06/01/2003 - L'afrique peut elle sortir du cercle vicieux : pétrole, criminalité financière, guerres ? - F.X. Verschave, président de Survie, rédacteur de "Billets d' Afrique"

Exposé

Qu’est-ce que la Françafrique ? Un ensemble de relations inavouables tissées entre la France et l’Afrique à la demande du général de Gaulle en 1960 pour maintenir de facto dans la dépendance les pays de l’Afrique coloniale française auxquels l’indépendance venait d’être formellement donnée. L’organisation de cette dépendance, confiée à Jacques Foccart ne pouvait donc qu’être illégale. Quatre raisons à cette organisation :

 La nécessité pour la France de conserver son rang à l’ONU
 L’accès de la France aux matières premières.
 Le financement occulte des partis politiques français.
 Une coopération avec les USA en Afrique dans le cadre de l’extension de la guerre froide à ce continent Ses moyens ?

 La sélection de chefs d’Etat « amis de la France » (illustrée par exemple par l’assassinat du président Togolais Sylvanus Olympio par un groupe de sergents chefs dont G.Eyadema, toujours au pouvoir, ou encore par l’élimination en 1966 de D.Dacko en Centrafrique).
 Une complicité active de ces chefs d’Etat en facilitant leur enrichissement au point que leur fortune (60 milliards pour Houphouët à sa mort) équivaut à la dette de ces pays ;  L’omniprésence des services secrets français (DGSE) auprès d’eux et leur « couverture » par ELF, créée en 1967 à cette fin, mais aussi des PME.
 Le recours à la fraude électorale, au bénéfice notamment d’Houphouët Boigny.
 Des mercenaires (Bob Denard…), électrons libres, toujours défendus par les services secrets.

La corruption, ainsi instituée au sommet, diffuse progressivement vers la base. Les dirigeants se satisfont d’Etats rentiers grâce au pétrole et à l’APD (aide publique au développement). Ils sont hostiles à un développement productif qui ferait émerger une classe moyenne indépendante de leurs largesses et donc capable de contester leur pouvoir (ce qui s’est passé récemment à Madagascar avec l’éviction de Ratsiraka par Ravalomanana). L’invention de la dette cadeau à la fin des années 70 entretient puissament la dynamique du système : des prêts importants à très bas taux d’intérêt sont facilement consentis. Le différentiel avec le taux du marché est comptabilisé en APD. La moitié de cette manne est immédiatement détournée en Suisse par les dirigeants tandis que l’autre moitié est engloutie dans des investissements douteux ou la logique de la commission et de la surfacturation l’emporte sur la rationalité économique. Ceci conduit progressivement à un étranglement de ces pays par la dette et, au début des années 90, les dirigeants, faute de « ressources », se trouvent en difficulté politique et se mettent à instrumentaliser l’ethnisme pour se maintenir au pouvoir (Rwanda, mais aussi côte d’Ivoire aujourd’hui). La criminalité politique se développe. La France avec son allié Lybien pour la destruction de la Sierra Leone et du Liberia, commandite l’assassinat de Sankara au Burkina-Faso et son remplacement par Blaise Compaoré.

Le discours de La Baule favorise en apparence l’expression démocratique en prônant la transparence des urnes mais, derrière, on facilite une centralisation informatique des votes qui permet de fausser aisément les résultats. Toutes les élections restent donc faussées à l’exception de celle du Niger ou le dictateur Maïnassara se fait contrer par des officiers qui organisent des élections correctes ou du Sénégal où grâce au jeu des téléphones portables et des radios locales, Abdou Diouf est balayé. A Madagascar, Ratsiraka est balayé grâce à l’astuce et au courage des femmes qui s’élèvent contre la fraude.

Le cas du Congo-Brazzaville. Dans un élan démocratique, le dictateur Sassou Nguesso, ami de J.Chirac, est renversé en 1991 et la Conférence nationale souveraine exige de porter de 17 à 33% l’impôt pétrolier. Le coup d’Etat fomenté alors par les réseaux Foccart est un échec : Sassou Nguesso est battu aux élections. Le réseau Françafrique organise la guerre civile en 1997 pour le remettre en selle : 1000 tchadiens transportés par les français, la garde présidentielle de Mobutu, l’armée angolaise appuient les miliciens de Nguesso qui revient au pouvoir. La révolte qui éclate fin 1998 fait 100000 morts dans le silence de la presse française. Les vrais faux mercenaires du COS (centre des opérations spéciales de la DGSE : 3000 hommes hors hiérarchie) et les vrais (B.Denard), tous issus de l’extrême droite et du DPS de Le Pen, sont intervenus. Bernard Coursel devient directeur de la garde présidentielle de S.Nguesso puis de la sécurité des installations pétrolières d’ELF au Gabon. B.Courcelle est un ancien de la DGSE chargé du contrôle des trafics d’armes et des mercenaires. Ami de B.Golnisch , il est devenu ensuite garde du corps d’Anne Pingeot (100MF dépensés par F.Mitterand pour protéger le secret) puis fin 1993, il dirige le DPS de le Pen. Résultat de tout cela : malgré la richesse pétrolière, l’évasion à travers les paradis fiscaux et des prêts gagés sur le pétrole à venir ont fait du Congo le pays le plus endetté du monde pour pouvoir acheter des armes.

