03/05/2010 - L'euro : projet ou fardeau ? - Eric Le Boucher

Exposé

Nous sommes en train de passer de la crise économique à la crise de la dette, en fait deux phases de la même crise née de l’éclatement en 2007 d’une bulle d’endettement privé aux USA.
La première se termine, à preuve l’évocation par les chinois d’une réévaluation du yuan signe d’une confiance dans la reprise de l’économie US qui croît à 3%/an (avec un aléa lors de la fin en fin d’été du plan Obama de soutien à l’économie).
Globalement le FMI a relevé sa perspective mondiale de 1% la portant à 4 ¼ %. Dans ce cadre, l’Asie repart si fort qu’il faudrait envisager un freinage. L’Afrique se réveille, même si on ne le voit pas en Europe et en France. Les USA sont affaiblis. L’UE, qui n’est pourtant pas à l’origine de la crise, est, elle, très affaiblie.
Un krach d’une grande banque pourrait bien sûr nous faire replonger. Il n’est pas très probable sans être impossible. Beaucoup de petites banques US meurent encore. On entre donc dans une 2ème phase prédite depuis longtemps faite d’affrontements entre les banques et le politique. La dette générée par la bulle a été en gros transférée aux gouvernements qui, pour l’Occident, héritent d’un accroissement de 35% du ratio dette/PIB et de 35 millions de chômeurs supplémentaires.
Dans l’UE, chacun, à l’exception de l’Allemagne, s’interroge sur le type d’emplois à créer et plus généralement sur son modèle économique. La livre britannique a perdu 20% de sa valeur par rapport à l’Euro. Le modèle économique britannique n’est pas si abîmé qu’on voudrait le croire. L’Espagne et le Portugal ont plus de 20% de chômeurs. Ils voudraient recréer beaucoup d’emplois mais ne savent le faire surtout avec une dette qui pourrait dépasser les 100% du PIB en 2014 selon le FMI. Les intérêts de la dette sont devenus un poste budgétaire majeur (6% du PIB en Grèce, 3 en France) avec une menace sur les taux d’intérêts qui risquent de remonter.
L’argent ne va pas manquer. Ce n’est pas un problème d’épargne mais de doute qui s’est introduit dans l’esprit des « investisseurs ». Les fonds de pension et les banques y ont vu des affaires à faire. Comment rendre cette dette soutenable ? J’écarte l’inflation difficile à gérer au sein de l’UE et le défaut de paiement. Une étude américaine solide a montré qu’avec une dette au delà de 90% du PIB, les gouvernements perdent le contrôle de la situation. Comment donc faire pour la contenir ou la ramener en deçà ? L’affrontement a commencé. Alors qu’il y a six mois à peine, on ne parlait que du retour des États et du G20 dans la gestion de l’économie, les marchés ont repris le pouvoir et se sont pris d’inquiétude pour la Grèce avec des hedge funds qui posent de bonnes questions mais qui, faute de réponse depuis 6 mois, se sont mis à exiger des taux d’intérêts plus élevés. Les gouvernements paraissent impuissants face aux marchés qui demandent l’austérité et un modèle sans endettement. 20% d’ajustement de la dette pour la Grèce n’est pas impossible. Le Canada l’a déjà fait.
Dans cet affrontement, c’est donc finalement l’UE qui est punie alors que la crise ne vient pas d’elle. Il faut voir par ailleurs que nous sommes entrés dans une 3ème phase de la mondialisation. Au début, la fabrication des produits bas de gamme a été transférée dans les pays en développement. Puis la Chine est devenue l’atelier du Monde même pour des produits très élaborés. Nombre de sociétés occidentales s’y sont installées (le 2ème labo d’IBM est à Pékin). Enfin les sociétés des pays émergents (Inde, Chine) entrent maintenant dans le jeu capitaliste en se posant en concurrents des groupes occidentaux dans des domaines technologiquement avancés. La Chine forme 750 000 ingénieurs/an soit près de 2,5 fois plus que la France. Nous avons perdu 10 à 15 points de compétitivité qui se voient dans le recul des positions françaises sur le marché international et dans l’incapacité de nos petites ou moyennes PME de dégager des marges permettant l’innovation. Un sentiment d’acceptation du déclin paraît se propager soit qu’on soit devenus de vieux pays (Allemagne), soit qu’on se dise « Après tout, c’est bien leur tour ! ». Ce sentiment s’accompagne d’un abandon de la force, de la conquête, de la bagarre pour la démocratie et l’on voit poindre, à ce sujet, l’ironie de la Chine, des africains …

