06/12/2004 - Comment répondre politiquement, économiquement, socialement aux délocalisations ? - Guillaume Duval, rédacteur en chef adjoint d' Alternatives Economiques

Exposé
Le problème des délocalisations divise : négligeable pour les uns car ne concernant que 4 % des emplois), crucial pour les autres car si on ne fait rien tout va partir. Tous ont raison. Le phénomène est bien limité aujourd’hui mais il n’en reste pas moins que 53% des emplois du textile ont disparu depuis 1990 et que c’est un phénomène social et psychologique majeur par la menace qu’il fait peser. Celle-ci décourage la consommation et encourage des politiques récessives tournées vers l’épargne et par contre coup l’aggrave.
Il y a peu de statistiques valables sur les délocalisations car les motivations des entreprises sont complexes. En s’en tenant à l’Europe des 15, on peut en revanche appréhender correctement le commerce extérieur (import-export) des marchandises, celui des services et les flux des investissements de l’UE à l’étranger.
- Le commerce extérieur des marchandises. Les importations ne représentent que 10% du PIB contre 15% aux USA. Elles représentaient 7,5 % du PIB en 1992. Il y a donc bien croissance mais l’Union apparaît plus « fermée » que les USA qui sont plus exposés aux délocalisations. Dans ce volume d’importations, la part de la Chine et des PECO (Pays d’Europe Centrale et Orientale) croît effectivement dans le même temps de 2 à 7 %, tandis que les importations venant de Suisse et du Maghreb diminuent. Mais les USA restent le partenaire majeur des 15 avec 17% des importations. Le problème des délocalisations est tout autant un problème vis-à-vis de certains pays émergents qu’un problème vis-à-vis des USA. La balance commerciale de l’UE (solde export-import de marchandises) est équilibrée (Par comparaison, le déficit commercial des USA représente 5% de leur PIB) malgré une situation très nettement importatrice pour l’énergie et les matières premières. Hormis ces secteurs, l’UE a un excédent commercial de 260 GE (milliards d’Euro) avec une situation contrastée suivant les pays : un déficit de 48GE avec la Chine, un excédent – a priori durable – de 28 GE avec les PECO et encore plus considérable avec la Turquie, le Maghreb et l’Amérique latine. Si l’UE a un problème d’équilibre commercial avec la Chine, elle n’en a aucun avec les PECO. Il serait au contraire souhaitable pour le développement de ces pays que sa balance commerciale avec eux soit plus équilibrée. Les propos alarmistes tenus par Mrs Sarkozy et Fabius sur l’élargissement de l’UE sont de ce point de vue bien déplacés. Sur le plan sectoriel, le déficit dans des secteurs comme le textile, la bureautique, la chaussure, le meuble… est largement compensé par des excédents croissants dans les équipements, les véhicules, les produits chimiques, la pharmacie … Mais cette compensation est peu visible pour les citoyens consommateurs qui ne voient bien que la place des Nike made in China ou in Malaysia dans les rayons des supermarchés. Dans ce panorama, il faut noter la faiblesse spécifique de la France sur les équipements, la dégradation de son secteur pharmaceutique. A noter aussi que le contenu en emplois des flux en valeur est naturellement très contrasté (Avec la Chine par exemple 1GE de flux entrant correspond à dix fois plus d’emplois que ceux nécessaires au même flux sortant). Globalement le commerce extérieur des marchandises ne pose pas de problème majeur à l’UE aujourd’hui.

- Le commerce extérieur des services. Les importations croissent de 1,1 % du PIB en 1992 à 1,7 % en 2002mais la balance reste excédentaire de 0,3% du PIB en 2002. L’Asie pèse 15 % dont 3% pour la Chine dans les importations de services. Mais, l’UE a encore un excédent de 2 GE avec la Chine et l’Inde et de 1GE avec les PECO. En revanche l’UE a un déficit important avec les USA où le risque de délocalisation est au moins aussi sérieux qu’avec l’Inde quoique de nature différente (de la même façon que malgré un coût le la vie qui y est plus élevé, les sièges sociaux des entreprises s’établissent davantage à Paris qu’en Creuse ou même à Lyon).

