07/03/2011 - La place des jeunes musulmans en France - Dounia Bouzar

Exposé

Mon travail porte sur la relation des jeunes français musulmans à l’Islam. Comment des jeunes français musulmans, nés en France, scolarisés dès la maternelle dans l’école de la République la vivent-ils ? Que comprennent-ils du Coran pour ceux qui l’ouvrent ?
Je distinguerai trois catégories de jeunes croyants :

  • Ceux qui vivent bien cette relation et dont on n’entend pas parler
  • Ceux qui la vivent moyennement bien
  •  Ceux qui la vivent mal

J’avais été nommée en tant que personnalité qualifiée au CFCM sur la question « Pourquoi de jeunes musulmanes revendiquent-elles le voile ? » j’ai démissionné au bout de deux ans déçue par le mélange d’Islam politique et de diplomatie de 2èmè zone qui y régnait. Constatant les difficultés des entreprises et des Collectivités Locales à gérer le fait religieux et soucieuse de faire comprendre aux musulmans la philosophie de la Loi, j’ai donc créé un cabinet de conseil (voir http://www.cultesetcultures-consulting.com/) à leur intention.

1. Les jeunes qui vivent bien leur relation à l’Islam. Ce sont ceux qui se sont libérés de l’emprise clanique pour affirmer leurs propres opinions. « Je vais vérifier ce que me dit le « clan » sur ce que dit l’islam ». Ils se réapproprient l’Islam. Le fait de le penser en français (NDLR i.e dans un contexte de culture et de « vivre ensemble » français) produit de nouvelles interrogations. Ils prennent ainsi conscience qu’ils ne comprennent pas les choses comme leurs parents ou grands parents.
Ce passage au « Je » et à une certaine distance par rapport à la tradition peut se faire en très peu d’années. De même en est-il du modèle « homme-femme » où ils peuvent passer rapidement de la forte différentiation des sociétés claniques à un modèle plus indifférencié et donc à l’égalité des sexes là où les sociétés occidentales ont mis des siècles pour y arriver. En pratique soit cette catégorie se replie sur elle-même soit elle essaie de se mêler au mode culturel dominant, mais ce n’est pas facile pour ces jeunes gens à qui on colle systématiquement une altérité parce qu’ils sont musulmans. On trouve dans cette catégorie des filles qui gardent le foulard discrètement car il y a mille fonctions à ce foulard.

2. À l’inverse, il y a ceux qui vont très mal. On a un vrai souci avec eux car ils sont très réceptifs au discours radical. Plus qu’il y a dix ans. Ce discours utilise la religion pour s’auto-exclure ou pour exclure les autres. On peut déceler ce discours en regardant son effet d’exclusion. Ce discours a ses racines dans le Tabligh, un mouvement piétiste venu du Pakistan au début du XXème siècle faisant obligation de prédication. Mimant les missionnaires catholiques, les « prédicateurs », vêtus de blanc, s’en vont prêcher par groupe de 3 à 4. Prônant la non violence et l’apolitisme, ils insistent sur la prière. Ils constituent le réseau le plus organisé au monde. Pendant longtemps, les autorités n’ont pas mis d’entrave au développement du mouvement. Un « clan » s’est ainsi mis en place basé sur le prosélytisme. Les jeunes avaient l’obligation de contacter des copains à cette fin. Ils y restaient 3-4 ans puis quittaient le mouvement. Il y a 20 ans, c’était donc un passage dans la vie des jeunes au tournant de leurs vingt ans…jusqu’en 2001 où l’on s’aperçoit que les jeunes d’Al Qaïda sont venus du Tabligh qui devient donc « dangereux » pour la jeunesse. Les jeunes de ce groupe se sentent de nulle part. Développant du même coup une dynamique de groupe, le discours radical leur fait croire que la cause en est qu’ils sont supérieurs, qu’ils sont des élus. On les coupe ainsi de leurs familles. Ce discours passe pour beaucoup par Internet. Ces jeunes ont grandi dans des trous de mémoire : des pères figés dans le silence parce que déchus. Le discours radical donne à ces jeunes l’illusion d’une recréation du monde en mimant le prophète. Les fdemmes qui portent la burqa pensent qu’elles font comme les femmes du prophète. Il ne faut pas assimiler Burqa et Islam pour ne pas donner de l’eau au moulin du discours radical. Burqa et discours radical datent de 1930. 90% des français pensent à tort des femmes portant la burqa qu’elles se veulent fidèles aux origines de l’Islam.

