La Chine et l’Inde, rivalité, compétition et dépendance
Sylvia Malinbaum, chercheuse au centre Asie de l’IFRI, a été fonctionnaire à la Direction Générale du Trésor, et aux services économiques régionaux de Bombay, Le Caire et Djibouti. Christophe Deltombe lui pose 2 questions au sujet de la relation Inde et Chine : l’Inde peut-elle se dégager de sa dépendance à la Chine ? Et quel partenariat est possible entre l’Inde et
l’Europe ?
Sylvia Malinbaum a rappelé que cette relation est peu traitée dans les think tanks occidentaux, alors qu’elle est centrale dans la pensée stratégique indienne. Ces 2 pays ensemble représentent 40% de la population mondiale (1,4 MM chacun) et 20 % de la
richesse mondiale.
- La rivalité : Trois fronts principaux
a. La frontière himalayenne entre l’Inde et la Chine s’étend sur 3400 kms le long de l’Himalaya. Leur rivalité remonte à l’indépendance des 2 nations. Dans les années 50, Le 1er Ministre Indien Nehru avait une vision fraternelle de la relation avec la Chine, résumée par l’expression hindi « L’Inde et la Chine sont frères » cette confiance a été
ébranlée par :
- L’occupation du Tibet (1950) : La Chine occupe le Tibet, alors Etat-tampon. En 1959, une révolte éclate à Lhassa. La Dalaï-Lama (Tenzin Gyatso, 23 ans, 14 ème du nom ) fuit en Inde et s’installe dans le Nord de l’Inde, à Dharamshala, où subsiste encore un gouvernement tibétain en exil. Cette présence reste un sujet de tension majeur, la Chine cherchant à siniser le Tibet. La question de la succession du Dalaï-Lama (qui fêtera ses 91 ans en juillet) est également source de tension, comme autour du monastère de Tawang (Arunachal Pradesh), lieu de naissance du 6 ème Dalaï-Lama.
- La guerre de 1962 entre l’Inde et la Chine : 80 000 soldats chinois occupent 2 régions indiennes : l’Aksaï Chin (hauts plateaux de 43000 km2 à 4 500 m d’altitude, passage stratégique entre le Tibet et le Xinjiang, lieu d’essais nucléaires chinois entre 1964 et 1995) et l’Arunachal Pradesh (90000 km2, appelé « Tibet du Sud » par les Chinois) où la défaite reste traumatique dans la mémoire collective indienne pour les Indiens pacifiques. Le BJP instrumentalise encore aujourd’hui ce souvenir pour critiquer le Parti du Congrès. L’Aksai Chin est toujours sous contrôle chinois ; l’Arunachal Pradesh a été rendu à l’Inde après la guerre, probablement sous pression internationale.
- Les affrontements récurrents : la frontière immense n’a jamais été consensuelle. Des accrochages réguliers ont lieu. Le plus meurtrier date de 2020, en pleine crise du Covid : un affrontement dans le Ladakh a causé la mort de 20 soldats indiens et un nombre inconnu de soldats chinois (Pékin ne communiquant jamais ses pertes). Les soldats n’ont pas le droit d’utiliser des armes à feu ce qui donne lieu à des combats au corps à corps dans des conditions extrêmes. C’était la première mort dans les affrontements sino-indiens depuis 1975.
b. Le Pakistan et l’influence chinoise en Asie du Sud.
La relation indo-pakistanaise : le Pakistan est le « frère ennemi » de l’Inde depuis la partition de 1947 et les conflits autour du Cachemire (divisé entre un Cachemire administré par le Pakistan et le Cachemire par l’Inde, séparés par une ligne de contrôle qui n’est pas une frontière reconnue). La Chine a fait du Pakistan un maillon essentiel de sa stratégie des Routes de la Soie. Elle investit près de 50 milliards de dollars dans le China-Pakistan Economic Corridor (CPEC),
Une route reliant Kashgar (Xinjiang) au port de Gwadar (Pakistan) permet à la Chine de contourner l’Inde, d’accéder à l’Océan Indien et d’éviter le détroit de Malacca. Cette route traverse une partie du Cachemire sous contrôle pakistanais mais revendiqué par l’Inde, ce qui explique le boycott indien de l’initiative des Routes de la Soie.
La Chine transfère également des armes au Pakistan : 80 % des acquisitions pakistanaises sont d’origine chinoise, y compris des missiles de haute technologie. Lors des 4 jours d’affrontement entre l’Inde et le Pakistan en mai 2025, les Pakistanais ont utilisé des missiles chinois très performants, ce qui a inquiété l’Inde. La relation est désormais perçue comme
une triangulaire Inde-Chine-Pakistan, obligeant l’Inde à sécuriser 2 fronts simultanément.
c. L’Océan Indien
La Chine développe une stratégie « du collier de perles », développement d’infrastructures portuaires dans des points stratégiques de l’Océan Indien (port de Gwadar au Pakistan, port d’Hambantota au Sri Lanka, de Chittagong au Bangladesh, de Kyaukpyu au Myanmar). L’Inde perçoit cette stratégie comme un encerclement maritime. En réponse, elle développe sa propre stratégie dite « du collier de diamants » ou stratégie de revers, avec des zones d’influence aux Maldives, aux Seychelles, et à Maurice, ainsi que le développement du port de Chabahar en Iran. La présence de flottes de pêche et de pétroliers chinois aux frontières des zones économiques exclusives inquiète aussi la marine indienne.
