06/10/2008 - L'erreur sarkozienne - Jean Peyrelevade

Exposé

« Je serai le Président du pouvoir d’achat » ! Cela aurait dû normalement renvoyer N.Sarkozy à cette loi toute simple de la macro-économie : On ne peut distribuer plus que ce que l’on produit.
- Avec un commerce extérieur équilibré, la production est ainsi égale à la demande interne, somme de la consommation des ménages et des investissements des entreprises et des administrations. Un taux de croissance de la consommation des ménages supérieur au taux de croissance du PIB implique un taux de croissance des investissements inférieur à celui-ci. Or une autre loi de la macroéconomie est que le taux de croissance d’une économie est égal sur la durée au taux de croissance de son investissement net. Ceci est d’autant plus vrai que, comme on ne va pas faire concurrence à l’Inde ou à la Chine en baissant les salaires, le seul moyen d’augmenter la production de richesses est de capitaliser davantage l’économie.
- Sur le moyen terme, on peut toujours augmenter la demande interne par l’endettement public de la France (déficits publics) et simultanément par des importations supérieures aux exportations (déficit du commerce extérieur) . Protégés par la monnaie unique européenne, nous ne risquons pas d’être acculés rapidement à une dévaluation de notre monnaie. Nous reportons alors les conséquences de ce déficit, via la monnaie commune, sur l’ensemble de la communauté que forme l’UE. Depuis 2000, le PIB a progressé de moins de 2%/an en moyenne, soit moins que le taux de croissance de la demande interne.
Mais tant le premier que le deuxième type de déficits ont des limites : mise en cause de la construction européenne, enlisement budgétaire érodant les marges de manœuvre du gouvernement, participation croissante de capitaux étrangers dans les entreprises françaises avec les risques de délocalisation qui vont de pair.
- Le déficit du commerce extérieur qui traduit le fait que la production est inférieure à la demande interne ne peut s’expliquer, s’il est durable et croissant, que par l’insuffisante compétitivité de notre système productif qui doit exporter suffisamment pour compenser nos importations. La dévaluation « compétitive » de la monnaie étant désormais impossible, toute relance par la demande (augmentation de salaires, distribution publique de pouvoir d’achat) ne peut qu’aggraver la situation du pays et donc à terme éroder encore plus le pouvoir d’achat des ménages. Comme l’investissement des entreprises et des administrations s’est trouvé insuffisant pour augmenter la production au niveau de la demande interne du pays, c’est donc la consommation des ménages (qui dépasse la consommation due aux salaires) qui a été la bénéficiaire de ces déficits publics. Cette insuffisance de l’investissement traduit bien l’insuffisante compétitivité de notre appareil productif car, si ce n’était pas le cas et même si l’épargne française est pompée en partie par l’État, les investissements directs de l’étranger dans les entreprises françaises ou l’épargne étrangère y auraient suppléé, au risque d’un passage progressif sous contrôle étranger.
Pourquoi n’investit-on pas assez en France ? Telle est alors la question principale. Mettons fin au mythe absolu qui veut que depuis 25 ans le partage de la valeur ajoutée se soit déplacé au profit des entreprises et au détriment des ménages (seule catégorie retenue par le comptable national qui n’isole pas « les salariés »). Ceci a bien été observé dans la totalité des pays développés…sauf en France où la marge brute des entreprises était à 33% en 1989 contre 30% aujourd’hui. Les Allemands plus mauvais que nous en 2000 sont aujourd’hui à 41% (source Eurostat) soit un écart considérable. Tous les autres pays européens sont à un niveau supérieur au niveau français, la moyenne étant à 38%.
En bref, la santé de notre appareil productif est bien préoccupante. Il faut regarder de près les raisons de son insuffisante rentabilité. Pour percevoir nos dysfonctionnements, il suffit de constater que l’industrie, secteur qui pourvoit à l’essentiel de nos exportations, est aussi le secteur le plus taxé en France à l’inverse du commerce de détail ou de l’hôtellerie par exemple, secteurs protégés dont les marges se sont développées grâce aux lois Raffarin qui y ont limité la concurrence.

Débat

Q1. Ce déplacement du partage de la valeur ajoutée au profit des ménages est difficile à entendre alors qu’on constate une évolution du travail salarié dans le sens de la précarité avec 75% de CDD à l’embauche.