Débat

Q1. Voyez-vous les prémisses d’un alignement des gouvernances économiques au sein de l’UE ?
R. Il est très difficile de faire une Union financière. Faut-il une spécialisation par pays ? Mais comment y arriver quand on n’est pas un même peuple.

Q2. Je suis surpris de ce que vous dites sur notre perte de compétitivité. L’industrie automobile n’est pas aux abois. C’est en Allemagne que l’on vend le plus de Renault-Sandero. Le régime d’amaigrissement imposé à la Grèce ne risque-t-il pas d’assécher la capacité de consommation du pays ? Est-on vraiment dans la solidarité européenne avec des États prêtant à 5% ce qu’ils peuvent se procurer à 1% ?
R. La compétitivité ne se définit pas dans l’absolu mais relativement à ce qui se passe ailleurs (cf. l’anecdote des deux journalistes africains poursuivis par un lion. L’un demande à l’autre « Passe-moi tes chaussures », « Pourquoi, tu vois bien que le lion va plus vite que nous » « Oui, mais je serais devant toi » !! Les coûts allemands ont baissé de 10 à 15% dans le cadre de la concertation Shroeder-syndicats. C’est d’ailleurs pour cela que se vendent en Allemagne beaucoup de voitures Renault-Sandero qui sont par ailleurs fabriquées par Renault-Dacia en Roumanie et non en France. Pour la Grèce, il est sûr qu’il ne faut pas faire plus que le nécessaire. Les emprunts d’État à moyen terme ne sont pas au taux de 1% qui est un taux à court terme.
S. On peut penser que le taux de 5% sera réduit si le plan d’assainissement grec se traduit effectivement dans la réalité. On est encore dans la négociation. S’agissant des « modèles », Les États ne peuvent changer de modèle de production ou de spécialisation en claquant des doigts. Le « modèle » est la résultante des choix de milliers d’acteurs sur lesquels l’État n’a qu’une influence très marginale. Il résulte pour beaucoup d’une culture industrielle et commerciale dont les racines sont profondes. Le problème français est bien cerné : défaut ou incapacité à faire émerger une diversité d’entreprises moyennes capables de se nicher astucieusement sur le marché international. C’est pour beaucoup un problème de compétitivité que traduit bien le creusement profond du déficit commercial du pays. Mais c’est aussi un problème de culture des PME françaises qui peinent à s’adapter dans leur démarche commerciale aux données et contraintes de la mondialisation. La « spéculation » a révélé un problème profond qui met le pays et l’UE au pied du mur.

Q3. Il y a 18 mois, on disait que la zone Euro nous protégeait. On semble maintenant dire le contraire. On surréagit aussi hystériquement que les marchés. Donc pas trop d’hystérie sur la Grèce. Mais il reste qu’Eurostat a couvert les truanderies grecques et que c’est une honte pour la classe politique et les médias. S’agissant de la compétitivité par rapport à l’Allemagne, je pense que la question du foncier y est pour beaucoup. Le foncier y est beaucoup moins cher dégageant autant pour le pouvoir d’achat.
R. La création de l’€ aurait du enclencher un processus de coordination des politiques économiques et budgétaires. Paradoxalement, c’est le contraire qui s’est roduit. Chacun, à l’exception de l’Allemagne, s’est cru à l’abri avec une confortable possibilité de s’endetter à un coût très avantageux. Résultat, la zone €, au lieu de nous protéger, prête le flanc a des attaques des marchés qui la mettent aujourd’hui en question. Nous sommes mis clairement au pied du mur. Les opinions n’en avaient pas conscience, il y a 18 mois.
La mondialisation est très positive. On a évité jusqu’ici le protectionnisme qui a provoqué une catastrophe après la crise de 1929. Est-ce définitif ? Le programme socialiste, à mots couverts, n’a pas abandonné cette vieille lune.