En Angola, Elf finançait à chaque fois le gouvernement et l’Unita de Savimbi en lutte contre lui. Les consortia pétroliers créés pour exploiter d’énormes gisements sous-marins faisaient une place de 10 à 15 % aux marchands d’armes ainsi récompensés de leurs services : le pétrole et la guerre allaient ensemble. Mêmes circuits financiers de blanchiment manipulés par des anciens des services secrets. Garçon de course des réseaux, J.C Mitterrand ne touche que 13 MF pour services rendus. P.Falcone, lui, gère 3 à 4 milliards de francs de vente d’armes. Au dessus, on trouve Arkadi Gaydamak avec une fortune de plusieurs dizaines de milliards : entre 87 et 93 de grosses opérations financières mafieuses suivant la chute de l’URSS permettent à quelques amis russes dont Gaydamak est le porte parole, de rassembler dans des paradis fiscaux 500 milliards de $ pour racheter l’économie russe. Son ami, M. Khordokovski est devenu la principale fortune de Russie à la tête d’une compagnie pétrolière qui compte H.Kissinger et le Baron de Rothshild comme administrateurs. Sa banque, la Menatep, est vraisemblablement le point d’origine du blanchiment de sommes colossales et est au cœur du Kremlinogate (détournement de prêts du FMI). Ainsi la Françafrique a mué en Mafiafrique.

En 1850, 15% de la production nationale de biens et services concernait des biens publics. Aujourd’hui les luttes sociales ont porté ce pourcentage à plus de 50 % et même le FMI reconnaît qu’aucune économie saine ne peut fonctionner à moins de 35%. Pour lutter contre cette gangrène, il faut faire transposer cette notion au niveau mondial où elle ne représente aujourd’hui que 0,3 % de la production de biens et services. C’est le grand enjeu du siècle à venir.

Débat

Q1 : En Angola, le France aurait soutenu Dos Santos sans hésiter. Qu’en est-il ? Quid de la franc-maçonnerie en Afrique qu’on dit y être bien implantée ?
R1 : La France a soutenu les deux camps en Angola. La grande loge nationale française, aux ordres des USA et qui participe du bouillonnement de réseaux d’initiés issus de la guerre froide, est effectivement très présente en Afrique. L’élite africaine la fréquente.

Q2 : Le trait n’est-il pas forcé, à l’image des 15° d’élévation de la température que vous attribuez au changement climatique ? Les pays qui comptent aujourd’hui ne sont pas ceux de l’Afrique francophone et beaucoup de pays ayant de gros problèmes n’ont pas de pétrole. Il y a une dimension ethnique et religieuse sans doute plus importante que le rôle des mafias. Pourquoi la Côte d’Ivoire explose-t-elle ? Au Congo, on a vu une forte intervention de la compagnie US Occidental avec l’appui du gouvernement américain contre la France. La mafia russe et le réseau Pasqua ne peuvent tout expliquer.

Q3 : L’angle d’approche adopté n’empêche-t-il pas une vision en profondeur de l’Afrique en faisant abstraction de l’histoire ? On peut dire qu’Houphouet a maintenu la cohésion de son pays, qu’Eyadema est l’expression du sud togolais brimé par le nord etc…
Témoignage : « En mission au Congo pour mettre au point une charte des droits de l’Homme, j’ai été immédiatement assiégée par les réseaux francs-maçons, le ministre de la justice et j’ai le sentiment d’avoir été instrumentalisée pour créditer S.Nguesso d’une image démocratique. »

R2-3 : Dans 20 pays on retrouve le même type de réseau et de fonctionnement : des réseaux Foccart pervertis par des méthodes de voyou. A.Sirven est un ancien des services secrets. Ceci étant, je n’ai pas d’estime particulière pour Lissouba qui porte une responsabilité dans la ruine de son pays, comme Chavez au Vénézuela. Quant à l’ethnicisation des problèmes, elle ne date pas d’aujourd’hui. Depuis Lyautey, c’est le B-A-BA de l’assise du pouvoir colonial. Les problèmes religieux existent. Mais c’est le problème de la poule et de l’œuf : l’Islam subsaharien est au départ tolérant. Mais si on fait le lit de la misère, on le dévie. Quant à Houphouet, il a moins massacré que ses pairs, mais il a pillé de façon considérable. Il était entouré exclusivement d’officiers français. Le cancer de l’ « ivoirité » est le fruit de la revanche de sous-officiers progressistes trahis par le général Gueye qu’ils avaient porté au pouvoir, du Pt Gbagbo qui en a fait la base de sa politique, du coup d’état avorté du 19 septembre qui a conduit des officiers à se réfugier au Burkina Fasso et à s’appuyer sur les réseaux français. La France, hantée par le spectre du Rwanda, est prise de remord et a raison de s’interposer dans l’attente d’une force interafricaine d’interposition permettant de résoudre les trois problèmes majeurs : la citoyenneté, la constitution, le problème foncier. Les ONG l’approuvent.

Q4 : Pourquoi n’y a-t-il pas de relais dans la classe politique française à la lutte contre cette situation ?
R4 : Rocard s’est converti à la Françafrique. Son homme Afrique est le plus cynique qui soit. Son soutien à Nguesso , Eyadema et Idriss Déby l’a forcé à renoncer à la présidence de la commission pour le développement du Parlement européen. Sirven a acheté tout le monde. Jospin s’est fait battre sur cette question au sein du PS dont le président de la commission de contrôle des finances est un familier de J.Chirac. Au total, on ne trouve que quelques hommes à droite, une petite minorité dans le PS et les écolos comme relais !

Q5 : Les pétroliers sont placés dans l’alternative : rentrer dans le jeu ou être éjecté. Comment s’en sortir ?
R5 : L’Allemagne est correctement approvisionnée sans avoir eu à pratiquer ce jeu. On accepte ou on refuse. Notre ambition est-elle de représenter 20% de ce que font les USA ? De Gaulle a sacrifié l’indépendance de l’Afrique à celle de la France.
Gérard Piketty.

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