Q2. Les entreprises du CAC 40 sont apparemment très rentables. Où est le problème de l’insuffisance d’investissement dont Bernard Thibaut rejetait récemment la faute sur les exigences déraisonnables de rentabilité posées par les actionnaires ?
R. Sur le deuxième point, les entreprises du CAC sont l’arbre qui masque la forêt. Si on s’en tient à la localisation de leurs activités, elles ne sont plus françaises (plus de 75% à l’étranger). La part française ne représente pas plus de 15% de la valeur ajoutée française totale. Elle pâtit sans doute aussi d’une insuffisance de rentabilité quoiqu’on ne puisse le certifier car le comptable national ne fait pas la différence entre entreprises cotées ou non.
Mon discours n’est certes pas politiquement correct. Mais comment présente-t-on l’entreprise dans l’imaginaire français ? Ce bien collectif, car il pourvoit seul aux exportations nécessaires à nos besoins d’importations, est en fait perçu comme un lieu d’exploitation et d’affrontement dans l’imaginaire de gauche mais aussi de droite. Tout le monde dit « Vive la recherche, vive l’innovation » Personne ne dit « Vive l’investissement ». Pourquoi ne parle-t-on que du CNRS quand on parle de recherche ? Alors que l’effort public est à un niveau tout à fait correct par rapport à celui de nos principaux concurrents la recherche en entreprise est insuffisante. La raison en est sans doute dans la faiblesse des marges brutes des entreprises. Quand elles sont trop faibles, c’est sur ce poste que l’on commence à rogner en attendant des jours meilleurs.
Sait-on que le taux d’autofinancement des entreprises françaises est aujourd’hui de 55% contre 100% pour les entreprises allemandes qui ont moins de souci à se faire que les nôtres dans la crise actuelle du crédit ? Quant à la précarité, est-ce réalité générale ou problème français ? En 1994, Denis Olivennes, ancien conseiller de Pierre Bérégovoy, pointait du doigt les « préférences françaises pour le chômage » avec une population trop fortement protégée par la réglementation, les syndicats et la jurisprudence qui ont poussé le patronat vers l’emploi sans doute abusif des CDD.

Q3. Comment expliquer au regard de votre thèse que l’épargne française reste élevée et que la France soit toujours considérée comme attractive par les investisseurs étrangers ?

Q4. Qu’est-ce qui peut faire changer la situation présente ? En 1982-1983 nous étions acculés à la dévaluation. Aujourd’hui l’Euro a supprimé cette contrainte. Les Allemands et la BCE peuvent-ils nous obliger à faire quelque chose ? La crise actuelle ne va-t-elle pas conduire à une fuite en avant à laquelle tout le monde va souscrire ?

R. La part de l’épargne française investie à l’étranger est supérieure aux investissements directs de l’étranger en France. De plus, les statistiques considèrent la prise de contrôle d’une entreprise française comme un investissement étranger alors que celle-ci peut être motivée en tout ou partie par l’élimination d’un concurrent externe ou interne au groupe investisseur.
Sur la 2ème question, Maastricht n’est un rappel suffisant que si on s’estime contraint par ses deux critères (limitation du déficit et de la dette publics). Sinon, on peut se coller à un déficit de 2,5% par exemple et continuer à voir se dégrader la situation sauf si cette distribution de pouvoir d’achat va massivement vers l’investissement i.e si l’on opère un freinage de la consommation des ménages. Enfin il n’est pas sûr que les autres États membres ne voient pas avantage au déclin français.

Q5. Les USA ont des déficits monumentaux, une monnaie aussi protégée que la nôtre des dévaluations et pourtant depuis longtemps une croissance qui flirte avec les 3-4% ? Comment expliquer la différence avec la France ?

R. Les USA sont exposés en continu à la dévaluation de leur monnaie. L’€ créé en 1999 s’est alors stabilisé à 0,90 $, il est aujourd’hui à plus d’1,35. Plus de 35% de perte de sa valeur ! Cela ne fait que souligner davantage le problème de leurs déficits. L’épargne US est quasi-nulle et l’investissement US est financé en totalité par l’extérieur. Combien de temps cela durera-t-il ? Beaucoup ne voient la sortie qu’à travers une restauration de l’épargne et une récession.

Q6. Si on se réfère à l’économie réelle de notre pays, on ne voit pas où est le problème.

R. Le changement n’est perceptible que sur la durée mais il est clair : la France rétrograde au sein de l’UE par défaut de compétitivité et d’investissement de son appareil productif. La production n’augmente que faiblement et ne permet donc pas d’augmentation sensible du pouvoir d’achat. Depuis 6-7 ans, notre système de protection sociale est en déficit d’une dizaine de milliards d’Euro par an (0,5% du PIB). Notre système est une gigantesque mutuelle où les cotisations instantanées paient les prestations instantanées. Lorsqu’une mutuelle est en déficit, il y a toujours un rappel de cotisations. Comme les seuls bénéficiaires de ces prestations sont les ménages, la seule solution est l’augmentation de leurs cotisations. On reporte le fardeau sur les générations futures ou sur les entreprises qui finalement le répercutent toujours sur les ménages ? Parce qu’ils sont les seuls à voter ? Résultat : on ne voit plus les problèmes. Le niveau des inégalités est stable si on l’appréhende aux niveaux du décile supérieur et du décile inférieur de la population. Ce n’est qu’au niveau des deux centiles extrêmes, qui ne pèsent pas économiquement, que les inégalités se creusent.

