04/12/2006 - Quelle réalité communautaire chiite au MO ? - André Bourgey, géographe

Exposé 

Dans une vision simpliste, le chiisme est souvent diabolisé. Pour le comprendre, il est nécessaire d’évoquer d’abord ses origines et sa répartition dans le monde. Il sera alors possible de saisir le problème chiite dans le Liban actuel.

1. les origines Mahomet meurt en 632 sans avoir désigné de successeur. Son oncle, Abou Bakr prend les rênes de 632 à 634, suivi d’Omar de 634 à 644 et d’Othman qui est un Omeyade et meurt assassiné en 656. Ali, cousin et gendre du prophète est alors élu contre la volonté du gouverneur de Damas qui le défait en 657 et lui impose un compromis défavorable. Ali est finalement assassiné en 661 et enterré à Nedjaf, un des lieux saints du chiisme en Irak. Les Omeyades vont alors régner jusqu’en 750. Mais les chiites (« les partisans d’Ali ») ne désarment pas et décident que le successeur d’Ali doit être de la famille du prophète. Ils désignent donc Hussein pour lui succéder. Il est à son tour assassiné par les Omeyades en 681 à Kerbala (Irak). Le martyr d’Hussein est l’e véritable élément fondateur du chiisme.

Pour les sunnites, la religion est d’abord une affaire de raison et la religion est très juridique. Pour les chiites, elle prend une tournure plus affective. Le sentiment domine dans une relation personnelle avec Dieu. À la différence du sunnisme, le chiisme est doté d’un clergé hiérarchisé, du simple mollah à l’ayatollah, formé dans les villes de Qom et de Meched en Iran. Le culte des martyrs et d’abord d’Hussein y est très vif. Les pèlerinages dans les lieux saints chiites sont beaucoup plus importants que celui de La Mecque. Meched, sanctuaire de l’imam Rezah a accueilli 15 M de visiteurs en 2005 contre 5M pour la Mecque. Hormis l’Iran où le chiisme est imposé comme religion d’Etat en 1501, les chiites ont partout ailleurs été persécutés par les pouvoirs sunnites animés d’une haine profonde à l’égard des chiites.

Il y a plusieurs branches du chiisme :
• Le « chiisme duodécimain » de loin la plus importante (82%) qui doit son nom au fait qu’elle reconnaît 12 imâms dont le dernier est l’Imam caché dont on attend le retour. En son absence, aucun pouvoir n’est réellement légitime.
• Les Ismaéliens qui ne reconnaissent que 7 imâms. Ils représentent un chiisme extrémiste présent en Syrie, au Yémen, en Inde et au Pakistan.
• Les Druses, aspect du chiisme propagé par Ad-Darazi, vizir d’un calife Fatimide (996-1021). Surtout présents en Syrie et au Liban, ils sont considérés comme des « égarés » par les sunnites qui ne les reconnaissent pas comme musulmans. Leur doctrine est secrète et n’est révélée aux fidèles qu’après un parcours initiatique : pas de liturgie, ni de lieux de culte, ni de pèlerinage. Ils rejettent la charia.
• Les alaouites de Syrie (11% de la population) où ils détiennent les postes clés du pouvoir. Le président syrien est un alaouite.
• Les zaydites du Yémen…

2. Répartition dans le monde. On compte entre 10 et 15 % de chiites sur 1,4 milliard de musulmans dans le monde. 34% des chiites se trouvent en Iran où ils représentent 90% de la population.
Le reste est assez dispersé principalement en Azerbaïdjan (80% de la population), Bahreïn (70%), Irak (60%), Yémen (50%), Liban (40%), Pakistan (33%), Koweït (30%), EAU, Qatar … En Arabie saoudite, ils sont concentrés dans les provinces pétrolières de l’est ce qui ne laisse pas de préoccuper le pouvoir.
Au total près de 190 Millions de chiites.

3. Au Liban, les chiites forment pendant longtemps une communauté méprisée et sans statut. A cause des persécutions, la communauté se réfugie d’abord dans la montagne libanaise puis au nord de la plaine de la Bekaa et sur les plateaux du Liban sud. Pauvre et largement illettrée (83% de la communauté en 1935, 55% en 1950), sans statut politique, ils ne disposent depuis 1943 que d’un strapontin dans le système politique résultant du pacte constitutionnel oral qui régit la vie politique libanaise. D’après celui-ci, le président de la république est maronite, le premier ministre sunnite et le président de la chambre des députés chiite. Ils sont exclus en pratique des grands portefeuilles ministériels.
La misère fait affluer les chiites dans les bidonvilles de la banlieue de Beyrouth à partir de 1960. L’imam Moussa Saadi, mort en 1978, y fonde le mouvement des déshérités (Amal = espoir) et leur donne une dignité. Amal s’oppose mollement à l’invasion israélienne de 1982, d’où la naissance du Hezbollah dirigé depuis 14 ans par Hassan Nasrallah qui a largement structuré le mouvement avec lune aide iranienne d’origine religieuse.

