02/01/2013 - 5 ans de crise - Francois Morin

Exposé

La crise a commencé en août 2007 lorsque le marché interbancaire s’est bloqué en raison de la perte de confiance des banques entre elles et non le 15 septembre 2008 avec la faillite de Lehman brothers (LB).

Éléments de consensus aujourd’hui : • La crise est aussi grave qu’en 1929 et de durée importante avec une crise financière puis économique débouchant aujourd’hui sur une crise des dettes souveraines.
• Globalité de la crise qui englobe une crise écologique et énergétique.
• Sur quelques moyens d’en sortir : renforcement des fonds propres des banques « systémiques » qui doivent prendre moins de risques ; renforcement de la supervision bancaire ; séparation des activités de marché et de dépôts au sein des banques.

Mais des divergences demeurent entre les économistes :
1. Sur des causes importantes pour déterminer les bonnes politiques économiques
2. Sur l’appréciation du moment présent : on est toujours dans la crise et il faut renforcer les politiques d’austérité pour A.Merkel ; cela va mieux et continuera d’aller mieux pour F.Hollande.
3. Sur l’épicentre de la crise : L’Europe avec les dettes souveraines ou les USA avec le fiscal cliff qui promet une période d’instabilité majeure dans deux mois malgré le compromis trouvé récemment entre Démocrates et Républicains ou le Japon, l’UK et le reste des pays développés.
Sur 1. Le principal clivage porte sur l’articulation entre crise financière et crise des dettes souveraines. Deux positions :
a. Elles sont assez indépendantes l’une de l’autre. Il y a eu mauvaise gestion des finances publiques depuis 30-40 ans.
b. Elles sont très articulées l’une à l’autre. Si l’essentiel vient de la crise financière, c’est cette dernière qu’il faut traiter alors que les gouvernements sont plutôt dans la première interprétation. Les dettes souveraines sont devenues en fait intenables à partir de la crise financière. Celle-ci a commencé avec la chute de LB malgré sa taille (« too big to fail »). Mais pourquoi cette chute ?
Le G20 a pointé les prises de risque excessives des banques et a listé 29 banques « systémiques » i.e dont la faillite mettrait en péril le système financier. L’augmentation de leurs fonds propres a été exigée.
Pour faire toucher du doigt cet excès de prises de risques, il faut rappeler que le marché US des « subprimes » ne représentait que 400 G$ alors qu’on s’est retrouvé avec 23000 G$ de produits dérivés de ces subprimes (FMI juillet 2009). Comment est-on passé de 400 à 23000 ? Il y a eu émissions successives « en poupées russes » de CDO’s . Cette diffusion excessive de risques nés notamment en amont de prêts risqués justifiant des « subprimes » a abouti à l’impossibilité de juger de la valeur correcte de beaucoup d’actifs bancaires et par suite au blocage du marché interbancaire.
Les produits dérivés sont apparus dans les années 70s suite à l’abandon de l’étalon or et à l’institution des taux de change flottants (15 août 1971). Pour couvrir les entreprises exportatrices contre les risques de variation des taux de change , les banques leur ont proposé des mécanismes divers qui, moyennant commission, faisaient supporter les risques aux banques. À leur tour, les banques pour pouvoir renouveler leur capacité de crédit, ont imaginé de vendre des produits dérivés de leurs actifs pour réduire leur risque en le diffusant le plus massivement possible.
Un phénomène de même nature s’est développé pour couvrir les risques de variation des taux d’intérêt qui se forment sur les marchés car les taux de change flottants impliquaient l’interdiction pour les États de se financer auprès de leurs banques centrales qui doivent être indépendantes. Ils doivent se financer sur les marchés financiers (d’obligations).
Enfin la libéralisation des mouvements de capitaux a introduit un changement radical en obligeant les banques à se dimensionner à la hauteur de cette globalisation. Elle a fait explosé l’industrie des produits dérivés sources de profits importants pour les banques. La découverte d’actifs « toxiques », impossibles à valoriser, dans les actifs des banques a conduit à une baisse considérable de leur valeur obligeant les États à les recapitaliser pour qu’elles puissent maintenir leur activité et soutenir l’activité économique.
Les déficits publics ont alors cru de 13 points de PIB portant la dette publique mondiale à 46000 G$ soit l’équivalent du bilan des 29 banques « systémiques ». Ces dernières forment ainsi un oligopole extrêmement puissant et organisé avec l’IFI qui a été l’interlocuteur des pouvoirs publics dans la négociation sur l’effacement d’une partie de la dette privée grecque.
Cet oligopole a bien vu et exploité la faille existant dans la zone Euro faute d’unité politique en obligeant les États les plus vulnérables de la zone à offrir des taux d’intérêt très élevés pour pouvoir se financer sur le marché. Il a ainsi aggravé globalement la crise de la dette. Aujourd’hui ne restent dans les clous de Maastricht que la Slovénie, la Slovaquie et le Luxembourg !
Le vrai problème est donc de savoir si les États vont retrouver leur souveraineté sur les taux de change de leurs monnaies et sur les taux d’intérêt de leurs marchés financiers via le contrôle de leurs banques centrales. La clé de ce problème réside dans une grande réforme monétaire internationale reprenant l’idée de Keynes de créer un « Bancor » avec les grandes monnaies reliées entre elles par des taux de change fixes maîtrisés par les États.

