10/01/2005 - La France et les Français vus par les Anglais - John Henley, correspondant du Guardian à Paris

Exposé

 

L’histoire des relations franco-anglaises est celle d’un long malentendu entre deux pays qui se connaissent mais ne se comprennent pas ! C’est celle de la différence entre le pragmatisme et l’idéalisme. Beaucoup plus que la langue nous sépare : en France, la façon de dire compte autant que ce que l’on dit. Le discours de Villepin à l’ONU en 2003 était magnifique, mais personne ne l’a compris. L’attachement de la France aux principes est préoccupant : ce sont de magnifiques principes … pour le XVIII ème siècle. Leur adaptation au XXI ème siècle reste en effet à faire, car les grands principes deviennent des dogmes tabous.

Par exemple, l’attachement au principe d’égalité commence à devenir un grave problème au regard de l’immigration et de l’intégration. Les anglais trouvent bizarre qu’au nom de ce principe, on soit incapable de dire combien d’immigrés vivent en France ou le taux de chômage chez les maghrébins. Comment traiter ce problème sans statistiques officielles ? Quand Sarkozy en a fait la remarque, Chirac a répliqué que la discrimination positive est antirépublicaine. Le modèle républicain de l’intégration est à l’opposé du « melting pot » anglo-saxon où les gens sont traités différemment à raison de leurs différences. Ce modèle républicain a marché pendant des décennies mais il ne marche pas avec les algériens et les marocains. Chut ! Pas le droit de le dire.

Autre exemple : la loi sur la laïcité difficile à comprendre en Grande-Bretagne où les femmes policiers portent le voile, où 80% des petites filles des banlieues font de même. Comment les français ne voient-ils pas que cette loi est perçue comme une discrimination ? Elle est l’arbre qui cache la forêt. Un jeune et brillant arabe du Val Fourré qui voulait entrer à Sciences Po disait « qu’ici on vit à côté de la France » !

L’attrait pour la loi est aussi caractéristique. En France, on adore faire des lois en débattant des principes mais non en partant des réalités du terrain. Résultat : elles sont mal ou peu appliquées. Les anglais cherchent d’abord à éviter la loi (La Grande Bretagne n’a pas de constitution écrite !). S’il en faut une, on la construit à partir du terrain.

… et l’exemple du Front National ! Où est le problème d’avoir quelques députés du Front au Parlement ? En France on préfère modifier la loi pour ne pas en avoir, au risque de bafouer quelques 6 millions d’électeurs. Ce n’est pas en diabolisant un parti légitime qu’on lutte contre ses idées.

… on pourrait continuer … sur le mode léger : que penser du principe qui veut que « l’âme » d’un vin dépendent des quelques centaines de m2 d’où il provient. En France, on préfère vendre un « Château machin chouette » (456 AOC) qu’un Chardonnay ou un Merlot. Résultat, les vins français régressent à l’export. Plus important, le principe du droit au travail qui a mené en France à une protection extraordinaire de l’employé… et à un taux de chômage de 10 % au lieu de 5% en GB.

 

Débat

Q1. Quand on va à Bradford, on a le sentiment de ne plus être en Europe. Comment arrivez-vous à digérer les communautarismes en respectant comme vous le faites les différences ? R1. Bradford n’a pas l’air d’un ghetto. Beaucoup d’entreprises et de commerces y sont tenus par des immigrés. Le processus d’assimilation est nécessairement très lent. En débarquant à Londres, on peut avoir l’impression d’un pays raciste, mais les vedettes de la BBC sont pakistanaises, jamaïcaines etc… Rien à voir avec la télé française ou l’assemblée nationale où il n’y a pas de députés issus de l’immigration maghrébine.

Q2. Vous parlez de notre attachement excessif aux principes, mais s’agit-il bien de principes : Le problème des fichiers et de la CNIL ? On a l’expérience du fichier juif de Pétain ! Quant au principe de laïcité, n’a-t-il pas été bien mis à mal avec la loi Debré. Le voile ? Chirac a demandé une loi pour faire barrage au Front National. Principe ou opportunisme politique ? Dans l’ensemble, j’ai plutôt le sentiment qu’on a affaire à des manipulations. R2. La discrimination positive est archi-nécessaire dans certains domaines. Ce n’est pas une manipulation.

