29/05/2017 - Recomposition politique - Laurent Bouvet

Le 29 mai, vers quelle décomposition, recomposition de la vie politique française, avec Laurent Bouvet

Exposé

La « surprise » Macron est exceptionnelle dans la Vème République. Elle est le fruit d’une conjonction particulière d’évènements politiques. Je connais Emmanuel Macron depuis 2000 où je l’avais rencontré à « Esprit ». Disons qu’il a su prendre sa chance. Il a éliminé tous les vieux candidats de 2008 dont le peuple ne voulait plus. Il a bénéficié de partis en fin de course dont le PS, le parti d’Épinay. François Hollande ne s’est pas représenté. Il a su profité des circonstances. Le ralliement de Bayrou l’a bien aidé.

Au-delà, Emmanuel Macron (EM) a bien saisi une appétence pour des partis plus larges que les partis traditionnels, pour des mouvements. Mélenchon a fait de même. Ces grands mouvements n’ont pas été analysés par les politologues.

EM a aussi saisi une demande de verticalité, d’autorité, d’être gouvernés, de quelqu’un qui dit ce qu’il va faire. Il l’a fait en passant au centre.

Il est trop tôt pour parler de l’organisation de son mouvement (voir Philippe Raynaud : « L’esprit de la Vème République »). On fait parfois référence à la théorie US des réalignements politiques qui dit qu’il faut attendre2 ou plus d’élections pour cela. Ceci dit on est sans doute dans un réalignement assez profond. Aura-t-on un bloc central flanqué de La France Insoumise (LFI) et du FN ? Il faut attendre quelques mois pour juger de la discipline des nouveaux députés. Le résultat des législatives ne nous en dira pas assez. Globalement la France est à droite. La majorité qui va sortir des urnes sera plutôt à droite.

Cette transformation peut-elle se lire par les côtés ? L’incertitude règne là aussi. Le FN rentre dans une période de turbulences. Il ne faut cependant pas se leurrer : la prestation calamiteuse de Marine Le Pen conduit à minimiser la force réelle du FN. À gauche le phénomène Mélenchon cache plein d’incertitudes : il y a son âge, sa capacité douteuse à transformer son talent de tribun en talent de gouvernance. Il n’y a rien derrière ses propos. Il a du mal à transformer l’essai présidentiel. On aura ainsi une gauche morcelée avec des jours sombres à venir, ne serait-ce que sur le plan financier (Un plan social est en préparation à Solférino). Le PS va perdre l’essentiel de son financement. Il a pris des habitudes de riches et ne sait plus mener d’actions à bas coût.

Macron a compris mieux que d’autres que les grands serviteurs de l’État prennent les choses en main quand cela « déconne » dans tous les sens et que les politiques ne sont plus capables de faire les réformes nécessaires au pays et qu’on ne peut plus le faire en se contentant de conseiller « le Prince ». Il a donc décidé de prendre le pouvoir pour faire les réformes avec les meilleurs de la technostructure : le gouvernement des meilleurs. Il va renouveler les têtes pour rentrer dans la politique.

Quelle sera la solidité du bloc central des élus ? Comment les jeunes élus de la société civile vont-ils s’investir dans la politique face à des enjeux qui restent très polarisés ? Répartition du patrimoine, identité nationale ?… La haute technostructure ne s’y intéresse pas vraiment et pourtant ces enjeux sont aussi importants que les enjeux économiques.

Débat

                Q1.  VGE disait qu’on peut gouverner la France avec 10 personnes. Est-on au début d’une nouvelle technocratie ? Plus qu’un mouvement, un parti c’est une discipline. Le mouvement En Marche va-t-il rentrer dans le rang ? Que sait-on de l’organisation du mouvement ?

  R.  Sur ce dernier point, on ne sait pas grand-chose. Un conseil d’administration est à la tête du mouvement. Les adhésions sont gratuites mais peuvent déboucher sur des dons. Dans un mois, EM va devoir transformer le parti, ne serait-ce que du fait des financements publics importants qui vont arriver. Là, comme avec LFI et le FN, le mouvement tient à un chef. Mais ici le chef est à l’Élysée !

Au plan idéologique, EM est passé par Esprit et en est l’héritier intellectuel. Il a une perspective liée à la gauche réformatrice (Similitude avec Tony Blair venu du christianisme social et comme lui habité par le souci de « bien faire »).