- les investissements de l’UE à l’étranger. Impossible de distinguer nettement les investissements destinés à positionner les entreprises sur de nouveaux marchés de ceux destinés à abaisser le coût des produits destinés au marché de l’UE. On constate une explosion des investissements de l’UE à l’étranger depuis 1990 où ils ne représentaient que 2% des investissements de l’UE. Après un pic à 23% en 2000 avec la « bulle internet », on est retombé aux environs de 10%. Cette explosion est d’abord due à un gonflement massif des investissements aux USA et à une intensification colossale de l’imbrication USA-UE qui est un fait aussi massif que celui du décollage de la Chine. Les investissements de l’UE vers la Chine, l’Inde, le Maghreb ne pèsent presque rien dans ce flux d’investissements. Ce n’est pas bon et cela explique en partie le déficit commercial de l’UE avec la Chine. Les entreprises de l’UE qui investissent à l’étranger génèrent en effet des exportations. C’est le cas avec les PECO avec lesquels l’UE a un excédent commercial durable. Quant au Maghreb et à l’Afrique, la minceur des investissements de l’UE entraîne aujourd’hui une stagnation des échanges et accroît ainsi la pression de l’émigration vers l’UE. Il n’est pas bon de refuser par exemple l’installation de « call centers » dans ces pays.

Les délocalisations profitent-elles aux pays qui les reçoivent ? Tout dépend de la politique du pays d’accueil. Oui, en Chine, en Malaisie, à Taïwan qui ont démarré grâce aux délocalisations japonaises. Non au Mexique, parce que l’Etat est faible, corrompu et que les élites refusent les investissements nécessaires dans la santé, la formation…Le libre échange n’a pas de vertus suffisantes en lui-même. Compte tenu d’un coût du travail relativement bas (pour 100 en France, on a 140 en Allemagne, 105 en Angleterre, 110 au Japon, 140 aux USA et en Suisse), la France bénéficie d’un certain nombre de délocalisations venant de l’étranger d’où une place apparemment flatteuse en termes de volume d’investissements étrangers sur son territoire. Mais c’est au prix d’une certaine instabilité de ces implantations (usines tournevis). Cette instabilité vaut aussi pour les pays du Maghreb, le Mexique… qui se trouvent à leur tour en concurrence avec d’autres pays émergents qui se rendent plus attractifs.

Les délocalisations nuisent-elles aux pays qui les subissent ? Pas nécessairement si elles font prendre conscience de la nécessité de développer ou de consolider de bons atouts pour l’avenir.

Que faire à cet égard ? Abaisser les coûts du travail ? La France n’a pas de problème de compétitivité-coût (cf.ci-dessus) et le coût du travail alimente la demande. Doper l’innovation et la recherche ? Certainement mais cela aurait intérêt à se faire au niveau européen avec des problèmes politiques difficiles : cela implique en fait une plus grande spécialisation ou division du travail pour les grands pays de l’UE et qui peut en décider ? Agir sur la fiscalité reste une voie intéressante. La TVA, mal aimée à gauche, a d’énormes avantages puisque c’est en fait la consommation qui est taxée (les exports ne la subissent pas et les imports sont taxées). Il faudrait donc basculer des taxes ou charges sur la TVA. Il ne faut pas pénaliser les entreprises capitalistiques avec une fiscalité pesant sur les machines comme c’est le cas de la taxe professionnelle dont on a largement exonéré le volet pesant sur les salaires. La TVA est à aussi à cet égard un impôt neutre et donc un bon impôt. Les USA ne la pratiquent pas et ont été conduit à autoriser leurs entreprises à exporter à partir de paradis fiscaux. Ils ont été condamnés par l’OMC mais au fond ils avaient raison pour lutter à armes égales avec les entreprises de l’UE. Enfin il y a un problème avec le transport aérien : le kérosène est toujours détaxé ce qui favorise indûment les délocalisations.