Q3. On a bien fini par intégrer les italiens qu’on appelait les ritals, les polonais qu’on appelait les polaks. La situation est moins noire que vous le dites. R3. Il y a un grand problème avec les syndicats en matière d’intégration.

Q4. Les jeunes comprennent mieux le port du voile. R4. Chirac considère la discrimination positive comme antirépublicaine. Il y a une étonnante connivence des médias avec la classe politique. Les interviews des hommes politiques français sont toujours un cinéma très soft. Aucune volonté de nuire. On a peut-être l’excès inverse en GB, mais c’est le prix à payer. Q5. Je suis gêné par les conséquences que vous tirez de l’esprit français. Malgré les discours, on arrive à traiter les problèmes. Heureusement qu’il y a eu un Villepin pour dire à l’ONU qu’on aurait pu s’y prendre autrement.

Q6. Au Val Fourré, quand les services publics se sont retirés, le communautarisme a pris la place. Ce n’a guère été un progrès. R6. Il faut d’abord avoir une vision exacte des problèmes pour savoir comment les traiter. Dans la City, il y a un très grand nombre de pakistanais, jamaïcains … Les entreprises se déclarent « employeur à opportunité égale » : à compétences égales, elles prennent quelqu’un issu de l’immigration. I6. Pourquoi Chirac prônerait-il la discrimination positive au risque bien réel de se suicider politiquement vis à vis de son électorat ?

R’6. Il n’est pas le seul. Les socialistes se gardent bien d’en parler.

Q7. La vérité est que si vous êtes profondément pragmatiques, nous sommes profondément passionnés. Il y a une histoire passionnelle entre la France et le Maghreb. Vous avez la capacité à prendre de la distance par rapport aux questions. Nous sommes bons au plus près du terrain mais moins regardant au niveau de la loi. R7. Il y a aussi la différence protestants-catholiques : vous vous confessez dans le secret du confessionnal et tout est effacé. Pour un protestant, ceci est public. Ceci dit, nous avons aussi quelques principes sur lesquels nous sommes très stricts en matière de moralité et de vie publique : un Dumas anglais aurait démissionné depuis longtemps. Enfin, nous sommes une île et la France est pour nous le début de l’étranger source de toutes nos difficultés. Il reste que le chauvinisme des supporters anglais du foot est absurde. On a l’impression que beaucoup d’anglais ne savent plus ce que c’est d’être anglais.

Q8. Vos constats sont très négatifs et ne font pas preuve de beaucoup de compréhension pour le modèle républicain. En quoi le modèle libéral anglais conduit-il à de meilleurs résultats en matière d’intégration ? I8. Les étrangers (hors UE) peuvent voter aux élections locales.

Q9. Comment faire en sorte que les jeunes puissent dépasser ce mélange de cliché et de demi vérités ? R9. L’Europe est un lieu de libre circulation pour les jeunes comme cela n’a jamais été le cas. Londres est une capitale à l’esprit européen. Il reste que l’Europe est un sujet pénible en GB. 80% des médias sont farouchement contre en n’hésitant pas à utiliser des mensonges honteux par pur mercantilisme. Si l’on ajoute à cela 18 ans d’anti-européanisme thatchérien, on n’a pas un peuple prêt à accepter l’Europe. Margaret Thatcher a profondément changé les anglais. Maintenant que seul l’argent compte, les anglais ont toujours pour devise de diviser pour régner et cela reste leur attitude vis à vis de l’Europe.

Q10. Quelle est la signification de l’engouement des politiques pour l’entente cordiale ? R10. C’est une manière pour les anglais de minimiser le couple franco-allemand…. Et puis on aime bien les feux d’artifices de part et d’autre. Enfin c’était l’occasion de tirer un trait sur le différend irakien.

Gérard Piketty

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