05/12/2005 - Quels défis mondiaux l'Europe doit affronter ? - Tommaso Padoa Schioppa, ancien membre du directoire de la BCE

Exposé

Est-il vrai que l’Europe est en crise et que cette crise est aggravée par le processus européen ? Ma thèse est que l’Europe va mal parce que nous sommes mélancoliques. La mélancolie est une maladie qui peut frapper les sociétés et les faire mourir. Les signes principaux en sont la perte de confiance et du désir d’être actif, le mépris de soi-même. Ce diagnostic est important pour trouver le sens de la sortie de crise. Enormément de livres de bons auteurs décrivent l’UE comme la plus grande invention politique au monde depuis la fin de la 2ème guerre mondiale prédisant même que le XXIème siècle sera celui de l’Europe comme le XXème a été celui du modèle américain.
Ainsi l’UE apparaît comme un succès dans les livres et en crise dans les journaux.
Le cocktail de base de cette invention est composé de deux éléments :
- Un modèle social fait, certes à des degrés divers, de protection sociale et de solidarité dans les différents pays ;
- Une capacité d’aller au-delà de l’Etat-Nation comme détenteur exclusif du pouvoir politique.
On regarde souvent les USA comme le modèle que devrait poursuivre l’UE. Ce n’est pas le cas car les USA s’érigent en Etat-Nation au point que l’on peut se demander si la fédération des Etats-Unis n’est pas en fait la dernière illusion de l’Etat-Nation.
Les questions posées dans la lettre d’invitation expriment la crainte d’avoir à renoncer à ces deux constituants fondamentaux et originaux de l’UE pour répondre aux défis de la mondialisation.
Il était faux de dire que le projet de TC était d’inspiration ultra libérale : les 5% qu’il rajoutait aux traités existants qui redeviennent en vigueur du fait du contretemps imposé par le « non », introduisaient plus de démocratie dans la construction européenne et une meilleure assise à des politiques communes limitant l’emprise du marché (environnement par exemple, mais aussi services publics).
Il est vrai que le social n’est pas la tâche essentielle de la Commission. En raison de l’application du principe de subsidiarité, le pouvoir doit être distribué en matière sociale aux différents niveaux possibles en fonction de l’efficacité recherchée. La réduction des inégalités dans un pays, une région, un territoire, un village est d’abord l’affaire du pays, de la région, du territoire, du village. Le rôle limité de l’UE en la matière n’emporte pas qu’elle soit hostile à ces actions.
Par ailleurs n’oublions pas qu’un système social peut être grand et mauvais comme petit et bon !
Le fait que la compétence de l’UE pour le marché soit juridiquement plus large que la sienne en matière sociale, n’oblige nullement à sacrifier les « modèles » sociaux qui émergent au niveau des pays, régions, territoires etc…. comme le montrent les pays scandinaves dont le succès économique est remarquable au cours des 15 dernières années. Ils montrent que la réponse est « non » à la question : « Faut-il perdre le social pour être compétitifs ?» Les politiques qui ont voulu faire croire le contraire portent une lourde responsabilité. Faut-il alors sacrifier le national pour vivre dans la mondialisation ou poursuivre la construction européenne ? La réponse est là aussi négative.
La mondialisation élimine, il est vrai beaucoup de spécificités mais il est impossible de l’empêcher. Notre identité est-elle atteinte pour autant ? Non. Il n’existe pas de monde cloisonné pacifique et la guerre détruit les identités. Nous avons aujourd’hui 200 Etats recensés et plus de 6000 langues. La situation aura probablement changé dans 50 ans. Le français a perdu de son aura. L’italien a une ambition plus sectorielle (musique, gastronomie, église…). L’idée que l’UE élimine la langue française est fausse. Il y a eu de tout temps une langue pour la maison et une langue pour les affaires. L’avantage d’une seule langue franche est considérable.
Comment donc sortir de la mélancolie ? La sortie est plutôt éthique que psychologique. Si une société perd confiance en elle-même, il n’y a rien à faire : tout justifiera une vision catastrophique des choses.
Débat

Q1. Pourquoi le préambule du projet de TC n’a-t-il su dire clairement ce que vous avez dit ? Le résultat aurait été différent.
R Le texte proposé était médiocre et à certains égards superflu. Si l’on avait proposé une vraie constitution, le oui l’aurait emporté. Il est frappant de voir qu’en Pologne, à peu de temps près, la participation a été de 70% au vote sur l’adhésion à l’UE et de 30% pour l’élection du Parlement européen.
Tout le potentiel de la Convention « Giscard » n’a pas été exploité parce dès le début on a fait choix d’un vote par « ordres » (représentants des Etats, de la Commission, des gouvernements..) plutôt que d’adopter un vote par tête (à l’inverse de ce qu’a fait dès le premier jour, la convention de Philadelphie). Ceci étant une fois le projet établi, il restait préférable qu’il soit adopté. A ce sujet, il faudra respecter le poids des 18 à 20 pays qui auront voté pour le oui pour la suite à donner à ce projet.

Q2 N’est-ce pas un peu théorique de dire que l’on fait le libéralisme au niveau de l’UE et le social au niveau des Etats ? Il y a bien un déclin de la construction sociale en France. Pourquoi n’y a-t-il aucun critère social (minimum de droits sociaux à respecter) dans les critères d’adhésion ?

