03/05/1999 - Après la guerre, qu'adviendra-t-il du KOSOVO et de la SERBIE ? - Joseph Krulic, Historien

COMMENT COMPRENDRE ce qui apparaît d’une centaine de façons comme le suicide de la Serbie qui se construit ou plutôt se détruit à partir d’une conception ethnicisée de la nation alors que la communauté serbe n’a probablement pas le désir d’occuper le terrain rendu libre par la fuite des kosovars ? Pourquoi l’élite serbe ne se rebelle-t-elle pas et permet-elle au contraire à Milosevic de s’appuyer sur les tendances hégémoniques de l’inconscient collectif ? Qu’adviendra-t-il de la Serbie, de la Macédoine, du Monténégro à la sortie de la guerre, et même de l’OTAN dont plusieurs membres n’acceptent pas réellement cette guerre ?

- Joseph Krulic fait sienne l’affirmation : ” la guerre dans des Balkans a commencé au Kosovo et se finira au Kosovo “. Il rappelle que Milosevic était un homme du sérail yougoslave, proche de Tito, par des relations familiales, et numéro deux de la ligue des communistes de Serbie. Sa tante est la secrétaire du Maréchal. Il a pu passer deux ans aux USA dans une banque yougoslave. Il en a retiré l’idée que seuls les USA comptaient vraiment. En 1987, face à des échauffourées manipulées par des ultra nationalistes serbes à Pristina, il franchit la ligne rouge posée par Tito (” pour que la Yougoslavie vive, il faut une Serbie faible “) en se prononçant pour la révision du statut d’autonomie accordé en 1974 au Kosovo. Il se propulse dès la fin de 1987 à la tête de la ligue des communistes de Serbie, et supprime l’autonomie de la province le 23 mars 1989. Son discours du 28 juin 1989 devant un million de serbes venus de toute la Yougoslavie pour l’anniversaire de la bataille mythique de Kosovo Pollje, va provoquer la sortie de la Slovénie puis de la Croatie puis de la Bosnie de la république fédérale et déclencher la guerre.

L’affaire mûrit rapidement : Milosevic parvient le 23 décembre 1990 à se faire élire président de la république de Serbie au deuxième tour contre Vuk Drascovic et l’opposant Yvan Juric qui ne recueille que 2 % des voix. Le même jour un référendum de souveraineté en Slovénie décide de la sécession. La Croatie fera de même au mois de juin. Au début de 1992, en vingt-quatre heures, la communauté internationale saisie par la Bosnie prendra Milosevic de vitesse en la reconnaissant comme État indépendant. La Guerre dans ces trois pays ne s’achèvera qu’en 1995 avec le traité de l’Elysée au mois de décembre qui fait suite aux accords de Dayton.

Les nationalistes kosovars ont compris que seul le combat permet d’obtenir quelque chose, et ils observent que les Serbes de Bosnie ont obtenu un territoire : la République Serbska sur laquelle les réfugiés bosniaques n’ont pas voulu se réinstaller. Ils provoquent la rupture entre la LDK créée par Ibrahim Rugova en 1992 et l’UCK créé en 1996 (certains voient dans cette création une manœuvre des services secrets serbes). Rugova qui se dit président du Kosovo ” autonome ” après les élections du ” parlement Kosovar ” de 1992 puis 1998, mais sans reconnaissance internationale, ne peut éviter le déclenchement de la lutte armée entre l’UCK et les serbes en 1998.

Celle-ci conduit à l’accord Holbrook-Milosevic de la fin 1998 et à une purge de l’armée serbe en novembre 1998 qui prépare vraisemblablement la mise en place du plan de purification. Milosevic cherche à gagner du temps avec la négociation d’un accord à Rambouillet (où la délégation kosovare est dirigée par l’un des chefs de l’UCK, Hashim Thaqi, chef du gouvernement provisoire kosovar, Ibrahim Rugova n’étant qu’un des membres de la délégation), accord finalement refusé par les serbes.

- Chacune des deux communautés se réclame d’une histoire en partie mythique à partir d’éléments pour le moins embrouillés et d’inexactitudes.

