ambassade, des élus locaux, des représentants des syndicats, du patronat et des associations. Aucune idée ne vient de l’administration française. Malgré la corruption qui peut régner çà ou là, cela fonctionne grâce à un subtil auto-contrôle.
Au début, on a voulu associer co-développement et maîtrise des flux migratoires. Le président du Mali était hostile à cette perspective pensant qu’on allait ainsi ramener au pays des gens qui vite y deviendraient des chômeurs supplémentaires. On le comprend mieux si l’on note que le rapport de Sami Naïr qui a lancé le co-développement, préconisait que le co-développement ne concerne que des migrants en situation régulière, le gouvernement a eu en fait tendance à le dévier vers les personnes en situation irrégulière. Aujourd’hui les choses changent. Le Mali a un haut Conseil des maliens de l’extérieur et commence à s’en servir. De notre côté, aide au retour et co-développement ont été déconnectés. Les associations de Maliens ont compris qu’il y avait un peu d’argent à glaner et font un peu de pub mais pas trop pour garder le contrôle de la manne.

Q3. Témoignage de l’asso. « Migrations et développement » sur son action au Maroc. L’asso a été créée à l’initiative d’un migrant ayant travaillé dans une usine des Alpes de Péchiney, formé par la CFDT au syndicalisme, qui a utilisé son épargne pour des projets de développement dans son village, l’électrification dans un premier temps.
Conclusions : • Il faut un engagement militant très fort de quelques uns ;
• Rien ne marche si les villageois ne participent pas au projet en financement et en travaux
• Les projets d’infrastructures marchent malgré les réserves de divers ordres qu’il faut vaincre sur le terrain. Cela est plus difficile pour les projets économiques
• Il faudrait une impulsion politique forte pour dynamiser le mouvement. Pourquoi ne pas créer, comme le proposait Kouchner, un service civil au développement combinant la volonté des migrants, l’afflux de jeunes bénévoles et la compétence de retraités (ECTI) ? Il pourrait être utile de créer une « Ecole internationale du Développement » en liaison avec les universités locales. On rencontre effectivement des problèmes pour recruter des personnes compétentes. L’asso. pourrait leur offrir des stages.
T. Il faut un minimum d’argent pour cela. Avec 3 ME on ne peut faire grand-chose. On amuse la galerie !

Q4. N’êtes vous pas une banque d’un nouveau type pour favoriser la création d’entreprises privées rentables ?
U. Non à l’exception du programme de soutien à l’investissement au Maroc. L’UE refuse les prises de participation et de toute façon cela ne marcherait pas dans les régions les plus pauvres. Les projets économiques des migrants sont plutôt une forme de délocalisation qui leur permet de rentabiliser leurs affaires en France. Les maliens qui rentrent vont plutôt à Bamako que dans leurs régions d’origine.

Q5. Le co-développement fait d’assistance, de solidarité, de bénévolat n’est-il pas un alibi à l’absence d’une dimension politique dans la coopération ? Pourquoi le co-développement est-il limité à la mobilisation de la diaspora ?
V. Le co-développement tel qu’il est défini dans ma mission, n’est pas une politique. C’est un petit élément qui a son utilité mais ne réglera pas tous les problèmes. Il n’a rien de scandaleux. Supprimer la dette ou les subventions agricoles dans les pays industrialisés ne suffira pas à générer de l’activité dans les régions pauvres.
Quant au deuxième point, il faut répéter que la politique de coopération ne peut s’identifier pour des raisons de moyen (3 ME contre 6 GE) avec le co-développement.

Q6. Comment vous positionnez-vous par rapport à un organisme comme le CCFD ?
W. Nous avons recours à des organismes de ce type pour monter sur place les projets car nous n’avons par exemple que deux personnes à Bamako. Sur l’Afrique, le budget du CCFD est le double du nôtre. Eux-mêmes s’appuient sur des projets menés par les assos locales. La situation est différente en Allemagne où les assos, grâce à l’impôt confessionnel, ont beaucoup plus de moyens.

Q7. Le co-développement doit-il nécessairement relever d’une politique publique ?
X. Comment conforter autrement la visibilité des assos de migrants ? Ceci dit, les initiatives doivent partir des gens qu’il faut alors aider par des assos ou autres. Mais en France, les assos sont faibles et il y a la tradition Colbertiste d’un Etat fort.

Q8. Ne faut-il pas mettre un bémol à la possibilité de mobiliser les migrants ? Un migrant qui arrive en France et doit le plus souvent galérer pendant 10 ans au noir pour obtenir des papiers et est cassé au bout du chemin. N’y a-t-il donc pas un lien entre co-développement et politique migratoire ? Par ailleurs les jeunes des banlieues sont des immigrés de la 2ème et 3ème génération, comment les intéresser à leur pays d’origine alors qu’ils n’y sont généralement pas appréciés ?
Y. Avec les jeunes de banlieue on a des expériences diverses. J’ai le souvenir d’une commune de l’Allemagne de l’Est dont le maire était affolé par les perturbations d’un groupuscule néo-nazi. Il s’est finalement débrouillé, sans contrainte de police, pour les envoyer en Afrique pour prendre conscience de la pauvreté et travailler pour la soulager. Cela a très marché. Nous avons cela dans notre programme « Mali » avec 2 ou 3 exemples positifs. On est en train de faire un film sur l’expérience de ce type menée par Gentilly pour la construction d’un centre de santé dans un village du Sahel.

Gérard Piketty

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