07/01/2008 - Insertion professionnelle des minorités visibles - Carole da Silva, de la HALDE

Exposé

J’ai fait mes études en France où l’école de la République a refusé de s’interroger sur ma différence. Ce n’est qu’à la sortie de l’école que je l’ai découverte dans les comportements et les regards des autres car elle est visible : je suis noire. Elle s’intègre dans des représentations de l’imaginaire français héritées du colonialisme.
Jouant sur l’immigration, la société a au fil du temps ethnicisé certains métiers. Mais les enfants des immigrés formés par la République revendiquent autre chose à laquelle la société française n’est pas préparée. J’avais pensé à appeler « Afrique insertion » l’association que j’ai créée en 2002 pour accompagner les jeunes diplômés des minorités visibles dans leur recherche dans la majorité invisible d’un emploi valorisant correctement leurs compétences. J’y ai vite renoncé pour éviter des obstacles à mon action. Elle est devenue « AFIP » (www.afip-asso.org), « Agir ensemble pour mieux appréhender les discriminations ».
Pourquoi la France refuse-t-elle d’appeler un chat un chat ? Je ne suis pas une femme de couleur, je suis noire ! Il faut sortir de l’angélisme pour résoudre des problèmes difficiles. La France ne sera plus jamais monocouleur. Il faut arriver à imaginer qu’on puisse avoir un Abdel comme président de la République. Nous sommes maintenant là depuis plusieurs générations. On reproche le communautarisme aux immigrés, mais c’est la société française qui y pousse. On ne veut pas de compassion, de pitié ou de gentillesse contreproductives mais simplement l’égalité de traitement !
Le Conseil Constitutionnel a accepté le test ADN pour le regroupement familial, mais refuse les statistiques ethniques ! On est capable de chiffrer les différentes discriminations entre hommes et femmes, mais on ne veut pas se donner le moyen de le faire dès lors qu’il s’agit d’immigrés !
En Grande-Bretagne, les statistiques ethniques sont permises pour permettre et évaluer le résultat d’actions ciblées que l’on n’appelle pas « discriminations positives » mais « actions positives » (affirmative action). En revanche les quotas y sont interdits. Les entreprises ont besoin de données concrètes pour agir car beaucoup de choses s’y font mais elles sont dans l’incapacité d’en évaluer le résultat.
On mélange le plus souvent immigration, racisme, intégration, discrimination…alors que ce sont des choses différentes : Je n’ai pas besoin d’alphabétisation et pourtant je suis victime de discriminations. Faut-il simuler l’analphabétisme pour entrer dans une politique d’intégration ?
Les racistes n’ont pas besoin de statistiques ethniques pour leurs méfaits (nous sommes bien visibles !). En revanche je suis concernée par les discriminations pour cause d’ignorance. Je n’ai pas à juger de l’opportunité d’une politique de l’immigration plus restrictive, mais il faut voir la réalité là où elle est pour mener des actions bien ciblées ! Je ne veux pas que mon fils soit constamment obligé de se justifier. Il faut arriver à voir nos différences comme une richesse !
Plusieurs actions ciblées sont à mettre en place : • Au niveau de l’éducation et de l’orientation pour tenir mieux compte du choix des élèves et des réalités du marché : dans la restauration, dans 80% des cas les recruteurs recrutent des Julien plutôt que des Mamadou !
• Au niveau de la formation ;
• Au niveau des connaissances juridiques où il faut former à ce que dit la loi : la discrimination est un délit !
• Sur les enjeux et les atouts d’une société diversifiée tant au niveau économique que sociétal ;
• Pour faire un travail sur les publics concernés : travail d’accompagnement dans la découverte de l’entreprise, de ses codes sociaux pour savoir faire la part des choses et, en miroir, travail sur les DRH ;
• Pour bien faire comprendre aux primo-arrivants la société où ils arrivent ou vis à vis de français pour leur rappeler qu’eux ou leurs ancêtres furent sans doute autrefois des « personnes venues d’ailleurs » !

Débat 

Q1. Il y a quand même des quartiers où les gens rencontrent des problèmes plus graves que ceux liés à des représentations plus ou moins fantasmées. Ne faut-il pas une politique résolue de quotas ?
R. Des actions ciblées dans les quartiers sont bien sûr nécessaires mais lorsque nous voulons sortir du quartier, tout le monde, les médias, l’opinion etc…nous y ramène. La question des représentations est essentielle. J’ai travaillé pendant 4 ans à Mantes la jolie à la maison des associations située entre le Val Fourré et le centre ville bourgeois. Aucun contact de part et d’autre. On ne peut découvrir l’autre sans passerelles et on a peur de ce l’on ne connais pas.
Je ne suis pas favorable aux quotas car quand on parle de quotas, on braque les gens mais il faut des actions bien ciblées et bien évaluées par ce qu’on appelle de façon peu pertinente des statistiques ethniques pour lesquelles je milite. Il faut qu’apparaissent des indicateurs de dysfonctionnement suffisamment fins.
Un jeune noir peut être rappeur ou footballeur. Il a des exemples proches de lui. En revanche il ne sait même pas rêver d’être PDG car il n’en voit pas autour de lui. Quand j’étais aux USA, j’ai été reçu au ministère de la justice par un conseiller maghrébin très à l’aise « C’est en France que vous avez des problèmes. Aux USA, si vous êtes compétents, vous avez vos chances » m’a-t-il dit.