Les serbes considèrent le Kosovo comme le cœur de leur identité (10 monastères autour de Pec) alors qu’ils avaient bâti un empire multinational. Pour eux, les kosovars n’étaient pas là à l’époque alors que ceci est contredit par les inscriptions des cimetières. Passés sous domination turque au 15ème siècle, les albanais se sont convertis bon gré mal gré à l’Islam (néanmoins on compte 100 000 chrétiens en Albanie. Mère Thérésa est issue de cette communauté). Dès lors ils se sont fait les complices des turcs contre les serbes. Pendant la seconde guerre mondiale, la grande Albanie a été réalisée par les fascistes italiens accueillis en libérateurs du Kosovo. En 1945, les kosovars se révoltent contre l’armée titiste et de fait il n’y a pas eu de résistants kosovars contre les nazis. Les albanais se considèrent, à juste titre, comme les premiers occupants du Kosovo bien avant l’empire médiéval serbe, mais le droit international ignore le droit du premier occupant. Le Kosovo est rattaché à la Serbie en 1913 à la suite des victoires serbes sur les turcs. La monarchie serbe s’est efforcée de serbiser le Kosovo entre les deux guerres et les kosovars ont été préssurés par Tito jusqu’en 1966. Il est inexact de parler d’une immigration albanaise au Kosovo depuis 1945. La revendication kosovare de donner au Kosovo le statut de république à l’égal des autres républiques de la fédération yougoslave date de 1981 après la mort de Tito (1980). Elle a ranimé le nationalisme serbe. Ni les uns ni les autres n’ont une culture du droit des minorités : les minorités, cela se supprime ou se brime. L’article d’Ismaël Kadaré dans Le Monde du 4 mai 1999 illustre bien le manichéisme qui règne de part et d’autre.

Parmi les différences avec les trois crises précédentes (Slovénie, Croatie, Bosnie), il faut relever:

- pour Milosevic, les albanais sont clairement hors du yougoslavisme,

- le Kosovo n’a jamais été une république à part entière susceptible de faire l’objet d’une reconnaissance internationale : elle n’a été qu’une région autonome sans droit de faire sécession,

- l’intervention de l’OTAN constitue la première intervention extérieure sans mandat du conseil de sécurité (article 51 de la charte de l’ONU). On intervient ici au sein d’un Etat souverain et le recours à la convention européenne des droits de l’homme pour le justifier est un bricolage juridique.

- Si Milosevic tient jusqu’à l’hiver, la guerre est perdue pour l’OTAN: les réfugiés ne reviendront jamais. Si l’OTAN gagne d’ici septembre sans intervention terrestre, on s’acheminera vers une autonomie sous protectorat international avec des variantes : une partition interne au Kosovo faisant suite à une négociation, ou, restant dans la logique de Rambouillet, tout le Kosovo sera mis sous contrôle de l’ONU et de l’OTAN avec un mandat international pendant une période transitoire (trois ans) menant à une indépendance avec ou sans attachement à l’Albanie. À noter que l’UCK revendique aussi la partie albanophone (un tiers) de la Macédoine.

- Milosevic pourra t-il se maintenir s’il perd le Kosovo. Il faut craindre une montée de l’extrême droite de Seselj. Sa défaite lors de l’élection présidentielle n’a résulté que de tractations de Milosevic avec les opposants au régime, alors que l’électorat se partageait à peu près également entre son extrême droite, les partisans de Milosevic et les opposants au régime. Ceux-ci, au demeurant, comptaient beaucoup de nationalistes dont le romantique et confus Vuk Daskovic qui pourrait peut-être l’emporter pour un temps.

La division des opposants est bien apparue dans l’affaire de l’annulation des élections communales en 1997 où ils n’ont pu emporter la mairie de Belgrade en raison de la trahison de Draskovic. La chance de Milosevic est qu’il apparaît plus ou moins comme celui qui peut éviter une guerre civile entre serbes comme celle qui a eu lieu entre 1941 et 1945 et qui reste dans les mémoires. Le Monténégro restera-t-il dans la fédération yougoslave ? Depuis longtemps la population est divisée sur ce sujet. L’issue est difficile à prévoir. La sécession se fait dans le sang.

Convient-il d’absolutiser le juridique comme le fait Joseph Krulic ? Le droit est au service du plus fort qui l’arrange à sa guise. Ne voit-on pas à l’œuvre une volonté internationale de démanteler la Yougoslavie comme cela a été le cas pour l’Union Soviétique ? Pour Joseph Krulic, aucun expert ne soutient sérieusement cette thèse et il est de fait que le droit, une fois écrit, est une force de résistance à des évolutions inconsidérées. En 1992, la Bosnie a ainsi pu être reconnue comme un État indépendant en vingt-quatre heures ce qui serait impossible au Kosovo.

