05/03/2007 - Nourrir 9 Milliards d'habitants ? - M. Griffon, agronome, auteur de "Nourrir la planète" O. Jacob

Exposé

La population de la planète devrait effectivement atteindre 9 milliards d’habitants en 2050 pour amrcer ensuite une décroissance. C’est 3 milliards de plus qu’aujourd’hui situés essentiellement dans les PVD. Cela suppose pour les nourrir un effort considérable de leur part alors que plus de 800 millions d’habitants dont 600 millions d’agriculteurs sont déjà chez eux en état de sous alimentation chronique.
Il y a 10 ans, on pensait encore que la planète pourrait nourrir 10 à 15 milliards d’habitants avec les techniques les techniques intensives actuelles de la «révolution verte».
Celle-ci avait été adoptée dans les années 60 par les grands PVD comme l’Inde grâce à des réformes agraires permettant d’acclimater avec des subventions importantes les techniques occidentales aux zones tropicales. Sans cette révolution, il n’y aurait plus de grandes forêts sur la planète.
Mais les réalisations de la révolution verte ont ébranlé cette adhésion : on s’aperçoit que les rendements plafonnent. Les nappes phréatiques baissent dangereusement (60m dans la vallée du Gange) entraînant la salification des sols. Les subventions « marshalliennes » à son profit disparaissent au profit des « ajustements structurels » des budgets entraînant la diminution de l’engraissement, de l’emploi des pesticides et finalement des rendements. Comment s’en sortir ? Si l’on veut amener la partie de la planète qui mange le moins à la situation du pays qui est aujourd’hui dans la médiane i.e le Mexique, il faut doubler la production végétale de la planète sachant qu’il faut 3 calories végétales pour faire une calorie « poulet » et 8 pour faire une calorie « bœuf ». Compte tenu des besoins, ce doublement devrait se traduire par un quintuplement en Afrique, un facteur 2,3 en Asie, 1,9 en Amérique latine etc… Pour l’Asie, région de pentes où les villes et la voierie le disputent à la riziculture, le doublement est problématique.
La production africaine croît comme sa population sans qu’elle parvienne à entamer son problème de pauvreté. Le quintuplement de la production serait une véritable révolution.
L’Amérique latine est peu peuplée. Les rendements y sont faibles. Ils permettraient néanmoins de nourrir le reste du monde en y sacrifiant l’Amazonie (même problématique dans le bassin du Congo)… théoriquement car on y assiste au développement de la production de bio carburants très consommatrice d’espace avec pour conséquence le doublement des cours du maïs et la crise de « la tortilla » au Mexique …et puis les conséquences de la déforestation sur le climat. On est donc bien dans le problème malthusien.
Quelles réponses possibles ? : • Réduire les pertes aux récoltes. Le gain est faible : 5 à 10%. • Augmenter la ressource en eau en construisant des barrages : c’est très cher avec des problèmes écologiques et humains considérables. Les projets existants permettront de produire 250 millions de tonnes supplémentaires. On est loin du 1,3 milliards de tonnes nécessaires. • Potentiel Russe ? • USA non. • L’UE qui utilise trop d’intrants n’est pas compétitive.
Au total, le problème ne pourra se résoudre par le jeu du marché.
Là dessus intervient le problème du renchérissement du pétrole lié à l’insuffisance des réserves classiques et du renchérissement concomitant du prix des engrais non seulement azotés (produits avec du gaz naturel) mais aussi phosphatés en raison du coût de leur transport depuis les mines. Les réserves de ces derniers ne sont au demeurant que de 60 ans au coût actuel de production. Ainsi, coût de plus en plus élevé des intrants, pollution des nappes par les pesticides et insecticides, les bases mêmes de l’agriculture productiviste issue de la révolution verte vacillent. Il y a donc urgence à trouver des alternatives susceptibles de répondre au défi posé. La seule trouvée à ce jour est très complexe parce qu’écologique : en accroissant le fonctionnement biologique des sols avec suppression du labour, on peut obtenir des rendements très intéressants tout en supprimant la pollution des nappes. En fait on ne sait pratiquement rien de ce qui fait la fertilité des sols : rôle des 15000 espèces de bactéries présentes, des termites en milieu tropical, des micro-champignons ? Là est la complexité qu’il s’agit d’éclairer et de maîtriser. En sus, il faudra encore prendre en compte le changement climatique qui sera bien installé en 2050 : dans l’hypothèse la plus saisissante, on entrevoit un accroissement de température de 4-5° dans les immenses plaines du nord du Canada, de la Chine et surtout de la Russie avec beaucoup plus d’eau qui en ferait un immense réservoir de céréales alors que la population chinoise commencera à baisser. En revanche, ce serait la ruine pour l’Australie et de sérieuses difficultés pour le Brésil…

