01/02/2010 - Copenhague et après ? - Amy Dahan

Exposé

Fondée sur un problème identifié à la fin du XIXème siècle, les scientifiques donnent en 1988 l’alerte au changement climatique dans le sillage du premier Sommet de la Terre organisé par l’ONU à Stockholm en 1972 sur la protection de l’environnement. À la demande du G7, le PNUE met alors sur pied une expertise : l’IPCC ( Intergovernmental panel on climate change) traduit en français par GIEC.
Le 2ème Sommet de la Terre, organisé à Rio en 1992, adopte une convention cadre sur le changement climatique ratifiée dès 1994 par plus de 170 pays. Elle prévoit chaque année une « Conférence des parties » appelée encore « Arène climatique » (AC). Lui fait suite en 1997 un protocole sur la réduction des émissions de gaz à effet de serre (GES) adopté à Kyoto qui entre en vigueur en 2005 bien que non ratifié par les USA.

Ce protocole :
- contient des engagements des grands pays industrialisés (PI) de réduire leurs émissions de GES à l‘horizon 2012 (sur la base des émissions en 1990).
- prévoit la mise sur pied d’un marché des quotas d’émission dès 2012 (déjà en fonctionnement au sein de l’UE)
- définit des « mécanismes de développement propre » dans les PED financés par les entreprises des PI en échange d’un accroissement de leurs quotas d‘émissions de GES.
Les PED se contentent alors de souligner que toute cette problématique est causée et construite par les pays du Nord ignorant leurs problèmes de développement. Ils déclarent donc ne pouvoir accepter, pour ce qui les concerne, les émissions de l’année 1990 comme émissions de référence. Mais à partir de 2002, les PED (G77 + Chine) sont de plus en plus présents dans les AC annuelles où ils fonctionnent comme un bloc sans se désolidariser des problèmes pressants qui menacent Tuvalu ou Maldives.
Le mode de fonctionnement du GIEC et les AC ont joué un grand rôle pour instaurer un climat de confiance politique avec eux grâce à la présence dans ces AC d’ONG travaillant dans ces pays. En conséquence, à Copenhague, le GIEC n’a pas été contesté, alors qu’à Bali en 2007, l’AC s’était terminée sur un clash très dur entre les USA et les grands pays émergents sur fond de polémique sur les travaux du GIEC.
Comme toutes les institutions onusiennes (l’OMS par exemple), le GIEC n’est pas une association de personnes physiques, mais une association de pays : ses membres sont des nations, non des personnes physiques. Aucun individu – et en particulier aucun chercheur – ne peut être membre du GIEC “en direct” : les personnes qui siègent aux assemblées du GIEC ne font que représenter des pays membres. En pratique, à peu près tous les pays membres des Nations Unies sont membres du GIEC.
Il ne s’agit donc pas d’un laboratoire de recherche, mais d’un organisme qui effectue une évaluation et une synthèse des travaux de recherche menés dans les laboratoires du monde entier. En gros, le GIEC effectue une revue de presse d’un genre très particulier : il examine et synthétise tout ce qui s’est publié dans la littérature scientifique. C’est un point important, car tout chercheur travaillant dans un des domaines concernés – même quelqu’un qui tenterait de remettre en cause l’influence de l’homme sur le climat – verra ses travaux pris en compte dans le cadre des procédures d’expertise organisées par le GIEC dès lors que cela a donné lieu à publication dans une revue scientifique.
L’organe suprême du GIEC est son assemblée générale, où chaque pays membre dispose d’une voix. Elle définit le programme de travail du GIEC, les domaines où il devra faire la synthèse des travaux publiés ou en cours. C’est elle qui approuve les publications les plus importantes appelées rapports d’évaluation.
L’organe exécutif du GIEC est le bureau élu par l’assemblée générale. Le GIEC dispose de son propre budget et est subdivisé en 3 groupes de travail qui ont la charge de conduire les expertises sur :
- Les travaux publiés ou en cours qui portent sur le fonctionnement “physique” (et chimique !) du climat et les variations climatiques passées ou à venir (groupe 1).
- Les travaux publiés ou en cours qui portent sur la vulnérabilité de la biosphère et de notre système socio-économique face aux risques du changement climatique (groupe 2).
