06/11/2006 - Jusqu'où le droit à la provocation ? - Les membres du club entre eux

COMPTE RENDU DU DEBAT INTERNE AU CLUB.

Attentat lors de la projection du film de Scorcese « La dernière tentation du Christ » ; émeutes musulmanes après la publications des caricatures du prophète ou après une citation de Benoît XVI sur l’apport de l’Islam dans une conférence donnée à Ratisbonne sur le thème « Foi et raison » ; menaces de mort islamistes contre le philosophe Redeker après un article sur l’Islam ; menaces de destruction de fresques du XVème siècle à Bologne où Mahomet figure en enfer etc… Face à cela, nous tendons en première réaction soit à en rajouter, soit à s’autocensurer (annulation de représentations d’Idoménée de Mozart à Berlin…)

Le fond de la discussion qui suit est bien résumé par l’extrait suivant de l’entretien avec H.Tincq rapporté par le Monde du 12-3-06, où Marcel Gauchet notait : « Avec la dérision, la religion est malmenée dans ce qu’elle a de plus profond. Le sentiment d’une certaine gravité de l’existence, le sens des interrogations ultimes devant la mort, l’au-delà, le salut sont bafoués par une superficialité satisfaite… La dérision est devenue une sorte de critère de l’hypermodernité. Sans doute faut-il y voir un réflexe d’enfant gâté pour sociétés de très haute prospérité. Elle est un épiphénomène idéologique poussant à la limite la foi libérale de nos sociétés : tout roule tout seul. Alors pourquoi se poser des questions dramatiques ? La gravité n’est plus de saison…Il va de soi que plus on est engagé dans sa foi ou son action politique, plus ce refus du sérieux vous heurte de front. Alors que dire de la réaction dans des sociétés ou communautés où la difficulté de l’existence conserve tout son poids ! »

Face à cela le député UMP A.Roubaud a déposé une proposition de loi 2895 instaurant un délit de blasphème par l’ajout suivant à la loi du 29 juillet 1981 sur la liberté de la presse : « Tout discours, cri, menace, écrit, imprimé, dessin outrageant ou affiche portant volontairement atteinte aux fondements des religions, est une injure ». Le délit d’injure aux personnes physiques ou morales serait ainsi étendu aux idées ! Mais dans un pays laïc, on ne peut parler de blasphème. On voit bien le désir de tolérance dans cette proposition candide qui ne sera sans doute pas votée car comme le dit M.Gauchet dans le même entretien, la liberté d’expression ne doit pas être limitée par le respect des croyances mais par le respect des croyants.

Cette dérision est plus vivement ressentie dans le monde musulman, car en citant encore Gauchet «le problème des européens est qu’il ne comprennent plus ce que la religion veut dire dans des sociétés où elle garde une force très structurante» parce qu’elle se sentent humiliées par la mondialisation à l’occidentale à marche forcée ».
Dans le même esprit, les difficultés réelles rencontrées en France pour intégrer décemment les immigrés en majorité d’origine musulmane et leur donner ainsi clairement une identité française, font de la même façon de ces communautés un terreau sensible à cette dérision et réceptive aux discours fondamentalistes.
Il est éclairant de mettre en rapport avec cette discussion la vague d’ultra-catholicisme qui a déferlé sur la Pologne des années 80 pour lui permettre de se débarrasser du joug communiste. Dans ce cas, le monde occidental s’est bien gardé de la tourner en dérision car elle servait sa stratégie. Cette vague s’est maintenant bien calmée. Pour certains, dire que les convictions religieuses sont du domaine privé est un peu factice. La séparation public-privé ne peut-être aussi nette. Comment interdire les signes religieux à l’école et tolérer dans l’espace public des signes ou propos anti-religieux, notamment de la part d’un prof même s’ils sont tenus hors de sa chaire.

