02/02/2015 - Quel avenir pour l'Euro ? Éric Heyer

Eric Heyer

Exposé 

L’OFCE, proche de Sciences Po a été créé en 1980 par Raymond Barre en même temps que l’IRÈS et Rexecode pour consolider une expertise économique diversifiée à côté de celle de Bercy. Tout trois bénéficient donc d’une aide financière prélevée sur le budget du Premier Ministre.

La crise que nous connaissons et qui a mis le feu aux poudres a son origine dans une crise de l’endettement privé aux USA en 2007 fortement encouragé auparavant pour remédier aux inégalités croissantes au sein de la population.

Le désendettement forcé et simultané des agents privés en 2007 qui s’en est ensuivi a engendré une récession et une crise du système bancaire mondial miné par la défiance qui s’était installée en son sein du fait de ses pratiques douteuses (titrisations discutables) et mal contrôlées.

Pour y remédier, les États ont massivement injecté des liquidités dans le système bancaire (de l’ordre de 30 à 50 points de PIB) créant les germes de la crise de la dette publique.

La principale différence entre les crises de 1929 et de 2008 tient au rôle de l’État. En 2008, on a finalement fait une croix sur « l’aléa moral » en refusant, pour éviter la récession, de demander aux banques d’assumer leurs responsabilités (ou plutôt leur irresponsabilité). D’où une reprise de l’économie dès 2009. On a alors commis l’erreur de croire qu’on était sorti de la crise (cf. sur le site, l’ exposé de Jacques Mistral au Club Citoyens du 2 juin 2008) alors qu’on y était encore en 2011. Toute la zone Euro s’est engagée dans une cure d’austérité pour se désendetter provoquant un « double dip » (croissance en « W ») nous conduisant au bord de la récession.

Pourquoi cette « originalité » de la politique européenne ?

La première raison réside dans une mauvaise évaluation du « multiplicateur keynésien » : quand on réduit la dépense publique de 1% du PIB, la croissance n’est réduite que de K% du PIB. On croyait K égal à 0,2 ce qui était compatible avec une politique d’austérité budgétaire pour réduire la dette (Une croissance de 0,8 % au lieu de 1%). Mais en janvier 2013, O. Blanchard chef économiste du FMI a déclaré qu’on s’était trompé et qu’il était sans doute plus près de 1,5. À ce niveau l’austérité aggrave la dette publique. Elle est contre productive.

Le multiplicateur en milieu ouvert dépend en effet du nombre d’acteurs indépendants en jeu : quand la plupart des États de l’UE se mettent à pratiquer l’austérité budgétaire, l’effet sur les économies est bien différent de ce qui se produit si seulement 2 ou 3 la pratiquent. Il dépend aussi du moment du cycle économique où intervient l’austérité et de la possibilité ou non de dévaluer sa monnaie. Bref l’évaluation standard du modèle des économistes (K=O,2 sauf l’OFCE qui avançait déjà un chiffre nettement plus élevé) ne prenait pas en compte le contexte global très particulier de l’économie européenne.

La 2ème raison tient au à l’absence d’une banque centrale européenne capable d’assurer contre le risque mortel de déflation et de constituer le bouclier capable d’empêcher la faillite d’un État comme c’est le cas aux USA. La BCE a été créée à l’image de la Bundesbank qui doit assumer l’aléa moral et parer au risque inflationniste.

La 3ème raison réside dans les divergences des économies au sein de la zone Euro. On voulait synchroniser les économies alors qu’il aurait fallu les coordonner. En 2001, l’Allemagne, la malade de l’Europe d’alors, a eu la chance que les autres États de la zone Euro n’aient pas fait la même chose qu’elle à l’époque.

La porte de sortie serait que les allemands deviennent des « grecs » : ils ont un excédent commercial énorme de 7,5% du PIB et une inflation de 0,6% alors qu’ils devraient s’efforcer de la porter à 2 ou 3 % pour nous éviter de frôler la déflation. Ce serait cela la véritable solidarité européenne.

En matière de déclin commercial, la France est l’élève moyen de la zone Euro[1]. Le problème allemand est celui de son déficit démographique dont l’effet immédiat est d’améliorer son taux de chômage.

Les critères de Maastricht, uniformes, oublient de prendre en compte le ratio de la dette à la richesse de chaque pays. Nous avons aujourd’hui un endettement public qui frôle 100% du PIB, mais les actifs financiers (publics ?) représentent l’équivalent de 40% du PIB. Les critères de Maastricht devraient les prendre en compte.

Les français aiment bien se faire très peur[2]. Mario Draghi a compris qu’il fallait d’abord rassurer les marchés contre le risque de faillite. D’où ses trois flèches :

  1. Arrêter l’appréciation de l’€. Mais l’effet de sa dépréciation ne dépasse guère 2 à 3 ans.
  1. Il faut donc coordonner les politiques budgétaires et lancer un gros plan d’investissements
  1. Et ceci fait, faire des réformes structurelles avec des stratégies adaptées à la spécificité de chaque pays.