3. Le 3 ème groupe regroupe ceux qui ont surinvestis dans l’Islam par perte de confiance dans le « politique ». Ils ne savent pas comment porter autrement leurs revendications. Ils ont retrouvé du sens avec le discours de Tariq Ramadan.
Les frères musulmans portent avec eux l’utopie de la justice divine. Ils ont la vision d’un Islam intrinsèquement supérieur aux autres systèmes de pensée politique et donc contraire à la philosophie de la laïcité : le Coran est une constitution. Si on l’applique, on règlera les problèmes terrestres.
Ils se partagent en deux branches :  Ceux qui pensent que chacun deviendra musulman quand il comprendra
 Ceux qui pensent qu’il faut forcer ce mouvement. On observe deux attitudes dans les Communes face ce phénomène :
 Celles qui impliquent des membres dans la gestion de la vie des quartiers pour qu’ils s’aperçoivent que le Coran ne règle pas tout
 Celles qui ne le font pas et se trouve face à un front renforcé. Un cercle vicieux se met en place qui n’est pas facile à contrer. Ainsi le passage du l’adhésion aveugle au clan, à la mise en avant de la subjectivité (Je dit « Je » et non pas « Le clan dit ») peut donner le pire et le meilleur.

Débat

Q1. Importance des mariages mixtes pour relativiser les convictions et les différences de relation à l’Islam.
R. Les Imams n’encouragent nullement les filles à se marier à des non musulmans. Elles pensent que si leur mari leur promettent de parler de Mahomet aux enfants, elles peuvent accepter pleinement le jeu de la première catégorie.

Q2. Le CFCM va-t-il vers une réflexion sur l’Islam en France. Formation des Imams ? Où va-t-on ?
R. Après une période de blocage au CFCM où tout le monde disait aux musulmans de la 1ère génération qu’il y avait incompatibilité entre Islam et laïcité, un travail de réappropriation du Coran a été fait. Ils redécouvrent que la loi de 1905 leur permet de s’organiser comme les juifs, les catholiques etc… L’expérience de l’introduction de la viande Hallal dans les écoles permet de voir où l’on va, où il faudrait aller. Si on propose des plats de viande hallal, on provoque une segmentation dangereuse entre les enfants. Mais si on ne fait rien, on crée aussi une segmentation car les enfants veulent respecter la prescription familiale de manger « hallal ». Il ne faudrait donc pas présenter des plats « avec porc » ou « sans porc », mais un repas avec viande, un repas végétarien et un avec poisson. Un inconscient chrétien subsiste sans que les français s’en rendent compte. Problème des jours fériés ? Une circulaire proposait d’accorder trois jours fériés supplémentaires pour permettre aux musulmans, juifs etc… de fêter leurs fêtes. Les autres ont réagi en demandant pourquoi ils n’avaient pas droit eux aussi à trois jours supplémentaires. Cette disposition provoque du « communautarisme ». Tous les français devraient donc pouvoir s’arrêter de travailler pour Hanoukha. Cela conduirait les gens à se mélanger. On a en fait une laïcité à deux vitesses.

Q3. Vous parlez de religion, mais la loi de 1905 fait de la religion un domaine privé. La société française a un certain nombre de traditions. La question est simple : les immigrés ont-ils la volonté de s’intégrer dans cette population ? Dit autrement : Qui, dans la population de religion musulmane, a la volonté de s’intégrer sans renoncer à sa religion ?
R. La loi de 1905 ne dit rien de tel. Si cela pète, c’est parce qu’ils sont sur-intégrés. Les enfants croyaient en la devise républicaine. Ils demandent qu’on l’applique effectivement. On a cherché à valoriser leurs cultures pour avoir la paix, mais on n’a pas réglé le problème ni à droite, ni à gauche. On a culturalisé la révolte. Q3’. Ont-ils la volonté de s’intégrer ? R’. Q’est-ce que cela veut dire ? J’aime la France pour son histoire. Quant à la formation des imams, la main est au gouvernement. Les élus ne se sont pas préoccupés du problème.

Q4. Des traductions contradictoires du Coran existent-t-elles ? Existe-t-il des exégèses pour ceux qui s’appuient sur le Coran dans leur vie quotidienne ?
R. Il y a toutes les interprétations de la « Sunna ». Le Coran ne veut pas dire grand chose en tant que tel. Force et faiblesse de l’absence de clergé.