- Les travaux publiés ou en cours sur les scénarios d’émission de gaz à effet de serre et la manière de réduire nos émissions (groupe 3).
Un rapport du GIEC démarre par un vote de l’assemblée générale, sur proposition du bureau. Celle-ci consiste en un sommaire prévisionnel (toutes les têtes de chapitre sont déjà prévues) des futurs rapports à remettre (un par groupe). Une fois ce programme approuvé, le bureau sollicite comme auteurs, auprès des pays membres, des experts des domaines couverts. A raison de plusieurs dizaines d’auteurs par tête de chapitre, chaque rapport nécessitera donc la contribution de plusieurs centaines de rédacteurs, sans compter ceux plus nombreux encore qui feront part d’un avis sur les projets. Chaque chapitre d’un rapport traite d’un domaine particulier (par exemple les variations climatiques du passé) et les auteurs du chapitre en question sont chargés de faire la synthèse des connaissances scientifiques disponibles sur ce sujet. Ils ont l’obligation de compiler tous les travaux publiés dans la littérature scientifique spécialisée, ou ceux en cours dans les laboratoires de recherche. La bibliographie doit figurer à la fin de chaque chapitre. Ces synthèses sectorielles permettent de produire un premier projet de rapport qui sera lu et commenté par d’autres experts des disciplines couvertes, ce qui conduira à une deuxième mouture qui sera soumise aux mêmes relecteurs ainsi qu’à des représentants des gouvernements de tous les pays membres du GIEC. Les désaccords doivent y être explicités et leur mode de prise en compte dans le rapport final doit recueillir un consensus. C’est seulement après ces allers-retours, très formalisés, qu’un document définitif est soumis à l’assemblée générale du GIEC pour approbation avant publication.
Au total, plusieurs milliers d’experts – généralement des chercheurs de renom, mais le processus est ouvert à qui veut, sont impliqués dans les processus de rédaction et d’expertise organisés par le GIEC.
Cette procédure très stricte d’élaboration du rapport final (un tous les 5 ans) a consolidé sa légitimité scientifique. Dans les années 90s, l’UE, dont l’UK depuis longtemps sensibilisée au problème, a été le bon élève du « protocole ». Elle a affiché pour 2020 un objectif de réduction de – 20% de ses émissions par rapport à 1990 et même de – 30% si les autres parties bougeaient sensiblement. Entre Bali (2007) et Copenhague, Barack Obama a créé l’espoir en ce sens, mais n’est finalement pas arrivé à faire ratifier le protocole de Kyoto par les USA, entraînant un raidissement de la Chine. Le schéma « Kyoto » (fixation d’objectifs de réduction des émissions de CO2 et extension au-delà de 2012) a donc pris du plomb dans l’aile.
Au total, le bilan est maigre. Beaucoup de pays ont dépassé les objectifs qui leur avaient été fixés. C’est le cas du Canada. L’UE ne les respecte qu’à la faveur de la crise et a mal joué à Copenhague. Mais la question climatique est maintenant bien installée dans l’agenda international avec toutefois un problème majeur : La sécurité énergétique de la Chine où son charbon a un rôle prépondérant. Personne ne peut l’ignorer.
L’illusion volontariste des ONG a fait long feu. D’autres contraintes, puissantes, pèsent sur les États. Les PED crient à l’abandon de Kyoto qui reste le seul instrument clair pour avancer dans la gestion du problème. Ceci étant, si on veut être optimiste, les grands pays émergents vont afficher des objectifs de réduction à condition de ne pas se les voir imposer. Mais aucune discipline n’est convenue pour forcer à leur respect. On a constaté par ailleurs un véritable éveil d’engagements politiques à des niveaux sub-nationaux, notamment aux USA avec présence de nombreux américains dans les AC. Une société civile internationale tonique se manifeste de plus en plus en « Off » de ces AC avec en « Off » du « Off » un accent sur le thème « Environnement et justice sociale ». Il reste que les chefs d’État s’expriment en fonction de leur opinion. Il est donc urgent d’élever leur degré de conscience du problème car l’alarmisme du GIEC n’est pas idéologique. Les scientifiques pensent même que la détérioration du climat est plus rapide qu’on ne le prévoyait. Il faut en faire le problème n° 1 de notre monde.

