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02/02/2020 - Soulèvements au Moyen Orient - Agnès Levallois

Exposé

Nous sommes en train de vivre une deuxième vague de contestations populaires après celle de 2011.

Commencée en Algérie, on assiste à un étonnant processus de transition. Les mouvements de 2011 étaient devenus des mouvements violents dégénérant en guerres bien loin d’être terminées. La volonté des manifestants de ne pas tomber dans le piège de la militarisation est aujourd’hui nouvelle car la militarisation implique des ingérences extérieures qui rajoutent des complexités.

La nouvelle génération de manifestants mieux formée que ses aînées s’est développée avec un nouvel élément : « Al Djezira », véritable révolution dans une région où l’info était contrôlée. Les jeunes regardent les débats organisés par la chaîne, voient ce qui se passe en Occident, ont mûri et se disent qu’il n’y a pas de fatalité à subir des régimes autoritaires.

L’Algérie de 2011 était restée à l’écart de la vague de contestations douloureusement marquée qu’elle était par la décennie noire de la guerre civile. Le pouvoir cajolait par ailleurs les jeunes grâce à la rente pétrolière.

En Arabie Saoudite (AS) la contestation a commencé dans l’Est du pays. Le pouvoir y a distribué beaucoup d’argent et donné quelques maigres droits civiques à la population chiite pour appuyer une contre-révolution visant son pire ennemi : les Frères Musulmans.

L’Égypte avait vécu les dernières années de pouvoir d’un Moubarak usé, seulement préoccupé d’installer son fils Djamal au pouvoir, ce dont les égyptiens ne voulaient pas. Ils avaient été aidés en cela par l’armée soucieuse de ne pas voir Djamal contrôler l’empire économique détenu par l’armée (plus de 30% du PIB). Mais après l’épisode Morsi, effectivement très décevant, l’armée a vite repris toutes les rênes en main avec le maréchal Al Sissi et perpétue un pouvoir corrompu et prédateur.

En Irak les coupures d’électricité vont de 12 à 15 heures /jour dans la région de Bassorah suscitant un ras le bol de la population. Là aussi la corruption prospère.

Selon l’indice établi par Transparency international pour situer le degré de corruption des pays (1 étant le moins corrompu) l’Égypte est à 105, le Liban 137, l’Irak 152, la Lybie 170 , la Syrie 178 … Il n’y a plus d’écoles dignes de ce nom en Irak pourtant pays très riche.

Mais ces mouvements de contestation se heurtent à l’absence de structuration de la vie politique permettant de soutenir un projet politique et de permettre à des élections d’avoir un sens. C’est pour cela que la population s’est opposée à la tenue d’élections proches en Algérie.

Situation parallèle en Irak et au Liban : un système confessionnel dans les deux pays mis en place par l’occident (les USA en Irak). Les manifestants n’en veulent plus. Ils veulent un État et non des chefs de communauté dont l’objectif est de s’entendre entre eux pour perpétuer leur pouvoir.

Les mots d’ordre sont très forts mais le système ne veut pas bouger.

L’Iran est étranglé économiquement et a besoin de l’ouverture sur l’Irak. Le nouveau Premier Ministre irakien est estimé être très proche de l’Iran.

L’émergence des puissances régionales. L’assassinat par un drone américain du général Souleimanie (faisant suite à une attaque contre l’ambassade US à Bagdad) a obligé l’Iran à réagir entraînant une répression en Iran faisant plusieurs milliers de morts parmi une population en ayant assez du régime des mollahs.

Les autorités iraniennes assurent ne pas vouloir faire la guerre à l’Arabie Saoudite mais qu’elles seraient obligées de réagir si on ne leur permet pas d’exporter leur pétrole. L’attaque par un drône des installations pétrolières du nord-est de l’AS a montré leur maîtrise du balistique. MBS (Mohamed Ben salmane) a essayé de mobiliser la communauté internationale pour la condamner. Sans succès : le déconcertant D. Trump a considéré qu’il s’agissait d’un problème saoudien. Du coup les iraniens pensent que les USA ne vont pas intervenir dans le Golfe et entendent continuer à « titiller » les saoudiens pour obtenir un adoucissement des contraintes économiques et le redémarrage des exportations de pétrole.

La Turquie s’intéresse de nouveau à la Lybie. Elle est revenue de la politique étrangère prônée par son ministre des affaires étrangères (Davutoglu) en 2009 (0 problème avec les voisins) mise à mal par les printemps arabes. Les réfugiés syriens commencent à poser problème. Elle veut être un acteur de la politique régionale.