Q5. A-t-on fait des études comparées de l’intégration des portuguais et des maghrébins ? En quoi la société française a-t-elle manqué vis à vis de ces derniers ?
R. Il n’y a jamais une seule cause pour un effet. L’Islam n’est pas une culture. Si on est de culture française, on ne peut être musulman de la même manière. La guerre d’Algérie a eu un fort impact : les pères pensaient qu’on leur devait bien quelque chose lorsqu’ils sont venus. Quand la crise économique est venue, l’autorité des pères qui avaient décidé de venir en France, s’est trouvée mise en cause dans les familles lorsqu’ils se sont trouvés au chômage. Les éducateurs sociaux n’avaient en tête que de donner les « allocs » aux femmes parce que leurs maris sont réputés violents. Les enfants s’arrangent pour s’affranchir de l’autorité du père comme de celle de l’instituteur. En fait, ils ont sans repères et n’ont pas de culture. Détruire le père a été une erreur. Ils situent maintenant leur choix entre radicalisme et clan mafieux.

Q6. Les trois catégories distinguées, sont-elles en relation avec le niveau économique des familles ?
R. Non. Cela dépend plutôt de l’équilibre psychique de la famille.

Q7. Votre présentation s’étend-elle à l’Islam noir ?
R. On les renvoie plutôt à leurs territoires qu’à leur religion. Ils émergent très doucement dans la première catégorie.

Q8. « Musulman » signifie-t-il nécessairement pratiquant ? cela rime-t-il toujours avec « quartiers » ?
R. Musulman veut dire « croyant », mais il y a plusieurs niveaux de pratique comme chez les catholiques. Je reproche aux politiques d’islamiser les problèmes sociaux Et cela marche : on a persuadé 60% des allemands et presque tout autant de français que l’Islam est un handicap par rapport aux valeurs européennes. Les discriminations sont très fortes dans les quartiers. Anecdote : on prépare des paniers-repas. Un intérimaire musulman refuse d’y mettre les petites bouteilles de vin. D’où six mois de discussions théologiques pour finr par dire à l’intéressé : on ne t’oblige pas à boire du vin, mais tu dois faire la mission pour laquelle tu es payé ! Les représentations négatives de l’Islam engendrent du laxisme : si « Jean-Pierre veut nous faire chier (avec des affiches) , on lui met deux heures de colle et après on discute. Pourquoi ne fait-on pas de même avec Ahmed ? Il ne faut pas donner à croire qu’il y a nous et les autres.

Q9. Comparaison entre la situation en France et dans les autres pays européens ?
R. C’est en France qu’on trouve le plus de jeunes dans la 1ère catégorie. Le multiculturalisme politique est mauvais. Les Anglais en reviennent.

Q10. Les « frères musulmans » sont-ils l’équivalent de nos démocrates chrétiens ?
R. Oui, il y a le même type de débat chez eux mais il n’est pas aussi mûr. Ceux qui veulent s’investir dans le social, ont tendance à le faire parce qu’ils jugent l’Islam supérieur au reste ?
Q10’. Ce que vous dites est bon, mais vous n’êtes pas assez nombreux pour le dire. Sur quoi vous appuyez-vous pour donner un peu d’espoir ? R’. On ne nous laisse pas parler. Seuls les radicaux ont la parole. L’espoir ? J’y crois parce que je crois en la France. Mais j’étais contre la loi sur la burqa. Je me suis fait agresser. Ils n’ont pas vu le piège ! les communes ont les moyens pour lancer le débat. Mais on y arrivera que si on fait en sorte que les gens « transpirent ensemble ». Il faut éviter les écoles privées « musulmanes ». Je ne suis pas pour le politique des « accommodements raisonnables » pratiquée par le Canada.
Q11. Les discriminations sont toujours là et même se renforcent engendrant une recherche d’identité dans un pays de laïcité où l’on n’a pas envie de voir revenir la religion. Il y a aussi une volonté de retrouver une identité masculine. Faut-il continuer à se battre bec et ongles sur la laïcité française ?
R. Il faut forcer les élus à appliquer la loi de 1905 avec les musulmans comme avec les autres. Subjectivité et rapport de force sont encore trop présents. Syndicats, élus, managers laissent faire car ils ne savent pas comment faire.

Gérard Piketty

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