Débat

Q1. Le GIEC n’a pas été contesté à Copenhague, mais cette pièce clé de la légitimité de la lutte contre l’ES reste une chose très floue, trop inconnue de l’opinion, des médias non spécialisés et de nombre de politiques qui donnent encore la parole inconsidérément à des scientifiques «climato-sceptiques» devant un public incapable de juger, comme cela a été encore le cas récemment à Nantes (ou ce matin sur France Culture !) La première priorité pour entraîner l’opinion n’est-elle pas alors pour les politiques de consolider le GIEC (en en améliorant s’il le faut le fonctionnement) et de communiquer sur la valeur de cette expertise ? À défaut, chacun ira de sa petite idée sur un problème dont la complexité est telle (une vingtaine de disciplines en cause) qu’aucun scientifique, même de grande qualité, ne peut prétendre la maîtriser seul. Les gouvernements ne pourront avoir qu’une adhésion molle de leurs opinions, trop faible pour faire passer des décisions difficiles. N’est -ce pas un abus d’influence caractérisé pour un scientifique que d’exposer ses vues devant un public incapable de juger ?
R. Le climato-scepticisme est d’abord venu des USA au niveau des blogs. L’engagement pris par Obama de réduire de 20% les émissions US sur la période 2005 – 2020 a déclenché la colère des grands groupes et de leurs lobbies qui ont été jusqu’à débaucher des scientifiques de l’Académie des Sciences.
I. L’opinion publique est faite par la télé qui se repaît de catastrophes. Vous n’avez pas mentionné de lien entre les catastrophes « climatiques » et l’ES.
R. L’alerte sur la sécheresse et le cycle de l’eau est sûre. En revanche, il est impossible de dire que tel ou tel cyclone est lié à l’effet de serre. On ne peut dire n’importe quoi !

Q2. Après l’échec de Copenhague, faut-il encore poursuivre les discussions à Bonn puis Mexico ?
R. La construction de Copenhague s’est faite sur la base d’une exagération de son importance. J’avais déjà prédit, il y a un an, le semi-échec probable par rapport à l’attente créée. L’échec est profond car il reflète un nouvel ordre géo-politique mondial. Ceci étant, on voit aussi émerger un nouveau type de coopération dans la lutte contre l’ES entre les grandes métropoles. En témoigne aussi la croissance accélérée du « Off » des AC. Quant à la gouvernance mondiale d’un problème d’une ampleur aussi exceptionnelle, l’ONU est certes très lourd et très bureaucratique, mais il faut bien analyser ce qui été fait avant de vouloir réformer cette gouvernance. L’ONU a installé le GIEC et associé le forum des ONG au débat.