Débat

Q1. Sortir des taux de changes flottants institués en 1971 pour en revenir à une variante sans or de l’étalon or supprimerait peut-être une bonne partie de la spéculation sur les produits dérivés mais déplacerait dangereusement la compétition internationale sur le plan politique. On en a un avant goût avec la Chine qui refuse délibérément de laisser flotter sa monnaie. Pour s’affronter aujourd’hui à la Chine et ne pas passer sous ses fourches caudines, il faut être très fort politiquement. Aucun pays de la zone Euro ne peut s’y risquer seul. La condition nécessaire sine qua non pour espérer y arriver est de hâter la construction d’une Europe politique. Cela ne semble pas être véritablement la priorité de la France aujourd’hui.
R. Oui, nous sommes dans un système hybride non efficient. Il faut mettre les gouvernements des plus grandes économies autour de la table et créer un panier des principales monnaies avec des taux de change fixes définis par les États.

Q2. À qui les grandes banques françaises appartiennent-elles ?
R. 60% du capital des banques du CAC 40 appartiennent à des fonds étrangers, notamment à des fonds de pension anglo-saxons.

Q3. Que pensez-vous de la politique suivie actuellement par la France ?
R. Elle est « décalée ». FH avait dit que l’ennemi principal était la finance privée. Ce n’est plus le cas. Le lobby bancaire mené par Pébereau a réduit à peu de choses la séparation des activités de marché et de crédits au sein des banques puisque les produits dérivés en sont exclus. Être efficace comme le fût FD Roosevelt nécessiterait de couper réellement les banques en deux.

Q4. Tous les pays européens sont-ils à ce point aveugles ? Qu’est ce qui permettrait d’avancer dans le sens de vos idées ?
R. Les dettes souveraines vont continuer à croître dans un contexte de récession dans l’UE alors que les États n’ont plus la capacité d’intervenir. Nous sommes à la merci de la faillite d’un État.

Q5. La docilité de l’exécutif à l’égard des banques tient la nécessité de rester en bons termes pour permettre à l’État de se financer correctement sur les marchés.
R. Les taux d’intérêt des obligations émises par l’État sont bas parce que les autres ont monté. On est dans la nasse.

Q6. La BCE n’a pas les mêmes moyens que la FED. On ne peux pas grand chose vis à vis des Hedge funds et des fonds de pension. La faillite d’un État est effectivement tout à fait possible. Le déficit américain relève d’une autre logique puisqu’il y a un jeu de « je me tiens, tu me tiens… » avec la Chine qui finance les déficits américains. Comment jugez-vous l’action de la BCE alors qu’il y a un an, on en était à parler de la disparition de l’Euro ?
R. Elle a changé mais ses limites sont toujours là. La situation n’est pas fondamentalement différente : les taux d’intérêt des obligation des États sont encore très différents : À ce jour, 4,3 pour l’Italie, 5,08 pour l’Espagne soit trois fois plus que pour l’Allemagne.

Q7. On a laissé de côté le thème de la relance. L’obstination de F.Hollande à revenir aux 3% de déficit du PIB n’est pas tenable

R. On va avoir en 2013 une croissance quasi-nulle avec un problème de déficit en fin d’année. Aux USA, il faut s’attendre à une période de fortes turbulences au delà des deux mois à venir compte tenu du compromis passé entre Démocrates et Républicains.

Q8. Quel est le scénario vertueux que vous souhaitez ? Quelles en seraient les conséquences négatives ?
R. La BCE pourrait faire mieux. Elle a racheté à ce jour 587 G€ d’obligations. C’est modeste par rapport à la FED. L’Allemagne s’y oppose. Elle pourrait aller plus loin dans les crédits aux banques encore que celles-ci les replacent immédiatement auprès de la BCE. Pas de bénéfice pour l’économie réelle. On pourrait revoir les objectifs et les statuts de la BCE et imaginer qu’elle puisse prêter aux États. Faire appel à un nouveau Bretton woods ; une véritable séparation des activités de marché et de crédit des banques ; une véritable taxation des opérations financières pour y inclure le marché obligataire et celui des produits dérivés.

Q9. …et le scénario noir ?
R. Une implosion du système par suite d’une crise sur les CDS sans plus de crédit possible à l’économie. Si deux banques font défaut le système bancaire saute. Les États rachèteront pour 1€ et effaceront les dettes.

Q10. Nos élites républicaines n’aspirent qu’à intégrer le shadow banking. Ne pourrait-on pas décréter que les majors de l’ENA iront à la direction du Travail ?!!
R. Ce n’est pas un problème spécifiquement français. La cause en est la puissance phénoménale des banques liée à la libéralisation du système !

Gérard Piketty

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