04/04/2011 - Tunisie, Egypte...... - Didier Martin

Tunisie, Égypte : les nouveaux chemins de la démocratie. Avec Mahmoud Ben Romdhane (MBR), Bahgat El Nadi (MH1) et Adel Rifaat (MH2.
Exposé

MBR. La révolution n’a pas encore triomphé. On est en plein dedans ! Le processus a commencé avec le suicide de M.Bouazizi le 17 décembre 2010, considéré alors par le régime de Ben Ali comme un fait divers. La suite lui a donné tort. Le fait divers est devenu un fait social. Bouazizi – diplômé de l‘enseignement supérieur sans travail – symbolisait le désespoir d’une jeunesse sans perspectives et le mépris d’une région abandonnée.
Le système tunisien était alors un système clos où tout était contrôlé. Le RCD, parti du pouvoir, avait enrôlé 20% de la population (contre5% en Chine). On ne voyait pas comment briser ce cercle.
L’immolation de Bouazizi a été le signal de manifestations spontanées, inorganisées et sans leader comme cela a été le cas en Égypte. Ce sont ces caractéristiques qui, en fait, les ont rendues possibles. Elles se sont développées d’abord dans les régions les plus pauvres de l’intérieur. Leur slogan « Le travail est un droit, bande de voleurs ! » fermait la porte à une discussion avec le pouvoir. L’armée sommée d’intervenir par celui-ci a refusé de tirer manifestant son sens de la démocratie.
L’utilisation importante et nouvelle des réseaux « Facebook » qui comptent 2,5 M personnes sur une population de 10 millions a conféré une modernité étonnante au mouvement. La direction nationale de l’UGTT, le syndicat unique, était dans les mains de partisans du pouvoir, mais les directions régionales, puis les avocats, les artistes se sont joints au mouvement.
Les trois discours successifs de Ben Ali : « On vous comprend, mais on va appliquer la loi dans toute sa rigueur » ; « le mouvement est le fait de terroristes. Vous êtes manipulés par l’étranger » et finalement « Je vous ai compris. La censure est terminée. Une commission enquêtera sur les bavures policières. J’ai été trompé et prendrai les mesures qu’il faut » n’ont eu aucun effet sur le mouvement. Je ne me suis personnellement pas rendu compte que j’étais en retrait du mouvement. Face au mot d’ordre « Ben Ali, dégage ! », je me suis retrouvé conservateur, ma fille s’étonnant que je n’ai pas demandé son départ. Les Tunisiens sont radicaux et n’ont pas voulu de compromis. Après la terrible manifestation du 14 janvier, Ben Ali a dû fuir dans la précipitation, incitant en fait les autres dictateurs arabes à résister.
Le Premier Ministre Mohammed Ghannouchi n’a pu assurer l’intérim de la présidence. La rue a imposé le choix du président de l’Assemblée Nationale, ce qui signifiait la destitution définitive de Ben Ali. Ghannouchi, un technicien considéré comme honnête, est toujours Premier Ministre mais avec un gouvernement dont il sera obligé d’en exclure rapidement les caciques du RCD.
L’UGTT n’a pas voulu pas entrer dans le gouvernement et a demandé la mise sur pied d’un « Conseil de la Révolution » à la fois constituant et exécutif. Qu’est-ce que ce Conseil (CNPR) ? C’est tout le monde. On a ouvert une boîte de Pandore. Le gouvernement est contesté. Finalement on se retrouve avec deux légitimités. Tous les gouverneurs sont destitués. La société est considérée comme gangrenée. Les révolutionnaires veulent tout tout de suite. Bref le mouvement prend un virage radical.
En sus d’une commission sur la corruption et les biens mal acquis et d’une commission sur les actions de la police, Yadh Ben Achour, spécialiste des théories politiques islamiques et de droit public, ancien doyen de la faculté des sciences juridiques de Tunis, démissionnaire du Conseil constitutionnel en 1992 et opposant au régime, a été nommé à la tête d’une Commission de réforme des textes et des institutions en vue de les nettoyer des dispositifs mis en place par le régime Ben Ali pour empêcher toute opposition. Elle devra se pencher en priorité sur les amendements à apporter à la Constitution et la loi électorale pour proposer les futures élections sur une nouvelle base juridique. Prévue pour 40 membres initialement, elle en comprend aujourd’hui 140, ce qui ne l’empêche apparemment pas de faire du bon travail.
Le gouvernement en place est bien faible face à l’insécurité, une certaine pagaille dans les bureaux, des médias en furie, hier pour Ben Ali, qui en rajoutent dans l’activisme révolutionnaire. Sa communication est bien faible face aux exigences de changement immédiat. Finalement, Ghannouchi a été acculé à démissionner le 27 février et a été remplacé par Caïd Essebsi, un vieux routier de 84 ans, charismatique et plein de bagout. On pense à Bourguiba.
Survient alors la révolution lybienne, un cortège de difficultés et une explosion des demandes sociales. La radicalité prévaut mais on a passé des caps importants. On a des institutions, la vigilance citoyenne avec des femmes au centre. Les défis fondamentaux tiennent au décalage entre l’explosion des besoins et la capacité à y répondre. 2011 est plus mauvais de 2010 et le redressement n’est pas encore en vue. Ils tiennent aussi à la composition de la future assemblée constituante et au poids qu’y auront les partis non démocratiques. La révolution tunisienne est une révolution arabe. Les politiques étrangères de l’UE doivent être révisées profondément. La complicité avec les dictatures n’est plus de mise. De sa réussite dépend la paix d’un monde à venir où la démocratie ne sera plus l’apanage l’Occident. L’UE peut/doit nous y aider !

