03/06/2002 - Où est passée la Gauche Israëlienne ? Où en est l'opinion publique juive en France sur le conflit israélo-palestinien ? - Jacques Kowal, vice président, et Tal Aronzon secrétaire générale, France, de la "Paix Maintenant"

Exposé de J.Kowal La gauche israélienne, si on l’identifie au parti désireux d’une paix dans la reconnaissance mutuelle d’un état israélien et d’un état palestinien, s’acceptant et capables de construire leur avenir dans une coopération fructueuse, cette gauche là, à l’exception du petit parti Meretz (10 députés), n’est plus discernable au parlement (Knesset) depuis que le parti travailliste a rejoint la coalition menée par Ariel Sharon.
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Les jeunes juifs venus en Palestine il y a plus de 50 ans, n’avaient pas une claire conscience d’une population palestinienne. Celle-ci, au sortir de la domination ottomane puis du mandat britannique, n’émettait d’ailleurs pas alors de vive prétention à la construction d’un état-nation. Elle s’est progressivement affirmée depuis en miroir aux ambitions juives et en dépit des réserves des pays arabes.
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La coexistence n’est devenue fortement conflictuelle qu’après la guerre des six jours (1967) et la conquête par Israël au-delà de la ” ligne verte “, de Gaza, de la Cisjordanie et du Golan. Moshé Dayan voyait déjà à l’époque un piège pour Israël dans l’occupation de ces territoires.
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La flambée d’espoir, partagée par la population palestinienne, après le lancement du processus d’Oslo en septembre 1993, a complètement disparu sous la poussée des extrêmes : assassinat d’Y Rabin du côté israëlien, attentats suicides palestiniens à la veille des élections de 2001 faisant suite aux discussions de Taba.
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La population israélienne apeurée par ceux-ci s’est réfugiée dans les bras d’A.Sharon bien que consciente de ce qu’il n’était pas l’homme d’une issue politique possible du conflit dont près de 70% des israéliens perçoivent néanmoins les contours inéluctables..
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Celle-ci ne peut en effet survenir que sur la base d’un retrait en deçà de la ” ligne verte ” de 1967, le démantèlement des colonies, le partage de Jérusalem qu’E.Barak avait eu le courage de proposer, enfin le renoncement du droit au retour pour les palestiniens. Israël s’établirait ainsi sur près de 20000 km2 pour Israël contre près de 6000 pour le futur état palestinien. A.Sharon est bien loin de cette position puisqu’il ne propose de recéder que 43% des territoires occupés, soit moins de 3000 km2, truffés de colonies qu’il veut maintenir (Nombre d’immigrés venus de Russie à partir de 1990 y ont été installés), et qu’il exclut tout partage sur Jérusalem. Le Golan dont les réserves d’eau couvrent 100% des besoins jordaniens et une partie de ceux d’Israël et de Gaza, pose quant à lui de ce fait un grave problème non clarifié à ce jour.
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La proportionnelle intégrale a permis à 19 partis d’être représentés à la Knesset où Sharon ne détient qu’une faible majorité, d’ailleurs fragile, avec 63 sièges. D’où une impuissance à régler politiquement le problème.
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L’espoir doit être mis dans un sursaut de la société civile où Shalom Ah’shav, qui propose un retrait unilatéral israélien en deçà de la ligne verte, s’investit à fond. Elle a pu rassembler 60000 personnes à Tel Aviv en début d’année.
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Ce sursaut doit viser à provoquer une rencontre sur cette base entre Aron et Arafat, qui reste le seul interlocuteur possible et devra déboucher sur une conférence internationale comprenant les USA, l’Europe et les grands pays arabes pour apporter les garanties nécessaires aux deux parties. Ce schéma reprend la récente proposition saoudienne dont on peut penser qu’elle avait l’aval des USA malgré l’attitude très ambiguë de G.W.Bush.