2. La compétition : une asymétrie à l’avantage de la Chine
Démographie : l’Inde et la Chine ont chacune 1,4 milliards d’habitants, mais la population chinoise vieillit tandis que la population indienne reste jeune. Ensemble, ils représentent 40% de la population mondiale et 20% de la richesse globale.
D’ici l’an 2000, l’Inde comptera 520 milliards d’hommes de plus que la Chine, pour atteindre 1,7 milliard. L’Inde est très rurale, il n’y a pas de cadastre, les campagnes sont très peuplées, 600 millions de personnes sont des ruraux. Mais les villes sont surpeuplées, il y a 25 millions d’habitants à Bombay et des villes se créent partout.
Les castes ne disparaissent pas du tout. On observe, y compris dans les villes, la logique des castes. C’est le premier critère pour se marier… La réalité des castes reste sclérosante. Il y a eu des mouvements contre les castes. Des comités ont alloué des postes pour les basses castes et les intouchables, mais les brahmanes ont vu cela comme une menace. Le Parti nationaliste est celui des hautes classes.
Economie : En 1987, les PIB des 2 pays étaient équivalents. Aujourd’hui le PIB chinois est 5 fois supérieur à celui de l’Inde. L’objectif indien est d’être un pays développé en 2047, centenaire de l’Indépendance, dans le cadre du programme « Viksit Bharat», ce qui vise une croissance de 10% (contre 6 ou 7 actuellement). L’Inde peine à s’industrialiser malgré des politiques incitatives, c’est avant tout un pays de services. Elle est déficitaire dans ses échanges commerciaux, contrairement à la Chine.
Technologie : La Chine l’emporte très largement. L’Inde n’est pas encore une puissance d’innovation, elle cherche à capter des transferts de technologie auprès de ses partenaires. Sur l’IA et les semi-conducteurs, l’écart avec la Chine est considérable. L’Inde s’est positionnée sur les services informatiques, les services de comptabilité et les Call Centers où 200 000 personnes sont employées. En Inde, il y a une petite minorité très formée de diplômés indiens, le reste de la pyramide reste sans formation.
La Chine est bien plus homogène.
Militaire : La Chine dispose d’un net avantage en termes de bâtiments de combat, sous-marins et porte-avions.
Le multi-alignement indien assumé : Face à cette asymétrie, l’Inde s’appuie sur plusieurs partenaires :
La Russie : partenaire historique et de confiance, 60% de l’équipement
militaire indien est d’origine russe. Un sondage récent auprès de la jeunesse
indienne place la Russie en tête des partenaires perçus comme les plus
importants.
- Les Etats-Unis : premier marché à l’export, fournisseur de technologies mais perçu avec méfiance car il a eu des retournements (soutien au Pakistan en 1971, et pendant la guerre en Afghanistan). Le mandat de Trump renforce
cette méfiance. - La France partenaire fiable : vente des Rafale, coopération dans le nucléaire. La présence française est historique avec les comptoirs comme Pondichéry, et la décolonisation a été relativement douce. Il subsiste un lycée français à Pondichéry, des coopérations culturelles.
- Israël : une certaine convergence idéologique…
- De bonnes relations avec La Grande-Bretagne. Il y a une forte diaspora indienne en G-B.
- L’Europe est le premier partenaire économique de l’Inde, un partenaire commercial qui augmente.
3. La dépendance : des interdépendances économiques fortes
Il y a donc une interdépendance asymétrique. Le déficit commercial de l’Inde se creuse avec la Chine : il atteint 100 milliards de dollars et plus. Il y a un essor industriel dans le secteur de la défense et du téléphone. Apple fait assembler les Iphone(s) mais ce sont des entreprises chinoises basées en Inde qui assemblent des intrants industriels, pour un programme made in India… C’est aussi le cas pour les entreprises pharmaceutiques : 40% des médicaments génériques, 70 % des panneaux solaires et 60% des semi-conducteurs viennent de Chine.
80% des actifs viennent de Chine. Il y a beaucoup d’entreprises chinoises en Inde (200 000 emplois créés). Comment faire sans la Chine (téléphone, pharmacie) ?
La première réaction de mesures économiques restrictives de la part de l’Inde date de 2020. Ils ont arrêté TikTok pour développer le Made in India, filtré et ralenti les investissements chinois.
Au sujet de la ressource EAU : rivalités, compétition, dépendance. La Chine convoite le marché indien de l’eau. Le Brahmapoutre prend sa source au Tibet et traverse le nord de l’Inde. Il n’existe pas de traité global entre l’Inde et la Chine sur la gestion de l’eau. Il y a eu un premier dégel au sommet des BRICS mais la poignée de mains est un peu froide entre Modi et Xi Jin Ping, plus Poutine. Il y a des problèmes de visas, la question frontalière n’est pas normalisée. Il n’y a ni paix, ni guerre, mais l’Inde n’a pas les moyens de la rivalité.
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