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02/11/2015 - Les migrations et l'Europe - Catherine Wihtol de Wenden

Ce n’est pas la première fois que nous assistons à une grande vague de migration en Europe. On a eu au lendemain de la 1ère guerre mondiale les 12 M de « retournés » en Allemagne venant de Pologne ou de Prusse orientale ou encore 500000 demandeurs d’asile après la chute du mur de Berlin en 1989 .

Cette vague de 4 M Syriens qui ont fui le pays (2 en Turquie, 1,2 au Liban, 0,6 en Jordanie) était-elle prévisible ?

Jusqu’à la crise syrienne, les « printemps arabes » n’ont pas provoqué beaucoup de migrations. La Tunisie a envoyé 66000 personnes en Europe. Les flux concernaient surtout des familles. En 2011 on croyait à une chute rapide d’Assad. On ne peut donc pas dire que cette migration était complétement prévisible.. L’UE n’était pas mal préparée : tous les pays étaient signataires de la convention de l’ONU de Genève de 1951 « relative au statut des réfugiés ». En revanche il y a une faille dans la volonté politique.

Il n’y eut que des belles paroles lors du dialogue à haut niveau organisé par l’ONU à New York en 2013 alors que 366 personnes périssaient en mer au large de Lampedusa. La réponse de l’UE se limita à augmenter le budget de Frontex et accroître la lutte contre l’immigration clandestine.

La proposition Juncker d’accueillir 40000 personnes supplémentaires au titre du droit d’asile avec répartition par quotas entre les pays de l’UE, a été rejetée. C’est alors que survint la mort du petit Aylan sur la plage de Bodrum qui fit frémir l’opinion. Cependant une ligne de fracture apparut vite, les pays d’Europe de l’Est rejetant des mesures obligatoires et permanentes.

La culture de l’asile est mal partagée en Europe. Elle existe en France mais l’accueil des arméniens puis des républicains espagnols fût très mauvais. Il y eut une exception pour les boat people vietnamiens pour faire pièce au communisme et un peu pour le Chili. Hors cela durcissement permanent mettant la sécurité au centre de la politique migratoire. Donc politique sécuritaire à Bruxelles et politique d’opinion dans les pays. Le coût du contrôle est devenu très important avec une augmentation rapide du budget de Frontex ; avec SIS [1] ; …. Malgré la multiplication des instruments de contrôle, le système ne marche pas (30000 morts depuis 15 ans, 5 à 6 millions de sans papiers ni expulsables, ni régularisables (non reconnus comme nationaux dans leurs pays d’origine). Le droit de sortie s’est élargi et le droit d’entrée s’est réduit. Pourquoi ne pas inverser le Droit et poser que le Droit c’est la mobilité ?

Calais : 4000 migrants en attente. Depuis 20 ans, un véritable parcours d’obstacles est organisé pour les décourager. Pas de toit pour les accueillir. Une ville s’est créée avec sa mosquée. L’idée majeure de la politique est d’éviter l’effet d’appel même si on aurait une possibilité d’accueillir mieux avec une volonté politique. 100 personnes arrivent à passer quotidiennement en UK.

La culture de l’accueil n’est pas encouragée en France par crainte du FN qui en fait guide la politique d’accueil et d’immigration.

L’EU est la première destination migratoire au monde. Beaucoup de demandeurs d’asile viennent du monde anglophone et la France n’est pas la plus accessible géographiquement.

Le système actuel est notamment régi par les accords Dublin 2 de 2003, signés par 32 Etats européens. Le principe : un demandeur d’asile peut déposer son dossier uniquement dans le pays où il a été enregistré par les autorités pour la première fois ( « principe « One stop, one shot »). Censé éviter qu’un requérant ne sollicite l’asile à plusieurs endroits, ce système a un effet pervers : il met une pression considérable sur les zones géographiquement les plus proches de la Méditerranée (Italie, Grèce, Espagne) avec une coexistence difficile avec le tourisme. En attendant l’éventuelle mise en place d’une solidarité européenne dans ce domaine, les Etats membres continuent de légiférer dans leur coin.

Les accords Dublin 3 de 2013 assouplissent un peu la règle ‘One stop, one shot » en introduisant une possibilité de faire examiner son dossier de demande d’asile par un autre pays que le pays d’accueil :

« Si à une étape de l’enquête sur votre demande de statut de réfugié il apparait que votre demande devrait être traitée dans un autre pays membre, votre demande pourra être traitée conformément au Règlement. L’Irlande peut demander à un autre pays membre du Règlement de prendre en charge votre demande. Par exemple, cette situation se produirait si un autre pays vous avait délivré un visa ou un permis de travail ou si vous aviez franchi les frontières d’un pays membre avant de faire votre demande d’asile en Irlande. »

Tout ceci se déroule dans un contexte marqué par une crise de l’identité européenne. Pas de solidarité entre les pays de l’EU. Érosion des valeurs de l’Europe et cela alors que l’Europe a besoin des migrants. L’âge médian en Europe est de 40 ans avec un manque de MO dans certains secteurs et des migrants de plus en plus qualifiés. Beau gâchis ! Il est vrai que l’Europe a été une terre de départ au XIXème siècle. Il y avait 5% de migrants en 1900. On en est à 3,5 % aujourd’hui. On vit sous le mythe de l’autochtonie.