La discussion en vient à la question posée à la liberté d’expression par les lois mémorielles :
- Loi Gayssot du 14 juillet 1990 réprimant les actes racistes, antisémites ou xénophobes.
- Loi du 29 janvier 2001 portant reconnaissance par le France du génocide arménien de 1915, suivie de la proposition de loi du 12 avril 2006 (adoptée par l’AN mais non encore par le Sénat) réprimant les contestations du génocide.
- Loi Taubira du 21 mai 2001 tendant à la reconnaissance de la traite et de l’esclavage en tant que crimes contre l’humanité.
- Loi du 23 février 2005 sur la reconnaissance du rôle positif de la colonisation.
- Proposition de loi visant à lutter contre l’homophobie
qui ont déjà valu un procès à l’historien Petre-Grenouillot pour ses travaux sur la traite négrière et une amorce de procès à Benjamin Stora, spécialiste de l’Algérie.
Il est fait remarquer que la Loi Gayssot est bien différente des autres en ce qu’elle réprime le négationnisme à l’endroit de la shoah. La pertinence des autres et particulièrement de la loi de 2001 sur le génocide arménien est d’autant plus contestable que cette question n’est jamais devenue un vrai sujet de débat ou d’affrontement au sein de la société française. N’en vient-on pas avec ces lois à l’imposition d’un « politiquement correct » par des minorités profitant de surenchères rendues possibles en période préélectorale. Ne faut-il pas admettre que la provocation est le prix à payer pour la liberté culturelle ?
Par ailleurs, une loi réprimant les propos homophobes ne serait qu’un léger voile dont se couvrirait la société pour ne pas entendre ce qui serait alors dit, n’en doutons pas, de façon détournée.

Revenant à la question plus générale de la liberté d’expression, on peut s’irriter de percevoir ici où là derrière la revendication de la liberté d’expression, un désir de faire de l’argent avec de la provocation. La liberté d’expression est alors souvent considérée en même temps que les atteintes à l’ordre public. La génération 68 à la différence de la suivante avait fortement déplacé le curseur du côté de la première. Aujourd’hui un maire peut parfaitement interdire un film en raison des troubles qu’il introduirait dans les consciences locales !
Peut-on y voir aussi un désir de protéger contre des menaces éventuelles face à la complexité de la gestion du fait religieux ?
Peut-être mais attention, ce faisant, à ne pas se laisser prendre au piège d’une soi-disant fragilité des communautés musulmanes car le discours fondamentaliste traduit l’émergence des courants les plus réactionnaires du monde arabe : il est la forme qui y prise par une pensée d’extrême droite fascisante à laquelle la majorité de la population musulmane est opposée. Quitte à protéger, protégeons surtout cette dernière contre ces démons en ne craignant pas de les démasquer. Ils manifestent violemment mais ne respectent pas notre droit à venir manifester devant les mosquées. !
Ceci étant, il est vrai qu’il n’est pas très exaltant d’avoir à manifester pour la liberté d’expression à cause de quelques caricatures pondues par des gamins danois imbéciles.

Autre phénomène à prendre en compte : on est dans un monde où tout se sait immédiatement. Ce qui se passe au Pakistan pèse sans délai chez nous et vice et versa. Impossible de l’occulter. D’où la nécessité de vraiment réfléchir en se mettant dans la « peau de l’autre » avant d’exprimer une opinion publique (cf la conférence de Benoît XVI à Ratisbonne. Il ne peut s’agir d’une joute intellectuelle dans un cercle fermé).

Contrepartie de la liberté d’expression, il est impératif de préserver des lieux où la vérité puisse être défendue. Les récentes prises de position répétée de Claude Allègre sur le changement climatique l’illustrent bien et prêtent à cet égard à réfléchir : un « grand » scientifique aux yeux de l’opinion, coqueluche des médias, peut-il en quelque sorte abuser de son crédit dans un domaine où il n’est pas compétent en déconsidérant immédiatement et bassement dans l’opinion via les médias une expertise scientifique péniblement rassemblée au niveau international sur une question aux conséquences potentielles gravissimes pour l’humanité à l’échéance de quelques décennies ? N’avait-il pas un devoir préalable de rechercher la confrontation dans « un lieu de défense de la vérité » i.e une enceinte scientifique de très haut niveau ?
On a trop vu ce à quoi pouvait mener une certaine liberté d’expression pendant l’occupation pour ne pas contester, non pas les doutes de Cl.Allègre car c’est son droit d’en avoir, mais sa méthode pour les exprimer. Ne voit-on pas aussi poindre dans son geste la tentation de faire de l’argent avec de la provocation ? …d’être agréablement remercié par les politiques rivés au court moyen terme de les avoir détournés de regarder en face la catastrophe annoncée ? Cette réflexion pourrait être prolongée par une réflexion sur la place et la mise place dans notre société de l’expertise scientifique sur les questions susceptible de la bouleverser. Au cas particulier, notre Académie des Sciences, vers qui on s’est retourné à la suite des propos de cl. Allègre, est-elle bien à même d’être ce lieu de défense de la vérité si nécessaire à la défense de la liberté d’expression ?

Gérard Piketty

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