Débat

Q1.Vous dites qu’il n’ y a pas de raison d’abaisser davantage le coût du travail en France et pourtant nous avons un chômage important qui touche majoritairement une population peu qualifiée ? Que faire pour elle ?
R1. La droite comme la gauche a créé beaucoup d’emplois peu qualifiés. Le malheur est que des jeunes qualifiés ont été poussé à occuper ces emplois faute de débouchés qualifiés. De plus aujourd’hui, il n’y a pratiquement plus d’emplois non qualifiés. Il n’y a pas d’autre solution qu’un effort massif de formation de ces gens. Parallèlement pour faire face à l’exonération de charges sur les bas salaires, on a modifié en profondeur le financement de la protection sociale depuis 1980, d’une part dans les années 80 le déplafonnement des cotisations nous a fait passer d’un système de capitation non proportionnel à un système proportionnel aux revenus, d’autre part on a instauré en fait dans les années 90 une progressivité en fonction du revenu. Un effet pervers considérable de cette politique réside d’une part dans le fait que le coût moyen relativement bas du travail en France correspond à un niveau très bas au bas de l’échelle mais à un niveau plus élevé que chez nos concurrents dans le haut de l’échelle (l’ingénieur français est plus cher que l’ingénieur allemand), d’autre part dans la créations de trappes à salaires pratiquement infranchissables par les salariés même diplômés. D’où l’importance de la population smicarde. En bref, on attire déjà trop les usines « tournevis » instables. Il ne faut certainement pas en rajouter.

Q2. Pensez-vous qu’il y a ait un problème d’inadaptation de la formation supérieure ?
R2. Oui ! On a privilégié en France une formation d’excellence pour une petite minorité de gens en y consacrant beaucoup d’argent. Conclusion : Dans sa masse, notre enseignement supérieur n’est pas aujourd’hui à un bon niveau international. Il y a effectivement un problème.

Q3. L’absence de SMIC explique-t-elle le bas taux de chômage de la GB ? Par ailleurs le SMIC égalise les rémunérations alors que le coût de la vie est très variable d’une région à une autre. Qu’en pensez-vous ?
R3. Non sur le premier point. T. Blair a créé un SMIC en 1999. Il augmente rapidement et est pratiquement au niveau français. En revanche, T.Blair a augmenté la dépense publique de près de 5 points du PIB depuis 1999. La réponse est plutôt à trouver du côté de la qualité de cette dépense. Quant au nivellement des rémunérations par le SMIC, il ne semble pas avoir affecté le développement de la région IDF.

Q4. Pensez-vous que la durée du travail et les 35 heures soient en cause dans les délocalisations ?
R4. Non pas vraiment. La Hollande est à 30 heures par semaine résultant il est vrai d’une généralisation du temps partiel pour les femmes (70%) liée d’ailleurs à une absence de politique de création de crèches. Les 35 heures ont été un succès technique et un échec politique parce que fondées sur un pari de solidarité indéfendable.

Q5. Que penser de l’accusation de dumping fiscal de la part des PECO ?
R5. Elle est infondée alors que l’on constate un excédent commercial croissant avec ces pays. Leur problème serait plutôt de savoir comment résister à l’envahissement par les entreprises de l’UE. Il est vrai que le nouvel élargissement de l’UE présente une différence avec le précédent : Espagne, Portugal…Ces pays sortaient d’une dictature, rêvaient du modèle social-démocrate de l’UE. Ils ont donc mené une politique sociale active. Celle-ci n’est manifestement pas la priorité des nouveaux entrants qui ne rêvent que de fonds de pension à l’américaine.

Q6. Parlant de l’effort nécessaire de recherche et d’innovation, vous avez laissé à entendre que cela impliquerait un renouveau de la politique industrielle, tant décriée avec souvent de bons arguments (cf. encore un article récent dans Le Monde dans ce sens). Comment la promouvoir ?
R6. Oui, le primat donné à la politique de la concurrence a des effets catastrophiques. Un point majeur est la taille moyenne des entreprises 1,5 fois supérieure aux USA que dans l’UE (et particulièrement la France).

Gérard Piketty

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