Débat

     Q1. À Calais on fait le travail de blocage pour les anglais. Pourquoi ?

  1. L’UK ne fait pas partie des accords de Schengen dont elle demande néanmoins le respect. Les passeurs se font payer. Les passeurs improvisés sont nombreux.

      Q2. On en est où sur la question du retour ?

  1.    Introduction d’une clause de cessation d’asile si le conflit n’existe plus. Échec total. Ce fut une politique pour l’opinion publique.

Comment envisager le retour dans une région d’émigration ? Il faudrait plutôt réfléchir à un retour en milieu urbain. Il y a aussi beaucoup de clientélisme dans le pays de départ qui rend difficile de construire une entreprise. Il faudrait assainir le système politique contre la corruption. Enfin ne pas oublier que l’argent envoyé par le migrant est très important pour le développement du pays de départ. Les régions de migration sont ainsi les plus riches engendrant des inégalités (pays rentiers de leur émigration).

      Q3. Y a –t-il des modèles basés sur l’ouverture totale des frontières ?

  1. Oui. Mais c’est un schéma peu probable. L’Europe s’est construite sur l’ouverture totale des frontières intérieures. Il y a ainsi 22 espaces de libre circulation dans le monde. Plus les gens circulent, plus on retire de bénéfice de cette ouverture. Le patronat est favorable à l’ouverture des frontières ce qui explique le très faible taux de reconduite au pays d’origine qui est d’ailleurs d’un coût élevé et n’empêche pas des essais de retour.

      Q4. Question des mineurs isolés ? Les départements se plaignent du coût d’accueil correspondant.

  1. Cela renvoie à la convention internationale de 1989 relatives aux droits de l’enfant. C’est l’Espagne qui est la plus touchée. Beaucoup de personnes viennent du Maroc. Des mineurs indésirables dans leurs familles. L’Espagne a mis au point une politique d’accueil assez élaborée.

      Q5. À quoi sert Frontex ?

  1. Frontex a une mission de contrôle pour réduire les risques du passage et non pour l’essentiel une mission de sauvetage. Mais beaucoup de petites embarcations échappent au repérage radar. Souvent les passeurs achètent des cargos à la casse qu’ils remplissent et abandonnent.
  2.    Frontex, attaqué par ses contrôles s’est un peu assagi. Les données sont connues mais le message ne passe pas. Il y a une directive de protection temporaire pour faire face aux demandes massives mais personne n’en parle. Pas de volonté politique forte tant à droite qu’à gauche tétanisée par le FN.

      Q6. On ne peut pas ignorer la relation entre migrants et chômage. On a 5 millions de chômeurs. Ce n’est pas du discours.

  1. Tous les travaux montrent que cela rapporte plus que cela ne coûte. Mais quel homme politique osera répondre au FN quand on entend « Ils prennent le travail des français ». Le marché est très segmenté. Les migrants prennent le travail dont les autres ne veulent pas. (métiers 3D : Dirty, Difficult, Dangerous). Ex : les médecins de campagne. L’Allemagne a tenté d’ouvrir ses frontières à la MO qualifiée. Cela n’a pas bien réussi, en partie à cause de l’obstacle de la langue.

      Q7. Ce que disent les chercheurs n’a aucun impact sur les politiques. Pourquoi ?

  1. Les politiques regardent les sondages. Les chercheurs peuvent travailler longtemps un sujet. Pas les politiques. Ils vont aux « évidences » qui n’en sont pas. On creuse ainsi un sillon d’idées fausses.

      Q8. Question du retour. Votre conclusion négative conforte les politiques dans leurs positions. Ce n’est pas parce que l’on tâtonne qu’il faut abandonner. Si vous dites « impossible de créer une entreprise là-bas », vous orientez les politiques. Il faut beaucoup de pragmatisme sur cette question.

  1. Je n »ai jamais vu d’expérience réussie de retour liée au développement. L’IRD le confirme. Les migrants cherchent surtout une assurance contre les coups durs. On pourrait mieux réguler les crises en mettant en « lien » les différents « silos » des politiques. Il y a beaucoup de désordre dans les politiques ( exemple du café asiatique – Vietnam – concurrencé par celui d’Amérique centrale, des à coups sur le prix du coton…

Gérard Piketty

[1] Le système d’information Schengen, aussi appelé SIS, est un fichier informatique (ou système de traitement automatisé de données) utilisé par certains États membres (à deux exceptions près) de l’Union européenne (UE) dans le cadre de la Convention de Schengen et de la coopération policière européenne. Les différents services de sécurité peuvent y consulter ou y enregistrer des informations sur des personnes (art. 95-99 de la Convention de Schengen1) ou des objets (art. 1001). Les données concernaient à l’origine, par exemple, des personnes sous mandat d’arrêt ou des objets dont on a perdu la trace, mais incluent depuis décembre 2006 des données biométriques et des données relatives à la non-admission ou aux interdictions de séjour

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