Q4. Les contraintes environnementales ne vont-elles pas changer la donne ? On observe aussi une montée des Droites en Europe de l’Est.
R. Quand il y a plus de chômeurs, il y a plus de « Le Pen ». L’impact de l’environnement est encore négligeable. Il n’est pas à l’échelle du problème. Dans le stock de brevets, le premier poste revient à l’armement. L’environnement ne représente que 2,5%.

Q5. Parmi les six membres fondateurs de l’Union, la relève ne peut venir que de la coopération franco-allemande. La politique industrielle française, au lieu de viser des PME qui auraient permis des coopérations, s’est concentrée sur la consolidation de gros champions nationaux. Quid d’une possible coopération de ce type ?
R. C’est bien tard pour y songer. Encore une fois, l’action de l’État à court terme est plus que limitée. C’est une question de culture d’entreprise et d’adaptation à la mondialisation qui n’a pas été suffisamment prise en compte par la culture industrielle française. On ne peut décréter le changement du jour au lendemain. Quant aux grosses entreprises, les cas d’Aventis et d’Alsthom ont été très mal vécus par les allemands. Mais le problème est plus politique.

Q6. On voudrait nous donner le modèle allemand en modèle, mais l’État providence était l’essence de ce modèle. Il a été mis à bas par le programme Harz IV de G.Shroeder. Les Allemands sont à cet égard dans le même bateau que nous à ceci près qu’ils ont accepté les sacrifices nécessaires. Au niveau des étudiants, l’UE semble tellement acquise qu’il n’y a plus besoin de la faire. À leurs yeux, en y mettant un peu d’âme, l’UE pourrait redémarrer.
R. Les Allemands sont les moins keynésiens du monde. D’où le déficit de débat en Europe. La recherche du consensus syndicats-patronat continue d’y exister. Il y a chez eux une méconnaissance totale des marchés, plus un côté provincial et la volonté d’avoir raison (« On vous avait bien prévenu pour la Grèce ! ») qui explique leur attitude récente.

Q7. Votre avis sur les agences de notations ? R. Elles n’ont pas vu le danger du gonflement des crédits « subprimes » Elles se refont une virginité…un peu vite ! Il faudrait une agence publique. Difficile à vendre à Bruxelles !

Q8. Peut-on affirmer que l’économique mène définitivement le monde ? Le politique n’a-t-il pas les moyens de contrer la puissance financière ?
R. Le politique peut tout à condition de s’entendre avec les autres pays concernés !

Q9. En Chine, on assiste au triomphe du politique qui est capable de focaliser les forces économiques à des fins cadrées. C’est aussi le cas aux USA. Le seul sens de l’Europe est qu’elle puisse représenter un moyen de trouver un nouvel équilibre du monde. Sinon, elle n’a plus d’intérêt.
R. L’Europe a un savoir faire original. Le plus petit y a autant de poids que les grands. Reste la volonté politique de le faire prévaloir en jouant « serrés », loyalement et avec vigueur pour avoir des résultats encourageants. Face à des égoïsmes à courte vue des États, elle n’a pas véritablement le choix ! Elle est en face d’un problème qui lui pose cette question cruciale. Plus de démocratie, plus de Parlement européen face aux États sont une clé de la solution !

Gérard Piketty

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