Q7. Notre système de protection sociale a permis de baisser à 13% la part de la population vivant au-dessous du seuil de pauvreté, ce qui est mieux qu’ailleurs. Ne peut-on pas demander à la BEI de financer un vaste programme d’investissements?

R. Les inégalités se creusent en effet fortement aux USA. Ce que nous faisons est bien à condition que les ménages acceptent de payer ce dont ils sont les bénéficiaires. Sur le deuxième point, on peut toujours le demander, mais nous serions les seuls à le faire et cela ne résoudrait d’ailleurs pas le fond du problème !

Q8. Comment jeter un pont entre la lucidité de votre diagnostic et l’action politique ? J’ai l’impression que tant que vous ne développerez pas davantage votre discours avec une dimension de justice sociale, il ne passera pas.

Q9. L’abaissement des charges des entreprises comme réponse au déficit extérieur est pratiqué depuis 20 ans, mais pour quel résultat ? Des économistes soutiennent un point de vue opposé au vôtre sur le partage de la valeur ajoutée.

R. Le point bas historique de la marge brute des entreprises est 1980. Le point haut est 1989. Suivant que le point de départ est l’un ou l’autre vous arrivez à des résultats opposés. Sur la longue période, c’est stable. Mais la question est de savoir si cela est suffisant dans la nouvelle donne de la concurrence mondiale qui prévaut aujourd’hui. La réponse est non.
On a bien allégé les charges mais ce ne sont pas les entreprises qui en ont profité : Jospin avait dit « Travaillez, gagnez autant ». Les entreprises ne pouvant supporter la hausse de 11,5% du coût du travail, le Budget de l’Etat a payé un allègement des charges pour 18 G€/an. Quand Sarkozy dit « travaillez plus pour gagner plus », il le fait en demandant en sens inverse au Budget de l’État de payer 8G€/an d’allègement des charges des entreprises pour compenser le coût plus élevé des heures pour les entreprises au-delà de 35h. Voyez tous les discours, l’allègement des charges doit avoir pour contrepartie d’augmenter les salaires.

Alors comment faire politiquement pour redresser la barre ? D’abord comme tout passe par les budgets publics, la vertu passe par leur rééquilibrage. F.Bayrou l’avait dit bien haut dans sa campagne sans que cela lui ait nui. Ensuite il est clair que plus de marge pour les entreprises est nécessaire à plus d’investissement …ce ne sera peut-être pas suffisant et il faudra voir ensuite pour les incitations. Mais il faut agir sur la durée et ne pas cogner comme l’ont fait les Allemands. On ne supprimera pas la TP d’un seul coup. Avec 2,5% de croissance et à consommation des ménages limitée à 1 ,5% sur quelques années, on est sorti d’affaire. Si nous n’avons pas d’hommes politiques pour faire prévaloir ce cap, que deviendra-t-on, sinon la base de loisirs des légions nordiques ?

Q10. L’attitude du MEDEF ne détruit-elle pas l’image qu’on devrait avoir de l’entreprise ? C’est davantage cela que l’absence de culture macroéconomique des Français qui pose problème.

R. Certes mais voyez l’influence dévastatrice de Besancenot. …et quand on demande à J.C Mailly s’il est conscient du problème posé par la dette et qu’il répond « Je n’ai jamais vu un État faire faillite » !

Q11. Qu’est ce qu’il y a de bon dans l’exemple allemand ?
R. Ils ont tout bon mais ont opéré de façon très brutale. Comment ont-ils pu le faire accepter ? Depuis 2000, les salaires allemands ont baissé de 5% quand les salaires français augmentaient de 15%.

Q12. Ceci étant, il va falloir payer d’abord les conséquences de la crise actuelle.

R. Plus une économie est développée, plus il lui faut une finance développée. L’opposition entre économie réelle et économie financière, vieille lune marxiste, est sans fondement. En revanche, tout système financier laissé à lui-même fait faillite. La réponse est « régulation » ou « faillite ». Il y a eu crise d’abord parce que le crédit immobilier aux USA n’était pas régulé, ensuite parce que les « investments banks » américaines et autres éléments du shadow banking system, inventeurs de la titrisation (securitization) et d’autres produits dérivés, ne l’étaient pas non plus. Non pas par oubli, mais volontairement comme résultat d’un débat idéologique profond… avec pour résultat que ces banques ont disparu et que Goldman & Sachs et Morgan Stanley ont demandé à être régulés pour avoir accès à la réserve fédérale !

Gérard Piketty

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