4. Faut-il diaboliser le chiisme ? Beaucoup le pensent tant en Occident que dans le monde arabe (Sunnites, Moubarak, Abdullah de Jordanie, saoudiens, Al-Qaïda…).

Pourtant il y a plus de libertés en Iran qu’en Arabie saoudite. Les femmes y conduisent. Il y a des amphis mixtes dans les facultés. Il faut se rappeler le soutien massif de l’Occident à Saddam Hussein lorsqu’il déclare la guerre à l’Iran en septembre 1980. La France lui livre en 1983 des chasseurs super étendards équipés d’exocets. L’Iran ne l’a pas oublié !

Débat

Q1. Influence des chiites à Gaza ? D’où vient la haine arabe contre les chiites ? La grande famille chiite transcende-t-elle les frontières ?
R. Pas un palestinien n’est chiite. Pas de lien entre le Hamas et le Hezbollah autre que d’opportunité tactique occasionnelle.
La haine entre chiisme et sunnisme correspond à une structure profonde du monde musulman. Les chiites libanais sont profondément libanais. Ceci étant tous les Libanais ont des cousins en Syrie. Se rappeler que ce sont les chrétiens libanais qui ont fait appel aux syriens en 1976 pour contenir les palestiniens.

Q2. Comment expliquer le pacte constitutionnel de 1943 ? Peut-on espérer un rééquilibrage rapide vers une représentation plus équitable de la communauté chiite qui paraît indispensable à un retour au calme au Liban ? Quid des palestiniens au Liban ? Y a-t-il un nationalisme libanais ou la partition Liban-Syrie fait-elle problème ?

R. En 1932, on comptait 51% de chrétiens dont 30% de maronites, 48% de musulmans dont 21% de sunnites et 18% de chiites, et enfin 1% de juifs. Pour ne pas fragiliser le pacte constitutionnel de 1943, il n’y a pas eu de recensement depuis lors.
Aujourd’hui, en raison d’une émigration chrétienne élevée et d’un taux de fécondité chiite 2 à 3 fois supérieur chez les chiites que chez les sunnites, on dénombre 64% de musulmans (dont 40% de chiites, 18% de sunnites et 6% de Druses) et 36% de chrétiens (maronites 20, orthodoxes 8, grecs catholiques 5 et arméniens 3), les chiites réclament un pouvoir rééquilibré en fonction de leur poids dans la population mais ne veulent pas de rattachement à la Syrie. Les accords de Taëf de 1989 sous l’égide de l’Arabie saoudite ont rénové le pacte de 43 en disposant que 50% des députés seraient chrétiens et 50% musulmans mais il n’a pas touché à la structure de l’exécutif. Les chiites ont été oubliés.
S’agissant des palestiniens (environ 400000), toutes les communautés, y compris le Hezbollah, souhaitent leur départ. Ils ne forment plus aujourd’hui un Etat dans l’Etat comme auparavant.
Pendant longtemps, les libanais se disaient appartenir à une communauté (druse, maronite…) et non à une nation. C’est la guerre avec Israël qui a éveillé un sentiment national, guerre qui a appauvri les classes moyennes tandis que certains s’enrichissaient fortement. Beaucoup souhaitent se détacher de la Syrie, mais beaucoup de gens sensés, dont Georges Corm, estiment qu’une certaine présence syrienne est utile. La question de la Syrie est au cœur de la vie politique libanaise.

Q3. Le Hezbollah est un mouvement terroriste autonome représenté au gouvernement. Comment résoudre le problème de la suppression de sa milice armée alors qu’il est soutenu par la Syrie qui cherche à capter le Liban ? La meilleure prise en compte des chiites dans la vie politique libanaise se fera-t-elle par intégration dans la part sunnite ou séparée d’elle ? Attitude de la France ? Quid des Soufis ? Rôle des américains ? Peut-on espérer que la vie politique libanaise ne soit plus dominée par la question religieuse ?
R. R.Hariri a financé le RPR. Chirac a une réaction antisyrienne épidermique et passionnelle qui nuit au crédit de la France dont la politique colle à celle des USA et du clan Hariri. L’intervention de la France en 1860 a provoqué la création du petit Liban circonscrit à la montagne libanaise puis du grand Liban créant alors un grand ressentiment syrien. Le premier ministre Siniora a le soutien des américains à cause du problème irakien. Les soufis sont un mouvement spirituel sunnite non engagé politiquement. Le Hezbollah est mieux armé que l’armée libanaise. Un nouveau pacte constitutionnel est nécessaire à son désarmement. Un accord Israël-Palestine l’amoindrira aussi comme tous les terrorismes.
La question religieuse a encore de beaux jours devant elle tant que les mouvements politiques seront calqués sur des communautés identifiées principalement par la religion.

Gérard Piketty

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