02/03/2015 - Transition écologique - Domique Dron

Rendez-vous le 2 mars pour parler de la transition énergétique avec Dominique Dron

Exposé

Importance des représentations mentales relatives à la question : « qu’est-ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue ? » On a hérité d’une société qui a forgé peu à peu des représentations qui ne préparent pas aux problèmes réels d’aujourd’hui où nous devons faire face à un insolent retour du réalisme alors que trois questions se posent à nous :
• Le monde se trouve confronté à un besoin inédit d’investissements de rénovation d’infrastructures chez nous et à créer dans les PVD
• Nous sommes très proches d’un point de basculement au plan environnemental. Nous avons à gérer une rareté au sens où la régulation naturelle de la planète dont nous avons bénéficié est aujourd’hui menacée
• Le monde financier est dans l’impossibilité de financer cela.
Les points de basculement sont inventoriés mais, comme le dit J.P Dupuy « nous ne croyons pas ce que nous savons ! ».
La Chine n’acceptera pas de se voir dicter sa conduite par le monde industrialisé. Il faut en dépit de cela maintenir la discussion multilatérale et éviter la multiplication des débats bilatéraux.
La philosophie de l’Occident repose sur trois préconçus :
• Les biens naturels sont inépuisables parce que gratuits
• Demain sera mieux qu’aujourd’hui
• Si tout le monde fait comme nous, c’est le rêve.
Eh bien non ! Cela ne marche plus.
Comment en venir au réalisme d’aujourd’hui ? Il faut revenir sur notre représentation du développement durable, intersection des trois sphères (économie, social, environnemental) sans aucune hiérarchisation pour lui substituer une planète avec ses ressources, avec à l’intérieur notre société et à l’intérieur de celle-ci l’économie, la finance etc…
L’approche de l’école de Chicago : marchandiser toutes les ressources et laisser faire les marchés, n’est plus suffisante en raison de l’imperfection de leur fonctionnement.
Avec les Lumières, on a eu une entreprise de réification des choses où l’animal était un bien meuble (jusqu’en 1970 !) dans les limites posées par la loi Grammont du 2 juillet 1850 : « Seront punis d’une amende de cinq à quinze francs, et pourront l’être d’un à cinq jours de prison, ceux qui auront exercé publiquement et abusivement des mauvais traitements envers les animaux domestiques. », le propriétaire peut faire ce qu’il veut sous réserve d’un usage non préjudiciable aux tiers. Dans ce cadre, l’environnement vient après le progrès.
Il faut attendre la loi de 1976 sur les établissements classés pour aboutir à un modus vivendi stable. Grâce à elle, la production de l’étang de Berre a été multipliée par 40 alors que la pollution était divisée par 100.
La question centrale est celle de la propriété des actifs environnementaux lorsqu’on arrive sur un espace avec un projet. La DUP (déclaration d’utilité publique) s’appuie sur la théorie du Bilan du Conseil d’État. Tous les éléments sont mis sur la table et la décision du Préfet est celle du commissaire enquêteur. Mais en procédant ainsi on rend commensurables des choses qui ne le sont pas.
Exemple aux USA : L’ONF américain a concédé une partie du Sequoia national park à Walt Disney pour faire une station de ski. Il a posé les questions suivantes au public :
1. Combien d’entre vous sont allés au SNP ?
2. Combien iront au SNP ?
3. A-t-on eu raison de concéder le SNP à Disney ?
Faisant cela on oppose les points de vue du consommateur et du citoyen.
Une autre façon contestable est basée sur le consentement à payer : Il y a un projet d’élargissement d’une rue pour permettre de faire passer le trafic de 500 à 10000 véhicules par jour. Vous posez la question suivante qui présuppose un droit de propriété : « Qu’accepteriez-vous de payer pour éviter cela ? »
Pourquoi le contexte financier rend-il plus difficile la solution des problèmes ? La logique financière est trop court termiste au regard de la temporalité des investissements dans le réel, sauf si les Pouvoirs Publics les favorisent. Par ailleurs, beaucoup de projets sont à financer, des petits aux très gros nécessitant une grande diversité d’acteurs dans le financement à l’inverse de ce qu’on voit aujourd’hui. Il faudrait une diversité de banques, de critères au delà du seul critère de rendement. Il faudrait qu’il soit rendu obligatoire de les renseigner et adapter les mandats de gestion à cette fin.
La fiscalité doit avoir plutôt une fonction de fléchage que de financement. La démocratie permet d’atténuer le risque de captation des institutions par des intérêts particuliers, en garantissant le renouvellement des personnes au sein des institutions.
Il faut arriver à intégrer les savoirs dans les comportements et contourner l’essentialisme (« Vous préférez la Nature aux hommes. L’Homme est supérieur à la Nature ») avec les porteurs de connaissances. La transition écologique doit intégrer les limites de la planète.
Débat