R. D’abord si on fait le lien entre construction européenne actuelle et déclin du social, la position logique serait alors de sortir de l’UE plutôt que voter non puisque le TC ne fait qu’ajouter 5% dans un sens moins libéral, aux traités existants qui restent en vigueur (Le non est-il un non aux 5% additionnels ou aussi au reste. A question ambigu, réponse ambigüe). Mais sur le fond, comment expliquer que Suède ou la Finlande aient un meilleur modèle social que le modèle français avec des performances économiques supérieures ? Savoir si la compétence de l’UE doit être élargie au domaine social ou si l’UE empêche la construction sociale dans les pays membres sont deux questions différentes.

Q3. Votre position n’est-elle pas un peu angélique quand on voit que le projet de directive Bolkestein prévoyait l’application du droit du pays d’origine dans les échanges de services transfrontaliers ?

R. Plusieurs positions sont possibles sur cette question, mais cela relève d’un débat politique dans un cadre constitutionnel préalablement défini et non du débat sur la constitution.

Q4. Si l’on se concentre sur l’avenir, la vision de Tony Blair va-t-elle l’emporter ? La présidence britannique a souhaité débattre du modèle social européen. Le débat a-t-il été engagé ?

R. Non, c’est un leurre lancé pour éviter de parler d’autre chose.

Q5. Comment va-t-on pouvoir mobiliser pour l’Europe les 18-35 ans ? L’élargissement sans fin a créé un sentiment d’insécurité qui inclut un sentiment de perte d’identité ?

R. Il n’y a pas d’identité exclusive. L’hostilité de toujours entre Sienne et Florence subsiste mais lorsqu’on en vient au niveau Italien ou européen, ils sont également toscans ou italiens.
I. C’est déjà bien difficile de développer deux identités, encore plus si l’on ne sait pas bien définir l’identité européenne.

Q6. Vous avez parlé d’une sortie éthique, qu’entendez-vous par là ? N’y a-t-il pas une contradiction entre la mondialisation et l’individualisme croissant qu’elle entraîne dans nos sociétés avec les valeurs éthiques de solidarité ? On ne tombe pas amoureux d’un taux de croissance et on ne voit plus d’utopie mobilisatrice pour tirer l’Europe chez les 18-35 ans. La sortie par l’éthique laisse un peu sceptique. Si l’on peut mettre une couche d’éthique, tant mieux mais le problème est d’ordre politique.
Dans un article, vous écrivez que pour sortir de l’indécision, il faut que chacun s’exerce au regard de la longue durée. N’y a-t-il pas une défaillance politique pour donner de grands guides et fonder un nouveau contrat qui serait tenu ?

R. Par sortie éthique, je veux dire une solution qui ressort plus du devoir que du plaisir. Le « Plus de guerre » des années 50 doit faire place à une prise de responsabilité des européens sur l’évolution du monde. Cette prise de responsabilité des européens manque aujourd’hui ou l’UE (cf. l’Irak)

Q7. L’élimination des barrières tarifaires devait amener la croissance. Cela n’a pas été le cas. Pourquoi ?

R. C’est un grand débat où il n’y a pas de réponse sûre. Il y a depuis quelques années un écart de croissance entre l’UE et les USA. On avance le manque de flexibilité de nos économies mais elles étaient plus rigides dans la période précédente et inversement le manque de croissance a marqué les USA dans les années 80 qui ont pensé alors adopter le modèle japonais. Mais l’économie japonaise est entrée alors dans une longue période de récession. Je ne pense pas que l’Europe ait à abandonner son modèle social pour retrouver la croissance.

Q8. Le plombier polonais a fait des ravages dans l’opinion lors du référendum. Il n’y a pas eu de pédagogie ad hoc sur l’élargissement à 25. Le débat sur la Turquie est venu au plus mauvais moment. L’UE doit-elle avoir une frontière ?

R. L’élargissement aux 10 PECO représente un accroissement de 70 Mh. Ce ne peut être qu’une source de croissance qui bénéficiera aux autres pays de l’UE. Il est vrai que l’UE n’est pas délimitée clairement par des frontières « naturelles ». L’idée d’une citoyenneté constitutionnelle est la base du système, ce qui n’implique pas que tout pays prêt à adhérer à ce contrat puisse être reçu dans l’UE. En fait le problème serait plus facile à résoudre si l’UE avait une politique étrangère, domaine ou le projet de TC permettait une légère avancée.
Quant au bilan de l’Euro, on a parlé de succès ou d’échec à propos de choses qui n’ont rien à voir avec l’Euro. Le seul échec de l’Euro aurait été qu’il ne soit pas crédible comme monnaie européenne. De ce point de vue, c’et un succès incontestable. La stabilité du pouvoir d’achat est plus grande aujourd’hui qu’auparavant. Faut-il plus de contrôle démocratique sur la BCE ? Il faudrait pour cela que le pouvoir politique soit plus affirmé au niveau de l’Union : la BCE est face au vide ou presque ! dans les faits la BCE ne s’intéresse pas qu’au contrôle de l’inflation mais n’aime pas à le dire.

Gérard Piketty

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