MH1. En Égypte aussi, tout est venu de l’explosion le 25 janvier d’une jeunesse maîtrisant les techniques modernes de communication. Bouazizi a été le catalyseur, l’assassinat d’un jeune blogueur par la police l’étincelle La police a été brutale (900 morts en 18 jours). Là aussi trois discours de Moubarak avant son départ. Là aussi l’armée n’a pas tiré au moment crucial. La découverte que la démocratie pouvait être pour tout le monde, qu’on pouvait se rassembler et se parler a été un éblouissement. Dans les révolutions précédentes (1919 contre les anglais), toutes les classes sociales étaient là, mais l’individu, le « je », n’existait pas. Pendant 30 années d’isolement de l’individu, les gens estimaient que le problème de l’identité nationale était l’affaire du Raïs. La fierté nationale est très forte et maintenant cette question est maintenant l’affaire de chacun. C’est un mouvement irréversible bien que pour l’instant on n’ait renversé que quelques têtes. 70 officiers supérieurs de la police se sont rangés du côté du peuple au sein de la police. La vie a repris son cours et tout semble se tasser. Le pouvoir est aux mains du Conseil supérieur des forces armées (CSFA), des gens mis en place par Moubarak bénéficiant des privilèges qu’il avait donnés à l’armée.
Mais celle-ci n’a pas tiré au moment crucial pour ne pas perdre son prestige qui est réel. Elle tient un discours de complicité avec la révolution tout en ayant les deux mains sur les freins. Elle tente de mettre en place des institutions plus ouvertes aux contestataires. Elle accepte parfois de reculer. Elle a accepté de chasser le Premier ministre et a demandé trois noms aux manifestants. Le lendemain, l’un d’eux était nommé et proclamait place Tahrir « Je tiens ma légitimité de vous ! ».
L’armée veut bien changer mais « pas trop », ce qui ne satisfait pas les révolutionnaires. D’où ce « truc qu’elle a proposé : un référendum à voter dans les 18 jours pour modifier 9 articles de la constitution limitant en particulier à deux mandats de 4 ans la durée du mandat présidentiel. Mais, deux semaines après, le Conseil sort un projet constitutionnel de 60 articles !!! Cela montre la fluidité de la situation. On est en situation de double pouvoir, celui du CSFA et celui des mobilisations dont sont capables les jeunes révolutionnaires.
Les Frères Musulmans (FM) sont là au grand jour mais ne peuvent prendre trop de liberté par rapport à ces derniers. Ils sont obligés de participer à leurs manifestations.
MH2. Le départ de Ben Ali a été un élément déclencheur important pour les égyptiens, rouspéteurs de toujours mais de façon peu durable. Le mouvement a été moins spontané qu’en Tunisie. Il était déjà organisé avant le 25 janvier. La révolution tunisienne l’a aidé à imaginer une solution radicale. Le slogan de la place Tahrir a été « Liberté » et non « Démocratie ». Cette idée, assimilée à la démocratie de Bush, n’est pas très respectée. Mais, de même qu’en Tunisie, sans l’intervention d’Obama qui a interdit à l’armée d’intervenir, le mouvement aurait capoté.

