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01/12/2014 - Russie/Ukraine/Europe - Philippe De Suremain

Exposé
C’est en Ukraine que la transition post soviétique est la plus délicate. L’identité ukrainienne fait toujours problème. Il est étonnant qu’on en prenne conscience si tard. Il y a une question existentielle pour l’Uhraine comme pour la Russie. Bien des malentendus subsistent de part et d’autre.
L’effondrement de 1991 a été pour les Russes un bouleversement très difficile à vivre et source de bien des désillusions.
Tandis que le plus grand « bazar » régnait à Moscou, derrière une unité apparente les motifs qui ont conduit l’Ukraine à proclamer son indépendance à 92% des voix étaient bien divers :
• Nationalistes qui en rêvaient depuis le 19ème siècle
• Anarchistes
• Moscou continuant à être perçu comme le régime totalitaire dont les ukrainiens avaient souffert

• Nomenclaturistes qui ne voulaient pas du désordre qui s’était installé à Moscou

Nous sommes en face d’un pluralisme par défaut :
• 90% de la population est chrétienne « orientale ». Pratiquement le même rituel mais des obédiences diverses : patriarcat de Moscou, patriarcat de Kiev, patriarcat œcuménique, uniates (gréco-catholique) qui ont un grand rayonnement. Grande tolérance entre ces obédiences.
• Oligarques : héritiers de la période soviétique arrivés à la tête des grandes entreprises d’État privatisées. Souvent en concurrence entre eux et impossibles à bien contrôler.
• Une société civile très active depuis Maïdan et la révolution orange.
• Un fort enracinement régional : on est d’abord d’Odessa. Le sentiment national est très fort mais chacun l’a à sa manière.
La révolution orange a été une véritable gifle pour Poutine. Moscou continue à fonder sa légitimité historique sur Kiev qui suscite une très forte charge sentimentale.
Mais grosse désillusion sur ses résultats de la révolution due à des rivalités internes (Timochenko/Ioutcenko). Le système politique s’est bloqué laissant les oligarques faire la loi en coulisse. L’élection de V. Ianoukovitch fût une surprise par défaut. Il procédait à un coup d’état rampant en tentant de se construire une « verticale du pouvoir » (Construction d’un palais …). Il ne s’est pas rendu compte de la réalité sociale du pays et s’est isolé progressivement. Poutine s’en satisfaisait. La révolte de l’euro-Maïdan a pris de court tout le monde, russes, ukrainiens, UE.

Comment en est-on arrivé là ? Le scénario est connu : très forte pression de Poutine pour empêcher l’accord d’association avec l’UE ; volte face au dernier moment de Ianoukovitch qui refuse de le signer ; révolte des étudiants ; répression policière très brutale provoquant une mobilisation considérable, plus importante qu’en 2004.
Poutine se devait de reprendre les choses en main. Ce fût la prise de la Crimée. Formidable coup de poker déclenchant un sursaut patriotique en Russie. La veille personne ne se doutait de rien.
La suite fût le Donbass mais Poutine s’est mépris. Tous les russophones n’ont pas suivi (tout le monde est bilingue en Ukraine). Le soulèvement séparatiste a provoqué une réaction de l’armée ukrainienne qui s’est ressaisie. Un nombre stupéfiant de volontaires a provoqué un retournement en début d’été qui mit les séparatistes en difficulté. Poutine dût intervenir avec des unités spéciales. Il annonça qu’il ne reconnaîtrait pas les résultats des élections présidentielles puis des législatives. Porochenko fût néanmoins élu partout sauf dans les zones contrôlées par les séparatistes.
L’efficacité des sanctions plus grande que prévue jointe à l’effondrement des prix du pétrole le mettent en difficulté. Poutine a l’initiative. L’Ukraine est indispensable au projet d’union eurasiatique. Il prévoyait une mise sous tutelle de l’Ukraine et un long pourrissement pour éviter une démocratie à l’européenne.
Cela ne se passe pas ainsi. Les grandes villes ne sont pas tombées. L’abcès est concentré sur Donetz et Lougansk. Le rouble plonge. Le pacte tacite entre Poutine et sa population (« Ne vous mêlez pas de politique, je m’assure de la croissance de l’économie ») est mis à mal.
Les ukrainiens sont aussi dans une situation impossible : déjà 1 million de personnes déplacées et plus de 5000 morts.
Faut-il accroître les sanctions ? La Russie fait partie de l’Europe. L’intelligentsia y vit. Les ukrainiens vont lancer un référendum d’adhésion à l’OTAN qui embarrasse les américains. Les européens sont rongés par le doute : comment poursuivre la construction européenne ?
Débat

Q1. La Russie va beaucoup souffrir de la crise économique qui y sévit. Cela va-t-il modifier l’opinion publique vis à vis de Poutine malgré la propagande et le contrôle de la presse ?
R. La propagande militariste est stupéfiante. Elle joue du fort sentiment de frustration d’une opinion très « patriote ». L’affaire ukrainienne est d’abord ressentie aujourd’hui comme une affaire intérieure mais avec une désaffection croissante de la classe moyenne russe alors qu’en 2011-2012 on voyait plus de 600000 personnes dans la rue.
Poutine et Labrov (ministre des AE) ont suggéré la menace d’une révolution de couleur en Russie manipulée par les USA.
L’intelligentsia et les élites tendent à déserter. Forte déperdition démographique catastrophique chez les jeunes, les étudiants avec une pyramide d’âges catastrophique. L’affirmation de sa puissance par Poutine n’est guère probante (affaire syrienne par exemple). Comment a-t-il pu faire de l’UE son ennemi alors qu’on était amis à son premier mandat ? On ne sait pas où il va.