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Comme pour contrer une telle dynamique, on semble assister à une connivence objective entre le Hamas et A.Sharon. L’opération ” Mur de protection ” de ce dernier ne s’en est en effet pris qu’à Arafat et à ses leviers d’action, s’abstenant soigneusement de porter le fer dans les centres nerveux du Hamas à Gaza où réside son chef, le cheikh Yacine. Pour entretenir la dynamique du couple infernal terrorisme/représailles pour rassurer la population, on ne pouvait mieux faire, sachant que 65% de la population de Gaza a moins de 15 ans et y vit humiliée sans perspective d’avenir.
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Mais si les attentats continuent, l’opinion israélienne prendra conscience de l’impasse. Savoir l’exploiter nécessiterait qu’un homme d’Etat talent. Où est-il alors que S.Péres est totalement discrédité et que les autres leaders de la gauche sont aujourd’hui honnis de l’opinion ?
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En France, on ne peut dire que l’on assiste à un regain d’antisémitisme par rapport au bruit de fond habituel. Les évènements ne sont que le reflet du conflit dans une frange de la population d’origine arabe, encouragée par le sentiment que donne une large part de la communauté juive de soutenir Israël les yeux fermés. Ceci étant, face aux 60000 manifestants mobilisés le 11 avril par le CRIF ” contre l’antisémitisme et pour le soutien à Israël “, Shalom Ah’shav a pu réunir 4000 personnes sous sa bannière le même jour dans une manifestation séparée. C’est tout à fait significatif, compte tenu du courage nécessaire à ce choix.
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Mme ARONZON pense que les actes de violence sont surtout le fait de jeunes qui ont besoin de s’identifier à une cause et qu’ils révèlent plus un problème culturel et social qu’un conflit réel entre la population juive et la population d’origine arabe. Elle est plus préoccupée par les analyses sommaires de quelques intellectuels juifs que cache mal l’élégance du propos. Des tensions sont observables au sein du CRIF et l’on peut espérer une évolution de ses positions.
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S’agissant d’Israël, il faut souligner que c’est déjà le sursaut de la société civile qui a arraché aux politiques le retrait du Liban sud. Cette société civile, convaincue dans sa majorité de la nécessité des deux Etats, serre néanmoins les rangs derrière A.Sharon après chaque attentat. Enfin il faut admettre que l’extension des colonies après le début du processus d’Oslo a accru la méfiance des palestiniens et que les responsabilités ont été partagées à Camp David : Barak est sans doute allé moins loin qu’il ne l’a dit au lendemain de Taba (il n’y a pas eu de PV de la rencontre) et de ce fait a contribué aussi à ranger derrière Sharon une population israélienne déçue par le ” non ” palestinien.
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Débat..
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Pourquoi ne rien dire des exactions commises par Tsahal à Jenine ?
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J.K : Y en -a-t-il eu ? 150 à 200 maisons ont été détruites selon des sources palestiniennes. On ne dispose à ce jour que du rapport d’AI qui ne reprend pas cette accusation. Shalom Ah’shav soutient l’idée d’une commission d’enquête. Ceci étant, la guerre est une chose terrible. Les jeunes israéliens de 18 ans ont comme les autres la peur de mourir et c’est le premier qui tire qui sauve sa peau.
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Poids américain dans le règlement du conflit. Bush soutient Sharon : en quoi sa politique peut-elle conduire à la paix qui semble pourtant de l’intérêt de l’Amérique ?
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J.K : Bush subventionne effectivement Israël à hauteur de 3 milliards de $/an pour l’essentiel pour ses armements (ce qui est considérable et en fait une subvention à son industrie d’armement). Il est prisonnier de son aile chrétienne et est sous la pression du lobby juif (6 millions de juifs aux USA) qui soutient très majoritairement Sharon et est particulièrement puissant à New York (3 millions de juifs). Ceci étant, on peut espérer que ce soutien n’est que tactique et qu’il reprendra un jour ou l’autre la proposition de paix formulée, sans doute avec son aval, par l’Arabie saoudite dont le partenariat est stratégiquement plus vital à long terme pour les Etats-Unis (ndlr : cela renvoie à l’analyse stratégique de la sécurité propre de l’Arabie saoudite, aujourd’hui pleinement dépendante des USA). A cet égard, comme le souligne une intervenante, le monde arabo-musulman est comme une cocotte minute : les palestiniens lui paraissent aujourd’hui les damnés de la terre et il ne suit pas forcément ses dirigeants, les doigts sur la couture du pantalon.