Q1. Vous mentionnez l’importance de la démocratie. Que pensez-vous de la contestation de décisions prises localement par des élus comme à Sivens ?
R. Il y a confusion dans la posture des élus entre la responsabilité de prendre une décision et la légitimité de ces décisions. La procédure du débat public est censée apporter au public les éléments de connaissances avant de lui demander ce qu’il pense du projet. C’est le dossier du maître d’ouvrage. On constate que ceux-ci ne sont pas trop désireux de les apporter lorsqu’ils s’apprêtent à décider d’engager un « éléphant blanc ». Lorsqu’il y a la perception d’un risque vital, on monte alors « aux arbres ».
Il y a des enquêtes publiques qui se passent bien (Autoroute Gap-Sisteron), d’autres non à l’exemple du projet de canal Rhin-Rhône qui visait à faire passer des montagnes aux bateaux.
Q2. La question de la priorité donnée à certaines disciplines sur l’écologie au sein des comités scientifiques est inquiétante au regard des décisions à prendre pour la transition écologique.
R. Oui de même que la priorité donnée à la modélisation (mathématique) de la réalité par rapport à l’observation du réel. Voir à ce sujet les travaux de Luc Abbadie de l’ENS sur le rôle des arbre qui induisent une nouvelle façon de penser : les plantes échangent des nutriments entre elles.
Q3. – Comment voyez-vous l’action de la Chine ?
- Cette nouvelle façon de voir que vous prônez implique un effort d’éducation important, comment voyez-vous l’action de l’Éducation Nationale à cet égard ?
R. Il y a un monstrueux problème d’environnement en Chine. Les chinois aisés veulent quitter Pékin ce qui est insupportable au « pouvoir impérial » qui du coup a décidé de rendre passible de la peine de mort toute pollution grave. La pollution coûte 8 points de PIB (« villages du cancer » etc…). Dans l’échelle du sacré de la culture chinoise, l’écologie a progressé de deux crans. Beaucoup d’innovations dans le bâtiment. Alors qu’il y a aujourd’hui 1000 voitures de plus chaque jour à Pékin, les chinois vont passer à la voiture électrique. Ils vont à grande allure dans la bonne direction avec de gros investissements mais il faut aussi nourrir le peuple. Les Autorités savent qu’il leur faut résoudre cette question de l’environnement.
- en matière d’éducation, la priorité devrait être donnée à faire des exercices plutôt que de tenter de faire bouger les lignes entre les disciplines. Il faut combattre l’invasion du virtuel. L’attention devrait se porter sur les monnaies complémentaires. Dans la Chine des Tang, il y avait trois monnaies complémentaires : la monnaie de bronze, la soie et le grain. Le grain ne peut être stocké très longtemps, la soie est plus légère que le bronze… La soie est devenue la monnaie des grands échanges et devait être réinjectée rapidement dans l’économie. Le grain, monnaie fondante, ne portait pas le même intérêt que la monnaie classique et ne se prêtait pas à l’accumulation. En Suisse, on a le « WIR » pour favoriser l’économie des PME. Elle existe toujours et est contra cyclique. Ces monnaies évitent aux entreprises de subir le contrecoup des spéculations monétaires.
Il faut faire progresser la notion de préjudice écologique lié à la dégradation de l’environnement commun. Exxon a été condamné à payer 250 M$ pour avoir détruit des zones humides soit 420000 $/ha : 200 fois plus que la valeur utilisée en France. Dans les ZAD (zones à défendre) en France, on trouve des mouvements plus ou moins violents mais aussi des agriculteurs et des élus. Face à une raréfaction des écosystèmes en bon état, il est normal qu’une partie de la population se rebelle d’autant qu’on peut avoir des doutes sur la sincérité de la procédure. Sivens était notablement surdimensionné. On est aussi face à des temporalités très différentes. Un gros os cache généralement autre chose que des questions d’environnement.
Q4. La transition énergétique n’est-elle pas un vrai sujet pour le nucléaire ? L’Allemagne produit beaucoup plus de gaz à effet de serre.
R. L’efficacité énergétique du bâtiment en Allemagne est supérieure de 30% à a nôtre et cela remonte aux années 70s.
S. Lors de l’embargo pétrolier de l4OPEP en octobre 1973, l’Allemagne a pris la position de laisser monter les prix de l’énergie d’où une recherche d’efficacité énergétique dès cette époque. Dans le même temps l’option politique française a été de refuser le « rationnement par les prix » et de mettre en place un rationnement (NDLR : mal foutu) des quantités livrables aux consommateurs domestiques. Résultat : pas d’incitation à l’efficacité énergétique.
R. Comment résoudre notre problème économique sur le nucléaire ? On fera ce qu’on pourra mais au bout du compte on a le soleil. La question nucléaire est très complexe. Qu’est ce qui sera finançable socialement, économiquement dans les 20 ans à venir ? Le coût du capital sera lourd déterminant.

Gérard Piketty

Références de lectures :

La réforme du vrai, Nissim Amzallag (2010)
La nature hors-la-loi, François Ost (1997 je crois)
Au cœur de la monnaie, Bernard Lietaer (historique et philosophique et non pas mathématique, précieux pour la réflexion) (2013)
Le livre noir des banques, Attac et Basta ! (chiffres et processus très bien renseignés)(2014)
Et pour ceux qui veulent entrer dans la critique mathématique de la théorie économique :
L’imposture économique, Steve Keen, préface de Gael Giraud (2014)

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