La stratégie de MBS s’est écroulée après l’assassinat de Jamal Khashoggi que ce soit au Liban ou avec le Qatar. L’Arabie Saoudite ne supporte pas que le Qatar organise la coupe du monde de football. Désenchantement des investisseurs pour l’Arabie Saoudite face à l’attitude douteuse de MBS.

Débat

                Q1. Vous avez souligné l’absence de relai politiqueaux mouvements populaires. Qui représentent-uls ? combien de temps auraient-ils pu durer ?

R.  En Algérie on a vu des personnalités émerger (société civile, ONG …) mais il faut une organisation de ces forces. Dès que cela se produit, l’armée réprime. En Irak les jeunes ne veulent personne et il y a le système des milices chiites. Les sunnites sont peu descendus dans la rue par crainte de tomber sous le coup des lois anti-Daech.

                Q2.  Que deviennent les frères musulmans dans ce contexte ?

R.  Ils ont pris un coup sur la tête mais ils sont toujours là. La Tunisie a su tirer les leçons de la crise égyptienne.

                Q3.  Que devient Daech ?

R.  Beaucoup ont quitté la Syrie et l’Irak mais il reste des cellules.

                Q4.   Le Qatar pourrait-il jouer un rôle dans l’évolution de ces mouvements contestataires ? Quel rôle pour la communauté internationale ? Que penser du retour des prisonniers en France ?

R.  Le Qatar a acheté le PSG avec l’image de la tour Eiffel développant sa stratégie de soft power. Mais comment survivre entre l’Iran et l’Arabie Saoudite ?

Les alliances nouées dont celle de la Turquie avec la Russie sont opportunistes et peu solides. Les puissances régionales estiment qu’il leur revient de gérer la région. Le pacte fondateur en 45 de l’alliance entre les USA et l’Arabie Saoudite (pétrole contre sécurité du régime) n’est plus aussi important pour les USA qui n’ont plus de problème de ressources en hydrocarbures (huile de schistes). Mais il reste Israël que les USA ne lâcheront pas.

Quant à la Communauté internationale, elle est hors-jeu.

                Q5.  Les frères musulmans ne sont-ils pas différents d’un pays à l’autre ?

R.  La matrice est commune.

                Q6.  On comprend que les manifestants soient unis face à la corruption et aux communautarismes qui obèrent la bonne gestion des pays, mais ne pensez-vous pas qu’ils sous-estiment les forces importantes qui sont à l’œuvre : opposition Iran-AS, sunnites/chiites, intérêt de la Russie, d’Israël … et qu’elles reparaîtront aussitôt recréant des clivages entre eux et une résurgence des communautarismes faute d’avoir réellement pensé une à une alternative ?

R.  Le confessionnalisme est instrumenté de part et d’autre mais n’est pas en soi déterminant.

                Q7.  Les femmes ont décidé de prendre les choses en main. Que peut-on en dire ?

Que se passe-t-il ai Liban où la situation économique est catastrophique ?

R.  Le Liban est en faillite car ses rentes extérieures ne lui parviennent plus, notamment celles en provenance d’Arabie Saoudite. Les pays du Golfe jugent que le Liban ne joue pas son rôle pour contenir l’Iran. Le nombre de faillites et de pauvres explose.

Oui, les femmes veulent avoir leur part dans ce mouvement historique.

                Q8.  Pourquoi tous ces pays ne sont-ils pas entrés dans la mondialisation ?

  • Si l’Iran accède à la bombe atomique, cela ne pourrait-il pas changer le cours des choses ?
  • Pourquoi le Kurdistan Irakien ne réagit il pas de nouveau ?

R.  Les kurdes irakiens ont compris qu’ils étaient aussi dépendants des décisions de Bagdad. Ils préfèrent consolider leur autonomie.

Mondialisation ? Au lendemain des indépendances face à des régimes instables, des régimes militaires ont pris le dessus. Leur priorité a été de consolider leur pouvoir et leur main mise sur l’économie.

S’agissant du nucléaire, les iraniens veulent rester dans l’accord mais ils veulent aussi un assouplissement des contraintes pesant sur l’exploration de leurs hydrocarbures. Par ailleurs, arriveraient-ils à l’arme nucléaire (ils en sont encore loin : il faut avoir la capacité de la projeter) que l’Arabie Saoudite en réclamerait aussitôt la disposition. In fine, ils sont acquis au fait que ce serait une arme de dissuasion.

                Q9.  N’y a-t-il pas un risque de revoir les communautarismes reprendre de la vigueur au Liban ?

R.  Pour ma part, je pense qu’il n’y a jamais de révolution pour rien. Les gens ont compris qu’ils pouvaient faire quelque chose. Cela va prendre du temps mais change les choses en profondeur.

                                                                                                                                           Gérard Piketty

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