Mais ceci restera-t-il la philosophie du mouvement ? C’est douteux car cette vision est très minoritaire dans le pays et même dans le christianisme en France. Il y a une résistance très forte en France à la gauche « spiritualiste ». la gauche laïque est toujours là et en posture de résistance au Macronisme.

La question identitaire culturelle reste le point d’achoppement pour EM.

À l’autre bout se pose la question du chef. Que va-t-il se passer au niveau du parti ?

Q2.  La situation est paradoxale : le mouvement se dit ouvert mais en se réclamant comme intellectuel veut se reposer sur une élite républicaine ? pour quoi faire ?

La question n’est-elle pas liée au régime électoral ?

Avec une base venue de la gauche et un encadrement venant de la droite, cela ne va-t-il pas éclater ?

EM me fait penser à Bonaparte. Il est seul, tape à droite, tape à gauche et fait les listes électorales.

  R.  EM est un mouvement large mais avec peu d’ouvriers et de non diplômés. On est dans une sociologie urbaine. Une partie des banlieues a voté pour Mélenchon. Ses primo-arrivants en politiques seront peut-être ses primo-partants. Comment occuper les 300000 adhérents alors qu’on n’est pas dans le populisme affirmé ?On a recherché les mots de langage pour présenter le programme.

Q3.  Macron n’a rien à voir avec VGE qui pilotait avec peu de monde contribuant à une certaine sclérose des administrations. EM veut redonner à celles-ci une possibilité de respirer et d’avoir des projets. Dans les discours, on laisse de côté l’idée d’« un projet ». EM considère que le mouvement devra s’impliquer dans la réalisation des projets.

EM peut-il en rester à une gestion technocratique. Les grandes réformes vont devoir se confronter à la rue.

  R.  Oui c’est très différent de VGE bien que lui aussi ait mis de l’air dans le système (Loi Veil, majorité à 18 ans…) le fait de s’appuyer sur les administrations centrales ramène à la période gaullienne. Mais comment cela va-t-il pouvoir fonctionner avec les syndicats (EN). L’intention de « ramener » les directeurs d’administration centrale près des directeurs de cabinet est plutôt bonne. Mais dans la réalisation des projets, les élus vont vouloir être associés.

Vers quelle conception de la démocratie s’oriente-t-on ? Une démocratie de mission (Un mandat pour une action) ou une démocratie participative ? L’éveil permanent des citoyens nouvellement élus devrait plutôt conduire à un contrôle permanent des citoyens sur les élus. Il y a peut-être là un hiatus avec la façon dont E M voit les choses. Il n’a jamais fait de concession sur son programme. Mais la démocratie du contrôle permanent est aussi une illusion. Qui sont les citoyens de cette démocratie ? Fiction du « peuple » !.

  S.  Les hommes des cabinets ne sont pas si jeunes que cela. Les projets de loi sont discutés à partir des projets proposés par l’Assemblée. Les primaires ont contribué à l’échec des partis où elles ont favorisé les positions marginales. J’ai du mal à imaginer que le PS puisse disparaître du jour au lendemain.

R.  Anne Hidalgo pensait que forte de l’expérience de maire de Paris, elle pourrait acquérir une stature nationale, mais elle s’est fait doubler par E M. D’où l’importance de la décision en septembre du CIO pour les JO de 2024. Il y a fort à parier qu’on décidera en même temps pour 2024 (Paris) et 2028 (Los Angeles). Il sera intéressant de voir comment ceci sera mis en scène par E M face à Anne Hidalgo.

Le PS veut la transparence, le non cumul des mandats, des primaires, bref tout ce qui contribué à le détruire. Il a perdu de vue l’intérêt que représentait le parti pour les candidats. Le vieux système des partis a produit son matador ! Ce qui meurt, c’est le PS d’Épinay : une stratégie avec un chef pour prendre le pouvoir et affaiblir le PC. Une fois au pouvoir, ce parti a accompli sa mission. Au congrès de l’Arche en 1991, tous les intellectuels ont  été consultés et ont conclu que le « capitalisme est un horizon indépassable ». C’était le Bad Godesberg français !  Le problème est que tout cela n’a pas été accepté par le système politique français de gauche.

 

 

Gérard Piketty

 

 

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