La 2ème flèche a été lancée avec le plan Juncker qui est néanmoins insuffisant. Quelle en est la logique ?

  • Celle de Mario Draghi et du FMI : 1 € injecté permet d’en récupérer 3 (ratio sans doute exagéré et plus près de 1 ,7 – 1,8
  • On va sélectionner les projets dans les pays qui ont le moins investi dans les infrastructures (transports, numérique, transition écologique). Manque de chance cela conduit à localiser 60% des investissements en Allemagneet une relance keynésienne en Allemagne ne sert à rien.

Au final, on avance trop lentement. Attention à la déflation.

Débat   

Q1. Comment expliquer la baisse de l’€ en l’absence de « quantitative easing (QE) » ?

L’explication de la crise par l’endettement des ménages vaut au USA mais vaut-elle aussi dans l’UE ?

À quoi joue la banque centrale chinoise ?

R.   – sur le 2ème point, on a eu une grosse bulle immobilière en Espagne et une bulle financière en Irlande.

- Sur le 1er point, les fondamentaux de l’économie ne suffisent plus depuis 2001 pour expliquer l’évolution de la valeur relative des monnaies. Cela tient essentiellement à l’attitude des banques chinoises. Aujourd’hui ce sont les banques centrales qui font les taux de change : alors que Janet Yellen, présidente de la FED, déclare qu’elle va arrêter progressivement le QE, Mario Draghi dit qu’il va commencer à en faire.

- La banque centrale chinoise a voulu privilégier le développement des exportations en achetant du $ aux autres banques centrales. Mais elle arrive à un moment où ce n’est plus possible ((même problème que pour la banque centrale suisse qui s’est accrochée à l’€ pour louer le développement des exportations, mais qui a du arrêter car la pression à la hausse du FS était trop forte.)

Q2. Vous emblez dire que pour la zone €, le problème est pour l’essentiel un problème de solidarité et que, partant de là, c’est le jeu des banques centrales qui nous sortira de la crise ? Mais quid si on n’arrive pas à faire jouer la solidarité ? À quel moyen faudra-t-il avoir recours pour en sortir ? La sortie de l’€ comme le demande le FN ?

R. Solidarité des banques centrales de l’UE oui mais + des réformes. Pour la solidarité, on a le plan Juncker, de 350 G€, élu sur cette idée. Ce plan correspond à un endettement européen via la Banque Européenne d’Investissement refinancée par la BCE. Mais où vont aller les fonds ? Cela pose la question de la légitimité de la cellule technique qui traite cette question à la Commission de Bruxelles.

La BCE est la plus indépendante des banques centrales à la différence par exemple de la FED qui doit rendre compte au Congrès.

Q3.   Il faudra bien en arriver à amortir la dette publique. 3 voies pour ce faire :

  • L’inflation (NDLR mais il y faut une planche à billet complaisante au niveau de l’UE si impossibilité au niveau des États)
  • Réduire les déficits
  • Augmenter la croissance (NDLR : en augmentant la dépense publique par un endettement public accru ?)

On a cru qu’il suffisait de réduire les déficits mais cela a cassé la croissance. Il faut faire l’austérité après les réformes.

- Quelles sont pour vous en France les réformes structurelles qui constituent la 3ème flèche de Mario Draghi ?

R. La «3ème flèche » est là pour la Grèce. En France, j’estime que les réformes sont là pour améliorer le bien-être des citoyens. Ce n’est pas forcément réduire le nombre de fonctionnaires.

Notre pourcentage de dépenses publiques est de 8% du PIB supérieur aux autres dans l’UE. Au niveau du fonctionnement de l’État proprement dit nous sommes comme les autres. Si on regarde poste par poste, on voit que :

  • On voit que les dépenses militaires comptent pour 1% sur les 8%. Pourquoi ne pas les mutualiser au niveau de l’UE ?
  • La famille compte aussi pour 1% dans les 8%.
  • Pour le logement on dépense 1% de PIB de plus qu‘ailleurs. On peut certainement faire mieux.
  • Les retraites comptent pour 4% dans les 8% (hors retraites complémentaires). Faut-il tout faire par répartition ? Le Comité d’Orientation des Retraites fait un travail intelligent. On se réunit souvent pour faire le point.
  • En matière d’éducation, on dépense plus avec des résultats pas terribles, notamment dans le secondaire.
  • La formation est une catastrophe.

Au total notre modèle social nous coûte 13G€ de déficit face à une fraude fiscale de 20 G€.

Gérard Piketty

 

 

 

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