Q2. Quelle est l’importance du mouvement fascisant en Ukraine ? Les habitants de Crimée sont-ils contents ? Quelle est l’attitude des Tatars ? Attitude du Belarus ?
R. 1. Il y a une guerre de communication. Le fascisme appartient au passé. Pas de parti d’extrême droite en Ukraine. Succès des élections législatives.
2. les russes devaient augmenter pensions et salaires, mais les prix ont aussi beaucoup augmenté. L’eau et l’électricité viennent d’Ukraine. Épuisement des nappes phréatiques dans la zone du Dniepr près de la frontière. Le nouveau président de Crimée a un passé un peu trouble. Bref ce n’est pas aussi rose qu’on l’espérait.
Mais beaucoup de retraités viennent de l’armée et sont plutôt satisfaits.
3. C’est un désastre pour les Tatars dont les institutions sont démantelées et les leaders interdits du territoire. Beaucoup ont fui vers l’Ukraine occidentale. Impression d’un nouveau nettoyage ethnique.
4. le président du Belarus (Loukachenko) est madré. Il profite de l’embargo sur les produits alimentaires de l’UE. Les crevettes russes viennent de Minsk. Mais il est très méfiant vis à vis de Moscou.

Q3. Où en sont les accords gaziers ? L’ONU fait-elle quelque chose ? Le peut-elle ?
R. L’Ukraine a besoin de bonnes relations avec la Russie comme avec l’UE. Elle a un potentiel formidable, une population éduquée, des terres « noires » incroyablement fertiles mais des dirigeants peu habiles à les mettre en valeur. La bipolarisation Russie-UE est absurde mais on ne sait plus comment en sortir.
Sur le gaz, il y a une volonté de puissance de Poutine depuis le début. Les Ukrainiens n’ont pas osé franchir le pas de l’indépendance en acceptant le prix mondial pour le gaz livré. Résultat : Aujourd’hui le gaz est plus élevé.
Les ukrainiens restent confrontés à un problème redoutable. Le charbon du Donbass est gelé à cause du conflit. Ils sont dans l’obligation d’importer du charbon russe. Qui prendra en charge la réhabilitation du bassin minier du Donbass ? En prenant le contrôle de la Crimée, Poutine contrôle le développement d’une zone riche en pétrole en bordure de la frontière..
Enfin les russes disposent d’un droit de veto à l’ONU donc pas de surprises à attendre de ce côté là.

Q4. La droite française est très « Poutinienne ». Comment voyez-vous cela ?
R. Poutine mène à l’étranger une politique de lobbies avec un arrosage sélectif de groupes français. M.Mariani a fait son choix depuis longtemps. Le Kremlin est très actif vis à vis des extrêmes à droite comme à gauche.

Q5. Quid d’une finlandisation de l’Ukraine ?
R. C’était possible. La Finlande a pu rejoindre l’UE sans jamais en parler. Cela supposait une classe politique intelligente qui fait défaut en Ukraine. Ce qui vient de se passer a radicalisé l’opinion.

Q6. Impact de l’arrivée de Donald Tusk comme président de l’UE ? Le tandem Merkel-Tusk peut-il nous aider pour garder deux fers au feu ?
R. L’opinion polonaise est très nerveuse. D.Tusk a une forte personnalité. Une relation renforcée Pologne-Allemagne changera l’équilibre au sein de l’Union. Il faut renforcer le triangle de Weimar pour accompagner l’Ukraine.

 

Q7. Comment Poutine peut-il s’en sortir sans être humilié ?
R. Poutine a mis son pays dans une situation pas facile à gérer vis à vis des européens.

Q8. Faut-il livrer le Mistral ?
R. Bien difficile de se débarrasser de l’hameçon. Les russes ont maintenant la technologie. On a rendu l’affaire trop visible. D’autres évoluent plus discrètement sans problème.

Q9. Diversités des églises orthodoxes ?
R. Rome et le patriarcat de Constantinople se sont beaucoup rapprochés depuis longtemps. Vision œcuménique très développée des deux côtés. Le patriarcat de Moscou y est très réticent mais il y a aussi des divisions au sein de l’église russo-orthodoxe.

Q10. 0ù en sont les accords de Poutine avec les chinois ?
R. Les chinois ont sans doute obtenu un très bon prix pour le gaz russe. Sur le plan financier, ils ne sont pas très prévenants vis à vis de Poutine. Ils voient bien la décrue démographique qui sévit en Russie et seront certainement plus présents en Sibérie orientale. Pas de confiance sans réticences de part et d’autre.

Q11. Signification de la construction d’une basilique russe quai Branly ?
R. Poutine a développé une idéologie du « monde russe ». Il l’affiche clairement quai Branly face à la rue Daru qui ne relève pas du patriarcat de Moscou.
Quant au sapin de Noël du parvis de Notre Dame, les russes ont payé bien volontiers.

Q12. Que souhaitez-vous vous-même ?
R. Je serai russe, je serai inquiet pour l’avenir de mon pays. L’effondrement de la Russie n’est pas de notre intérêt. Mais il y a une dérive autoritaire inquiétante. L’évolution de l’Allemagne est significative à cet égard alors qu’elle était le plus gros investisseur étranger en Russie. Le cercle de conseillers de Poutine est de plus en plus restreint. Les oligarques sont de plus en plus visés. Leur sentiment de fragilité doit s’aviver.
Il y a néanmoins un frémissement dans l’opinion : quand on touche leur porte-monnaie, les russes savent se défendre. L’unanimité en faveur de Poutine est fragile.

Q13. Les législatives en Ukraine vont-elles faire apparaître de nouveaux leaders ?
R. Oui, mais les ukrainiens ont un grand talent pour les disputes intestines.
Gérard Piketty

 

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