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Le problème du droit au retour pour les palestiniens. Le problème des colons.
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J.K : Le retour de tous les réfugiés est inconcevable compte tenu des croissances respectives des populations d’origine juive et arabe. Il est d’ailleurs plus qu’improbable : reconnaître ce droit, symbole très important pour les Palestiniens, est nécessaire mais il faut en négocier les modalités (regroupement familial, compensations.). Quant aux colons, il faudra bien leur donner le choix entre l’organisation d’un retour en deçà de la ligne verte et l’acquisition de la nationalité palestinienne assortie des garanties politique nécessaires.
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La viabilité économique d’Israël étant déjà limite. Que dire de la viabilité d’un futur état palestinien regroupant la Cisjordanie et Gaza ? Ne manque-t-il pas un volet dans le schéma de paix de Shalom Ah’shav ? L’Europe ne pourrait-elle pas être une pièce maîtresse à cet égard ?
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J.K : En temps de paix, Israël peut se passer des 3 milliards de $ US qui ne représentent que 10% du budget. Par ailleurs, il existe aussi une diaspora palestinienne non négligeable (500000 personnes) et très performante dans le monde moderne qui jouera un rôle important pour l’avenir de la Palestine. Ceci étant, la coopération entre les deux pays sera naturellement féconde, voire indispensable, pour les deux pays. Il faudrait la concevoir politiquement. L’UE pourrait y jouer un rôle majeur tant dans la conception que dans son développement.
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Pourquoi une conférence internationale plutôt que l’ONU ?
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J.K : Israël n’a qu’une confiance très limitée en l’ONU au vu de son ” efficacité ” tant au Liban qu’en Bosnie (Srebreniça). Comment l’ONU pourrait-elle s’interposer et contrôler des passages de kamikazes vers Israël ? C’est impossible : il faut une vraie paix avec des garanties directes des pays qui sont à l’évidence concernés : USA, UE, pays arabes.
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Quid de l’objection de conscience au sein de Tsahal ?
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J.K : La peine encourue par le refus de servir est de 35 jours de prison militaire. Autant dire rien. A ce niveau, c’est un problème de conscience dramatique : si l’on refuse de partir, un autre partira à votre place et risquera sa vie. Le mouvement ne concerne aujourd’hui que 400 à 500 personnes. Je ne comprends pas qu’ils acceptent que d’autres aient à prendre leur place. Shalom Ah’shav ne s’est pas prononcé sur ce problème.
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Arafat peut-il être encore l’interlocuteur alors qu’il ne contrôle manifestement pas le Hamas et que celui-ci détient du côté palestinien la clé du conflit par sa capacité à mobiliser des kamikazes psychologiquement insupportables pour la population israélienne ? Peut-on penser que le Hamas ait une vision ” raisonnable ” de la fin possible du conflit, telle que celle qu’esquisse Shalom Ah’shav ? Cheikh Yacine est-il abordable ?
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J.K : Le premier point est une vraie question même si aujourd’hui Arafat ne peut être que l’interlocuteur. La réponse au troisième est aujourd’hui négative parce qu’Arafat est l’interlocuteur. Sur le deuxième, tout dépend de la capacité des sociétés civiles israéliennes et palestiniennes à développer un dialogue qui existe déjà.
Une intervenante souligne l’indispensable et possible changement des mentalités (sur la colonisation et son coût effarant, préjudiciable à une politique sociale active par exemple)..
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Gérard PIKETTY

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