Q2. Je ne comprends ce que veut dire statistiques ethniques,. Dans les quartiers, on a des Français « visibles ».
R. C’est dire les choses simplement telles qu’elles sont : un noir français, un métis etc…

Q3. On n’a pas besoin de stats ethniques pour agir. On sait qu’il y a des discriminations. On ne sait pas comment elles seront utilisées et il y a des risques de stigmatisation surtout dans le contexte actuel français rendu plus difficile par le taux élevé de chômage.
S.* Les statistiques ethniques sont intéressantes et même indispensables non pour voir des photos mais des films i.e pour dégager les tendances, les évolutions. Pour évaluer le progrès, il faut pouvoir le mesurer. D’autre part on voit bien notre difficulté à faire de l’universel. Bien sûr il y a le traumatisme de la Shoah, mais on pousse le principe de précaution trop loin. S’agissant des actions ciblées, Martine Aubry avait déjà lancé en France une action de formation des agents du service public de l’emploi au regard de ce problème. Cela n’a pas beaucoup bougé en 10 ans. Mais la création de la HALDE en 2004 comme de l’ACSE (agence pour la cohésion sociale) marquent une reprise du mouvement.
…oui, mais si les choses ont changé, c’est qu’il y a maintenant une loi contre les discriminations. Quid de ses moyens ?

Q4. Ne faut-il pas introduire une dimension de culture dans l’analyse du problème ? Ne confond-on pas culture et couleur dans les discriminations à l’égard des minorités visibles ? Pour ma part, je ne ressens aucune différence entre l’invitée et moi ! J’ai rencontré des gens de couleur avec un haut niveau de culture refusés vraisemblablement en raison de préjugés culturels.

R. Problème de représentation ou problème de fond ? Dès qu’un problème est pressenti, comme celui que vous soulevez, les statistiques ethniques ne visent pas tant à démontrer la discrimination qu’à analyser le problème et à évaluer des actions ciblées. Les personnes de couleur sont en effet conscientes de stigmatisations et les statistiques ethniques n’y changeront rien. Beaucoup de choses sont imaginées, mais ne se font pas faute d’évaluation. Les pogroms existent sans les statistiques ethniques. A l’inverse, les statistiques ethniques peuvent désamorcer des tensions. Ainsi après le 11 septembre s’est développée aux USA une xénophobie anti-musulmane. Des études ont été faites sur la population musulmane. Après avoir montré que pas plus de 2% de cette population était pratiquante, le mouvement xénophobe s’est affaibli.
On fait des statistiques sur tout. Alors pourquoi tant d’obstacles qui entravent l’action. Une chose est de parler des représentations, une autre est d’agir. Regardons la question des handicapés. On préfère se voiler la face et on ne peut faire confiance à l’être humain. De cette façon, les choses n’avancent pas vite au quotidien.

Q5. En référence à Q4, n’est-ce pas tant l’état d’esprit des enseignants qui est en cause que les critères d’évaluation et d’orientation qui prévalent dans le système français ?
S1.* Attention à ne pas considérer que les talents dépendent de la couleur et de la race ! S2.* … et pourtant la culture spécifique de l’enfant comme le défaut d’un contexte porteur dans le quartier peut nécessiter une orientation spécifique pour lui donner le plus de chances possibles. Le système, dans sa conception, se rend aveugle à ce genre de réalités. C’est bien d’une discrimination indirecte qu’il s’agit.
R. Oui car les parents africains ont été éduqués mais avec des codes et des repères différents. Il faut néanmoins prendre garde à ne pas insinuer que cette éducation est inférieure par exemple à celle des Portugais.

Q6. Les problèmes des quartiers sont d’abord d’ordre économique et social plutôt que de couleur de peau. On travaille sur la mixité mais comment la mesurer ? Les statistiques ethniques peuvent-elles y aider ?

R. Mais bien sûr ! Ceci dit la question des représentations joue certainement en amont de l’économique et du social pour créer une situation de crise sur ces plans.

Q7. Si l’on regarde la situation d’apartheid qui prévalait aux USA en 1960, on est stupéfait des progrès qu’ils ont réalisés. Comment ont-ils fait ? Ne disons pas que c’est mauvais parce que c‘est américain ! Quand on regarde l’immigration asiatique, ne faut-il pas s’interroger sur les éléments de structure familiale qui interviennent ?

R. Les représentations du noir américain et du noir africain sont différentes. On voit poindre des critères différents qui poseront des problèmes. Quant à l’immigration asiatique, l’histoire est différente. Ils viennent de pays communistes. Ils fonctionnent en vase clos…et puis là aussi les représentations interviennent : ils sont travailleurs, discrets, minutieux etc… autant de clichés positifs…renforcés par la croissance fulgurante de la Chine.

Q8. La situation est-elle plus difficile pour une femme noire que pour un noir ? Quid de l’AFIP ?

R. Oui. Nous avons 68% de femmes qui passent à l’AFIP contre 32% d’hommes. L’AFIP cherche à faire que les situations et les relations sortent du flou par un travail tant sur les jeunes que sur les recruteurs qui souvent ne pensent pas mal faire (jeux de rôles inversés). Notre objectif : les amener à être professionnels et à ne juger qu’objectivement sur les compétences dans un jeu gagnant-gagnant : pas question d’accepter du travail au rabais ! Les AFIPIENS se veulent des ambassadeurs de la professionnalité.

* S : intervention de la salle

Gérard PikettyPol

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