Qu’y a-t-il à la racine du nationalisme serbe ? En Bosnie on parlait surtout d’opposition entre serbes et croates. On ne parlait pas ou peu d’opposition entre serbes et musulmans ? La guerre qui au moyen-âge se solde par la défaite du Kosovo Pollje, est une guerre entre deux empire multi linguistiques, opposant une chrétienté menacée dans son idéal chrétien à des musulmans. Les nationalismes albanais et serbes n’en sont pas au même stade. Adem Demaci qui est un opposant à la ligne prônée par L Rugova et qui deviendra le parrain de l’UCK a passé 28 ans dans les prisons de Tito. Les kosovars, qui accèdent à l’alphabétisation depuis vingt ans, éprouvent des sentiments de révolte qui alimente un mouvement national. La constitution d’un État-nation serbe date de 1878. Il s’est agrandi au Kosovo en 1913 grâce à sa victoire sur les turcs. L’attentat de Sarajevo en 1914 est le fait d’une quarantaine de personnes dont un des concepteurs de l’épuration ethnique.

Pourquoi l’OTAN soutient-elle un territoire qui n’est pas un État alors qu’elle a laissé la Bosnie à l’agonie? Comment faire régresser les dynamiques nationalistes qui apparaissent aujourd’hui archaïques et mettre l’intelligence au travail ?

Les perspectives esquissées par Joseph Krulic incluent toutes à terme et d’une façon ou d’une autre une partition du territoire serbe pour séparer les deux communautés. Les conditions issues de Rambouillet sont de cette veine alors que le fond du problème est d’apprendre à des communautés différentes à dépasser leurs communautarismes et à vivre positivement ensemble. En opposition avec cette approche de partition qui supposait l’invention militaire, il faut remarquer, comme l’a fait Krulic, que l’argumentation pour justifier en droit l’intervention de l’OTAN est faible. L’Union Européenne ne veut aucune relation de quelque nature que ce soit avec une Serbie basant sa politique sur des affrontements communautaires (le discours de l’Union européenne à tenir vis-à-vis de la Turquie ne serait alors évidemment pas confortable). La logique d’une telle approche serait le blocus total (qui reste une approche de guerre) jusqu’à l’adoption par Belgrade d’une claire politique de réconciliation qui n’est certainement pas crédible avec le maintien de Milosevic à la tête de la Serbie. Au départ on voulait stopper l’exode des kosovars. Mais aujourd’hui que l’horreur est accomplie (en grande partie par la faute de l’OTAN) et que tout est à reconstruire faut-il se donner leur retour rapide comme la première priorité? Derrière tout cela, la vraie question est de savoir s’il est possible de faire coexister des communautés qui ont décidé de s’affronter. Pour Joseph Krulic, la réponse est vraisemblablement négative et il faut sans doute procéder par le détour d’une séparation pour espérer voir se recréer un processus de rapprochement.

Dans ce cas alors que le Kosovo n’est en aucune façon un enjeu économique significatif, la question se pose de savoir s’il ne faut pas sans négociation avec Milosevic, mettre le paquet pour aider l’Albanie et arrêter les bombardements mais en laissant la Serbie sous un blocus contraignant, plutôt que de s’engager dans la voie d’une autonomie du Kosovo ou de sa partition interne avec le risque supplémentaire d’une contagion à la Macédoine. En d’autres termes il s’agit de savoir si l’objectif de la guerre est le Kosovo ou Milosevic. Au plan des moyens, la Serbie n’ayant pas d’accès à la mer et étant entouré de pays de l’Union européenne, ne faut-il pas alors, pour schématiser, mobiliser les douaniers plutôt que des militaires qui causent des dégâts, dont l’Union européenne risque d’avoir ultérieurement à financer la réparation ?

Comment se fait-il que les serbes n’aient pas réagi après la défaite de la Bosnie faisant suite à elle de la Croatie ? On a observé une forte chute de la popularité de Milosevic après; la signature du traité de l’Elysée en décembre 1995 et les trois mouvements serbes d’opposition ont fait annuler les élections communales au deuxième semestre 1996. Mais on en a vu les limites avec la trahison de Vuk Draskovic. Beaucoup de gens ont quitté la Serbie. Le problème majeur de la Serbie est qu’elle doit faire face d’une part à la décolonisation avec la dislocation de la fédération et ses conséquences au Kosovo, d’autre part à la nécessité d’une réforme intérieure. Il est difficile de mener deux gros chantiers politiques de front. Les turpitudes réelles de Milosevic n’expliquent pas tout. Milosevic gère un navire fou. C’est moins un vrai dictateur qu’un gestionnaire bricoleur des résidus d’un système totalitaire, même s’il a créé une police puissante (110 000 hommes armés en 1992-1993) qui, avec des milices qu’il a laissé se développer, se livrent sans doute à des exactions au Kosovo.

Gérard Piketty,

membre du Club citoyens

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