Débat

Q1. Alors vive le changement climatique ! R. Non, car l’Afrique en souffrira énormément avec un déplacement des populations du nord sahélien vers le sud et la disparition des forets côtières. Ce sera aussi catastrophique pour l’Amérique centrale.
Q2. Que penser de l’urbanisation galopante des pays du sud qui se fait souvent sur les meilleures terres agricoles, par exemple en Egypte réduisant les bénéfices du barrage d’Assouan ? … ou encore de l’irrigation à partir d’aquifères quasi fossiles pour produire du blé à un coût très supérieur aux cours mondiaux ?
R. L’utilisation des nappes fossiles comme en Arabie Saoudite est une absurdité qu’on peut qualifier de dumping écologique. La concurrence de l’urbanisation est un vrai problème. Les zones périurbaines sont le lieu d’une agriculture hautement technologique du futur avec du maraîchage, de l’horticulture et des rendements très élevés. Il faut penser leur compatibilité avec la ville (attention aux virus tels que le H5N1) et replanifier la ville en en tenant compte. Plus généralement, il faut repenser l’accumulation de l’eau dans le territoire. Un écosystème correspond à une vingtaine de services rendus qu’il faut préserver.
Q3. Votre exposé est déprimant tant il est difficile d’admettre ce changement radical de perspective. Comment régler le problème du périurbain et de la spéculation immobilière ? Quel écho pour cette thèse en dehors d’un petit cercle d’experts ? Où en est la prise de conscience de la mutation que vous décrivez ?
R. Le non-labour et le semis sous voile végétal permanent -le « mulch »- (cf www.agriculture-de-conservation.com) se développent rapidement en Amérique latine. C’est le début d’un génie écologique issu de l’écologie scientifique qui n’a quasiment rien à voir avec l’écologie politique dont les agriculteurs avertis ne veulent pas. Si l’on donne clairement pour mission au monde agricole de préserver les 20 fonctionnalités des écosystèmes, c’est de la haute technologie et cela vaut alors la peine de soutenir l’agriculture.
Dans ce qu’il est convenu d’appeler la révolution doublement verte, il ne s’agit pas de passer du grand au petit. Au Brésil, ce sont les grandes exploitations qui basculent vers le non-labour. Le mouvement se fait assez naturellement du fait de l’augmentation du prix du pétrole. Cela marche aussi très bien en Indonésie où le paysan est beaucoup plus familier du jeu avec la nature et de la démarche écologique que le paysan beauceron. Quant à la spéculation immobilière dans les couronnes périurbaines, le marché et l’augmentation des prix du pétrole résolveront la question. S’il y a rareté de l’offre agricole, les prix agricoles augmenteront, les marchés anticiperont et spéculeront à la hausse sur le prix des céréales faisant bouger l’équilibre villes-terres agricoles ce qui sera certes une mauvaise nouvelle pour les périurbains pauvres mais réjouira les paysans en réduisant leur dépendance aux subventions.
Q4. Pourquoi ne pas manger moins de viande ? Quelles sont les perspectives ouvertes par l’aquaculture et les produits de la mer ?
R. Bien sûr, la sobriété est de mise ! Ceci dit, il y a des zones où l’on ne peut produire que de la viande. L’aquaculture, quant à elle, consomme certes moins de calories végétales que le poulet (2,5 contre 3,5) mais elle a ses limites : espace utile limité à une fraction minime du linéaire des côtes disputée par ailleurs par le tourisme, pollution par les nitrates, destruction des mangroves (zones de frayage privilégiées) par les fermes à crevettes, épidémies etc… donc prudence avec l’aquaculture.
Q5. Les subventions ont poussé à la révolution verte, n’est-ce pas par les subventions que l’on ira vers la révolution doublement verte ?
R. Il faut transformer les subventions de la PAC en financement des 20 services que doivent rendre les écosystèmes. Il faudra y aider les pays pauvres. Le financement planétaire et les APD devront se réorienter vers le financement du bon fonctionnement des écosystèmes. Vive l’OIE proposée par Chirac. Le Brésil fait un dumping écologique qu’il faut contrer : les régulations à attendre du jeu du marché l’excluent.
Par ailleurs si les prix agricoles augmentent et permettent aux agriculteurs de bien vivre, il n’y aura plus besoin de subventions hors des mécanismes d’assurance.
Q6. Quel rôle pour les OGM dans cette révolution nécessaire ?
Créés pour se substituer aux phytosanitaires, ils ne sont pas nécessaires aujourd’hui. Avec des techniques améliorées, on peut se passer d’eux, mais ils pourraient être utiles à l’avenir dans certains cas. On ne viole pas le fonctionnement de l’écologie avec des OGM bien moins dangereux que les pesticides. Cela n’empêche pas la prudence scientifique.
Q7. Quelles sont les priorités dans la mise en œuvre de la révolution doublement verte, particulièrement dans les pays pauvres ?
R. La transition vers le non-labour et les cultures de couverture sera sans doute plus facile dans ces pays où il n’y a pas une lourde tradition du labour profond et où l’on sera moins rebuté par le semage « dégoûtant » sous la couche de mulch.
Gérard Piketty

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