Débat

Q1. La révolution tunisienne est radicale, mais la situation «économique est très mauvaise. Avenir des radicaux ? En Égypte, les blogueurs ont été dépassés par l’ampleur du mvt. Il était donc spontané ! Position de l’armée ? On est perplexe. Il y a des arrestations et des tortures. Quelles sont les forces sociales qui contribuent à radicaliser le mvt en Tunisie ? Comment intégrer les jeunes dans les nouvelles institutions ? Comment est jugée l’Arabie saoudite ? Le parti islamiste tunisien essaie d’avoir un visage démocratique. Peut-on s’y fier ?
R MH1. Les jeunes égyptiens étaient très organisés. Le mvt a dépassé leurs espoirs. Leur revendication première : un État de droit ! Liberté et dignité individuelle !.
R MH2. Ce n’était pas une organisation léniniste. Seulement quelques pôles de jeunes sans projet stratégique précis. Mais des dizaines de milliers de personnes savaient ce qu’ils pensaient et en retenaient ceci ou cela. Ce sont les dirigeants de ce mouvement qui négocient avec les militaires. Il y avait bien une pré-organisation.
R MBR. Il n’y a plus de commerce avec la Lybie. Nous sommes à côté d’un pays en guerre. Il va falloir que le peuple en prenne conscience. Nous aurons besoin d’aide pour éviter la contre-révolution. Elle sera très rentable politiquement. C’est un moment historique. L’UE doit saisir cette opportunité qui passe. Tout le pays est très exigeant. L’UGTT veut le pouvoir pour éviter d’avoir à rendre des comptes.
Les jeunes sont déjà engagés dans nombre de « Clubs Citoyens ». Les Islamistes font « gentils ». Il faut les amener à un maximum d’engagements démocratiques et les battre en rassemblant nos forces.
R MH1. Les Frères Musulmans (FM) ont toujours fait partie du « régime » en prenant en charge l’action sociale. En s’associant à la révolution, ils ont gagné leurs galons. Mais ils ne sont pas les seuls en scène. Une aile s’est détachée, le « parti du milieu » qui se revendique de l’AKP turque. Les FM parlent démocratie et constitution. La Charia est laissée de côté. Ils tiennent à garder le contact avec la « place Tahrir ». Mais méfiance. Toutes les forces démocratiques doivent s’unir et, même au grand jour, ils n’auront pas la majorité.
Quant à l’Arabie Saoudite, les USA l’ont laissé soutenir l’émir de Bahrein. Elle a fait pression sur eux pour ne pas abandonner Moubarak. Elle est derrière la démarche hasardeuse des USA en Lybie. Les USA sont très inquiets de la situation au Yémen. La chute du président Saleh pourrait entraîner le Bahrein à majorité chiite dans son sillage et déstabiliser l’Arabie Saoudite (NDLR : L’AS demande maintenant le départ de Saleh !)

Q2. Il y a en France une crainte de l’immigration dans les classes moyennes et populaires. Comment voyez-vous le soutien possible de l’UE ? L’Union pour la méditerranée (UPM) peut-elle jouer un rôle ? Et l’Iran dans tout cela ? Sincérité des propos d’Obama ?
R MH1. On n’a pas beaucoup de respect pour la Ligue Arabe mais on a pris conscience des soutiens populaires. Le fait d’être arabes, de parler la même langue compte beaucoup. Les syriens sont entrés dans le processus.
R MBR. Une grosse partie des jeunes tunisiens rêve depuis longtemps de venir en Europe. La Révolution n’apporte pas de solution immédiate. Il fait beau. La police est passive, d’où des départs massifs. Il n’y a pas de rejet de l’UPM. Nous sommes preneurs d’un statut avancé et d’une Union euro-méditerranéenne qui serait bien plus que l’UPM.
R MH2. Obama a fait de mauvais choix : face au problème lybien ; face au problème palestinien et à la colonisation de la Palestine ; face au problème afghan. Il a dit qu’il fallait que Khadaft dégage mais Bill Gates a immédiatement dit que la chute de Khadafi n’était pas l’objectif ! On ne comprend pas.
R MH1. Les mouvements populaires arabes sont avec les insurgés lybiens. Il faut les défendre. On est favorable à l’intervention de l’OTAN….

Gérard Piketty

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