07/04/2014 - La crise ukrainienne : renaissance de la logique des blocs ? - Marie Mendras

Marie Mandras

Exposé

Il faut partir des leçons de Maïdan.

- Plusieurs centaines de milliers de personnes ont commencé à y manifester parce qu’elles ne pouvaient plus

supporter le président Victor Yanoukovitch (VY) et une situation économique désastreuse. Leur volonté était

de rétablir un état de droit et de rejeter le fils de VY qui s’était une fortune de façon malhonnête.

Un accord d’association et de libre échange avec l’UE devait être signé le 28 novembre 2013 à Vilnius. La

volte face de VY refusant au dernier moment de le signer a déclenché les manifestations. Pour les Ukrainiens,

seule l’Europe peut leur permettre de sortir le pays de l’ornière où il est enlisé (parlementaires achetés,

impunité…).

Entre l’Europe et la Russie, le pays avait été oublié. La société en colère a voulu reprendre son destin en

main. Elle s’est organisée de façon totalement pacifique pendant trois mois. Toutes les Régions étaient

représentées. La volonté était de changer de gouvernement et de régime de façon pacifique …jusqu’au jour

ou VY a fait tirer sur la foule causant 90 morts du 18 au 20 février 2014.

Tous les acteurs ont été pris de court. La méfiance du peuple envers ses élites politiques a été difficile à gérer

par le nouveau gouvernement.

Le Kremlin aussi n’avait pas anticipé ce qui l’a conduit à une réaction brutale.

- Pourquoi la sortie de communisme est-elle encore si imparfaite ?

L’Ukraine n’a pas su suivre l’exemple de la Pologne. Il y a une vraie différence entre les anciens satellites et

les républiques socialistes soviétiques de l’ex URSS dans la sortie du communisme. Il n’y a jamais eu chez

ces dernières de remplacement des élites. De vrais systèmes claniques et clientélistes ont perduré dans les

années 90s avec des habitudes de propagande, de censure, de désinformation. La question demeure réelle de

la façon dont les gens s’y voient face à la France, aux USA,…. La réponse est variée en fonction des mentalités.

Internet a aidé mais aussi compliqué la donne entre ceux qui sont « branchés » et ceux qui restent à l’écart de

la mondialisation. Ces sociétés en sont sorties plus clivées.

Sortie inachevée elle aussi par l’incapacité d’accepter la notion de frontières considérées comme de simples

frontières administratives internes à l’ex URSS). Le Kremlin fait ainsi peu de cas des règles et contrats

internationaux. Par contrecoup, on assiste par exemple au Kazakhstan à une éviction des russophones dans

les zones frontalières. Poutine a exacerbé la méfiance très ancienne de ces pays à l’égard du Kremlin. Il n’a

pas d’allié.

On peut s’interroger pour savoir si la Russie mène une politique de puissance à longue ou courte vue.

- La Russie et l’Europe ? La vraie question est celle des pays de « l’entre deux ». Le jeu russe est de les

maintenir dans un état de faiblesse (une bonne partie du bail de la base de Sébastopol allait dan les poches

de VY).

Pour Poutine, l’union douanière eurasiatique interdisait l’accord d’association avec l’UE. Il fait dans le

binaire, le blanc et le noir ! L’Ukraine n’est pas ou plus un État. Il faut aller à une fédération i.e en langage

Poutinien à l’éclatement. Même les Turcs sont inquiets de cette désinvolture à l’égard du Droit international.

Poutine ne retire pas les troupes massées aux frontières de l’Ukraine et cherche à subvertir les provinces de

l’Est avec des méthodes de bandits (soldats russes anonymes). La machine de propagande est en route avec

un projet de référendum manipulé à Kharkov, Donetz… moins évident qu’en Crimée mais efficace.

Sa visée : prendre de vitesse le référendum du 25 mai pour l’élection d’un nouveau président ukrainien pour

succéder à VY où Petro Porochenko, oligarque milliardaire du chocolat mais aussi fortement impliqué dans

d’autres secteurs comme l’automobile, pourrait l’emporter.

Poutine a-t-il décidé de jouer son va-tout dans le bras de fer engagé depuis plusieurs mois avec l’UE, les

USA, l’OTAN ? Les polonais sont très inquiets d’une situation intérimaire qui affaiblira le gouvernement

intérimaire alors qu’on parle polonais dans une bonne partie du pays.

Poutine nous a testé. L’UE a été ferme par moments, à d’autres non. Les sanctions annoncées feraient mal

aux oligarques et à leurs enfants envoyés bien souvent à l’étranger pour leurs études.

Pour eux, cela ne pourrait durer. L’économie russe, hors gaz et pétrole, est dans une phase récessive.

On est dans un espace compliqué où chacun souffle le chaud et le froid (cf. l’UK et la City qui gère la fortune

des oligarques).

Nous sommes confrontés à un vrai problème de sécurité militaire et de protection des personnes.

La sécurité de l’Ukraine actuelle est fondée sur le mémorandum de Budapest du 5 décembre

1994 (« Budapest memorandum on security assurances ») par lequel la Russie, les USA et l’UK s’engageaient

(en compensation de la dénucléarisation militaire de l’Ukraine) « à respecter les frontières de l’Ukraine en

accord avec les principes de l’accord final de 1975 de l’OSCE, à s’abstenir de l’usage de menaces et de la force

contre l’Ukraine, à assister l’Ukraine en cas de menaces d’agression contre elle et de chercher assistance auprès

du Conseil de sécurité de l’ONU dans ce cas. »

Il est bon que nous réalisions qu’il y a un réel problème de sécurité de l’UE mais cela nous met aussi en

position délicate, Poutine cherchant à faire de nous des va-t’en guerre. Nous sommes restés calmes avec

pour seul résultat l’accroissement de ses manœuvres de déstabilisation. Comment doser la réplique ? La

position des USA n’est pas bien stable.

