Un chantier du Club : Réhabiliter le politique – La modernité et la science

La modernité et la science

Hélène Deltombe
Psychanalyste, membre du Club Citoyens

PENDANT LONGTEMPS, l’homme s’est cru le centre de l’univers. Mais depuis la renaissance, il a dû accepter de faire successivement trois révolutions dans la conception qu’il avait de sa place dans le monde : la révolution copernicienne qui ne fait plus de la terre le contre de l’univers, la révolution darwinienne qui amène à reconnaître que nous sommes cousins des primates, et celle de Sigmund Freud par laquelle l’homme ne peut plus se croire maître de lui-même, il habite le langage et il a un inconscient qui lui échappe, il dit autre chose que ce qu’il veut, que ce qu’il croit, n’arrive pas à dire ce qu’il veut, il en résulte des symptômes venant signifier ce qui n’a pu être mis en paroles.

La possibilité de nous concevoir en tant qu’unité n’existe plus, le langage nous divise, et nous sommer, dans une constante élaboration de nos positions face aux événements, face au réel qui s’impose. À partir de ce que René Descartes a inauguré, nous vivons une révolution scientifique qui change radicalement notre rapport au monde : avec l’avènement de la science moderne, il ne s’agit plus de comprendre le monde, mais de le transformer, avec des applications techniques considérables. Le scientisme, la philosophie positiviste, ont idéalisé le progrès scientifique, en croyant qu’il serait source de progrès humain. Mais y a-t-il progrès sur le plan humain, et le progrès scientifique peut-il le susciter ? On peut se demander si la place grandissante de la science -certes source de bénéfices- ne risque pas dans certains cas d’entraver le développement de ce qui est proprement humain. La prolifération des objets, qui facilite beaucoup de gestes de la vie, permet des gains de temps, est aussi source de solitude, car la solidarité dans les activités quotidiennes est de moins en moins nécessaire, du moins pour tous les travaux pénibles. D’autre part, la science avance dans ses recherches sans se demander ce qu’il en adviendra, sans poser la question des effets de ses découvertes sur l’humanité. Elle avance inexorablement, pour le meilleur et pour le pire, et on voit dans bien des cas que les comités d’éthique n’y changent rien. Nous sommes parfois placés devant un paradoxe. à repousser les frontières du réel, ne sommes-nous pas en fait en train de constituer un réel géographique, génétique, etc. beaucoup plus menaçant que celui auquel nous étions soumis ?

Selon la thèse de Jacques Lacan, la science forclôt le sujet car elle ne se pose pas la question de ses implications et c’est même une des causes de l’avènement de la psychanalyse. La science au sens du cogito ignore ” la vérité comme cause ”  et ” c’est parce que ce point est voilé dans la science ” que la psychanalyse prend la place ” d’en assumer la question ” (La science et la vérité Jacques Lacan, Écrits, p.869, Seuil Paris 1966). La science ne constitue pas un savoir unifié, ni un système symbolique qui vienne rendre compte du réel auquel nous sommes confrontés. La psychanalyse ne restitue pas pour sa part le sens selon une dimension religieuse, elle réintroduit le sujet, représenté par un signifiant pour un autre signifiant, un être en construction dans le langage, qui est dans un processus de subjectivation de chaque dire et de chaque événement, pour affirmer sa singularité dans chaque lien social, et pour assurer la transmission de la loi, du savoir et de la vérité de son désir.

À l’inverse du lien social, il y a les phénomènes de ségrégation qui sont un effet de la science, car elle ne tient pas compte des particularités de chacun, ni de son irréductible existence, mais classe les individus par catégories, avec le risque de vouloir et de pouvoir en supprimer certaines. La science développe un savoir de ce qu’on doit être, de ce qu’on ne doit plus souffrir et cela peut conduire à des décisions d’éradiquer, de supprimer, de transformer, dans le réel même. La psychanalyse se propose plutôt de permettre au sujet de transformer son rapport au langage.

Hélène Deltombe
Psychanalyste, membre du Club Citoyens