Q3. Autant qu’à ce problème, il nous faudrait songer d’urgence à réformer le mode de fonctionnement de l’UE pour la lutte contre l’ES alors qu’elle a fait preuve d’une réelle cacophonie à Copenhague qui lui a valu d’être pratiquement effacée du débat. La simple déclaration finale de clôture a été faite dans son dos et Obama ne l’a même pas citée dans la conférence de presse qui a suivi malgré le rôle de leader qu’elle avait joué à Rio puis à Kyoto. Ne faut-il pas que la compétence pour la lutte contre l’ES soit transférée à l’UE i.e en exécutif à la Commission, mais sous contrôle final du Parlement et non du Conseil Européen où l’on retrouve le jeu cacophonique des États ?
R. Oui. Un rapport demandé à Harvard dessine 4 architectures possibles de la lutte contre l’ES : – Un traité où tout le monde serait d’accord. C’est illusoire aujourd’hui. – Un régime de taxes plutôt que de quotas, facile à gérer et efficace mais se heurtant à une aversion générale contre les États et posant un problème à l’OMC si toutes les taxes nationales ne sont pas bien coordonnées. – Le « schéma Copenhague » : les pays se fixent pour eux-mêmes des objectifs (ambitieux) puis nouent à leur niveau des accords sectoriels, par exemple sur le ciment fabriqué en Chine (les oxydes nitreux – N2O – émis par la Chine, qui ont aussi un effet de serre, se retrouvent rapidement aux USA où ils sont cause de pluies acides).
(NDLR, schéma bien problématique face à un auautre schéma, non discutable à l’ONU, qui voudrait que les grands pays exportateurs nets d’énergie fossile ou même en situation de quasi indépendance de leurs besoins en énergie fossile, pourraient s’entendre pour augmenter considérablement le prix des énergies fossiles rendant par là même inutile des taxes carbone et s’assurant ainsi la captation de la rente correspondante. C’est une logique de puissances (face à une UE qui refuse de l’être) qui sauront imposer ce « choc » énergétique à l’OMC; si on veut avoir une vue optimiste de Copenhague, on va vers la 3ème architecture.

Q4. Y a-t-il un scénario catastrophique décrit par le GIEC ? Quels enseignements tire-t-on des grandes catastrophes passées ?
R. Le GIEC ne veut pas faire du changement climatique une nouvelle « grande peur du Moyen Âge ». Quant aux catastrophes du passé, si notre planète s’est bien adaptée, l’espèce humaine n’était pas là.

Q5. Les perspectives d’épuisement des énergies fossiles ne démobilisent-elles pas ?
R. Le temps de subsistance du CO2 dans l’atmosphère étant de l’ordre du siècle. Avec une échelle de temps du même ordre pour l’élévation de température à des niveaux insupportables si on ne fait rien de notable pour limiter les émissions, il ne faut plus raisonner en termes de flux de CO2 émis par l’homme dans l’atmosphère, mais en stock de CO2 présent dans l’atmosphère. Dès lors, le montant des réserves d’énergie fossile est de l’ordre du double de ce que l’on peut mettre dans l’atmosphère dans le siècle à venir pour limiter la concentration de CO2 à un niveau limitant la hausse des températures à un niveau jugé encore gérable de 2 – 3°C. Il y a donc beaucoup trop d’énergie fossile encore disponible au regard du problème posé. Partant de cela, N.Stern, au Collège de France, a chiffré le maximum que chaque grand groupe de pays peut émettre.

Q6. Y a-t-il une réflexion sur les inégalités de l’impact climatique ?
R. C’est l’objet du groupe de travail n°2 du GIEC. Si le Canada qui se voulait le bon élève de Kyoto a totalement dérapé dans ses émissions de GES, c’est à cause de la mise en exploitation des sables bitumineux de l’Athabasca mais aussi parce qu’il a le sentiment que le réchauffement climatique ne sera pas dramatique pour lui.
I1. Les 800 M d’africains qui seront 1500 M en 2050 ne consomment que 50 Kg CO2/an contre plus de 3 tonnes pour l’européen moyen et 8 pour l’américain moyen, ne font guère confiance aux conseils que leur prodigue le Nord, grand responsable du problème, pour les aider à faire la transition.
I2. L’accroissement de la population n’est-il pas le principal risque alors que pour les PED les enfants sont une richesse pour aider les parents ?
R. Le problème climatique a été chargé de tous les problèmes du développement durable. La charte de Bali (2007) prévoyait donc qu’on devait discuter simultanément de la réduction des émissions mais aussi de l’adaptation au changement, du financement des PED et des transferts de technologie. En fait à Copenhague on ne s’est intéressé qu’aux émissions. Si l’on quitte l’ONU pour aller dans des forums des économies majeures, s’en sera fini de ces quatre « piliers». Le tournant « real politik » de Copenhague aura des effets sur le climat mais pas sur le reste.

Gérard Piketty

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