 

Débat

Q1. L’UE européenne a une position très floue concernant ses frontières orientales et donne ainsi un

prétexte en or à Poutine pour intervenir dans les affaires ukrainiennes. Le projet d’accord d’association de

Vilnius est interprété comme ouvrant une perspective à l’adhésion dont en fait nous ne voulons pas. On a eu

déjà assez de mal à se sortir du guêpier turc.

Mais il faut aussi voir que dans le monde d’aujourd’hui un pays comme l’Ukraine ne peut rester isolé et doit

de rattacher à un ensemble plus vaste.

Dès lors la seule perspective valable à long terme est bien celle d’une Union eurasiatique à laquelle elle

serait rattachée et qui fonctionnerait peu ou prou sur le modèle de l’UE. Cette perspective serait gagnante-
gagnante car seule à même de faire naître une puissante dynamique d’échange entre les deux Unions et de

faire sortir la Russie d’une économie de rente pétrolière et de matières premières qui en étouffe le reste.

Comment engager cette perspective avec un Poutine qui s’enferme dans une ivresse de pouvoir à courte vue,

telle est la vraie question à résoudre ? Mettre quelques milliards d’€ sur la table pour attirer les ukrainiens

sera sans effet et ne fera que soulager les finances de Poutine.

R. On a un vrai problème avec le Droit international que la Chine et les émergents contestent aussi. Nous ne

maîtrisons plus l’interprétation de ce Droit.

Ceci dit, Poutine n’a pas les moyens de l’autarcie car l’économie russe est fondamentalement faible. Il ne vit

que grâce à l’exportation des hydrocarbures et des matières premières (Une étude montre qu’il a besoin d’un

baril à 110$ pour ne pas avoir à puiser dans ses réserves de devises). La croissance a chuté à un niveau très

bas stoppant la hausse du pouvoir d’achat qui lui attachait la population. Il sait que s’il lâche les rênes, il est

foutu !

 

Q2. Quid de l’opinion publique russe, notamment des classes moyennes ?

R. L’opinion publique russe est de plus en plus difficile à évaluer. Il n’y a plus de médias totalement libres

même sur internet.

Les classes moyennes aisées ont dans l’ensemble recours à l’UE pour la scolarisation de leurs enfants et il y a

une forte émigration des têtes pensantes. Les élites sont inquiètes et acculées au choix : rester loyal ou partir.

Mais il faut aussi tenir compte d’une mentalité russe qui n’est pas démocratique et est entretenue dans la

peur du lendemain, dans la haine des métèques et des Caucasiens. La population est largement vulnérable/

perméable à la désinformation et à l’insécurité intellectuelle et psychologique. Elle a tendance à se ranger

derrière Poutine et à croire qu’il va les sauver de ces menaces terribles. Le progrès acquis dans les années

90s se perd dans les manipulations dont elle est l’objet. Beaucoup de scènes de violence sont montrées à la

TV du fait de non-Russes.

Mais il est vrai que depuis deux ou trois ans le pouvoir d’achat a cessé d’augmenter.

La Troïka européenne a fait stoppé les violences à Maïdan en fin d’année mais Poutine est un homme de

vengeance et, hors de lui, on a personne avec qui discuter. Lui-même est de plus en plus difficile dans la

discussion.

 

Q3. Position des Américains vis à vis des Russes ?

La stratégie Poutinienne est fondée sur l’utilisation de l’arme « hydrocarbures », ne faudrait-il pas

commencer par la mise au point d’une stratégie de combat de l’UE sur le plan énergétique ? L’Allemagne

a 75G$ d’échanges avec la Russie et leur vend des biens d’équipement. Elle se sent forte. La France ne leur

vend pas grand-chose. Cela ne facilite pas les choses.

R. La France est quand même la puissance nucléaire européenne avec un siège au Conseil de sécurité de

l’ONU. Poutine la ménage en paroles tout en étant parfaitement cynique. Ce n’est pas parce qu’il dit quelque

chose qu’il le pense. Il n’a pas de pensée économique.

Mes amis américains sont très critiques à l’égard d’Obama notamment pour la position de compromis qu’il a

prise après l’attaque chimique de Béchar El Assad à l’été 2013.

Si cela peut relancer dans l’UE, un effort de réflexion accompagné d’un effort budgétaire tant mieux. Mais

l’UE est en crise … Il faut aussi avoir conscience que si l’opinion US pouvait se dégager de cette question de

sécurité européenne, elle en serait soulagée.

L’Ukraine préfère faire confiance à l’UE qu’à Poutine. Nous bénéficions d’un énorme capital de confiance.

Exit Marie Mendras

S1. Il y a une stratégie industrielle russe à décrypter (sur le nucléaire, sur l’armement…). On n’a

jamais travaillé sérieusement le problème du gaz. Poutine a autant besoin des exportations de Gaz que

nous de l’importer. Il faut travailler à l’élaboration d’une stratégie de combat où la révision de la politique

nucléaire allemande qui fait la part belle au gaz et au charbon devrait a priori être mise aussi sur la table.

S2. Sans aller jusqu’à une politique commune de défense, des accords de défense entre européens

visant le problème spécifique posé par Poutine pourraient-ils donner quelque chose ?

S3. Oui, ce devrait être à notre portée mais en accompagnement d’une politique claire de l’UE sur la

question posée en Q1.

Gérard Piketty

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