09/11/2009 - Où va l'Iran ? - Bernard Hourcade

Exposé

Les choses vont mal en Iran. Depuis la reconnaissance en mars par B. Obama de la République Islamique d’Iran mettant à mal le pilier anti-US de l’échiquier iranien, le jeu est brouillé. L’enjeu capital pour les leaders politiques devient d’être celui qui serrera sa main et garantira ainsi la pérennité de la République Islamique. Jusques là, Ahmadinejad avait mené une excellente campagne de terrain augurant d’un résultat sans surprise. Mais face au dur de dur qu’est Mousavi qui s’était mis à doper l’opposition et la contestation de l’élection, il a fait le « nécessaire » pour passer au premier plan. Il y a volonté d’en découdre des deux côtés.
Trois pôles structurent la société iranienne :
le pôle nationaliste, le pôle musulman et un pôle international fruit de l’importance mondiale du pétrole iranien.
Avec le basculement de la politique US, ce dernier peut rentrer dans le jeu. La stratégie d’Ahmadinejad a été de bunkeriser l’Iran « à la chinoise » pour maîtriser les conséquences de l’ouverture US : Les opposants ont donc été jetés en prison ; les plus durs des gardiens de la révolution ont été mis aux postes importants : ce sont ceux du front de l’intérieur, les bassidjis, qui se sont contentés de faire la guerre aux ennemis de l’intérieur (communistes, libéraux, kurdes) pendant que les autres, les pasdaran, s’exposaient dans la guerre contre l’Irak. Tels Ahmadinejad, ils ont peur de l’extérieur.
Partant de là, Ahmadinejad cherche une solution sur le nucléaire. Même si la situation économique est mauvaise (interdiction aux banques de financer des projets étrangers, pas d’investissements, obligation d’importer du gaz du Turkménistan, sanctions internationales, menace israélienne…), s’il arrive à serrer la main d’Obama, son avenir et celui de la République Islamique sont assurés. Les discussions sont donc engagées le 1er octobre. Pour les Iraniens comme pour les américains, le nucléaire n’est qu’une porte d’entrée dans une négociation plus générale, à la différence des européens encore focalisés sur la question nucléaire et marginalisés. Les Américains, eux, ont la volonté d’aboutir.
Le 3ème acteur important de la négociation est la Russie. En 1978, elle a pris la place des USA, comme partenaire privilégié. Elle a fourni des armes et est proche de l’Iran, ne serait-ce que pour avoir la liberté de manœuvre nécessaire dans les républiques musulmanes de l’ex URSS. Les USA, en décidant de la reconnaître comme une amie en renonçant au bouclier anti-missiles que G.W Bush voulait installer en Pologne, viennent de modifier son attitude vis à vis de l’Iran. La Russie accepte maintenant une politique commune avec les USA sur ce problème, car Ahmadinejad se sentant effectivement en position forte (réussite sur le nucléaire et la préparation de la bombe ; ennemis de l’intérieur neutralisés ; pays bunkerisé) « pousse quand même un peu loin le cochonnet ».
Les Européens comptent peu et ont été pris à contrepied par l’ouverture d’Obama. Face à Bush, ils plaidaient la négociation. Face à Obama, ils poussent maintenant aux sanctions.
Russie et USA sont donc d’accord sur une proposition « technique » à faire pour dégager rapidement la question nucléaire et laisser la place aux autres points de négociation avec l’Iran. Ce dernier ayant besoin de 159 kg d’uranium très enrichi pour le réacteur de recherche de Téhéran, on puisera donc 70% de ses stocks l’uranium enrichi à 3,5% pour l’enrichir au niveau nécessaire de 20% en Russie et le transformer en combustible en France. Par la suite, on se portera acheteur de l’uranium iranien enrichi à 3% disponible pour s’assurer un contrôle suffisant que son stock restera toujours en deçà du nécessaire pour un programme militaire. Côté iranien, cela permet de se rôder aux techniques s’il y avait besoin d’infléchir efficacement son programme.
Ahmadinejad accepte le deal. Mais le Pt du Parlement et Moussavi s’y opposent pour lui barrer la route dans la course à qui serrera finalement la main d’Obama. Ceci illustre une caractéristique fondamentale du régime iranien, capable de réagir mais aucunement de prendre une initiative. La situation est donc bloquée. Personne en Iran ne peut arrêter le programme nucléaire. C’est la technostructure qui le fait avancer.
Où cela va-t-il mener alors que les Russes s’impatientent et que B.Obama a besoin d’un succès ? Je ne sais. Seule issue : qu’un « Bonaparte » surgisse pour s’imposer aux leaders défraîchis qui soutiennent Ahmadinejad. Qui peut en arriver là ? les anciens Pasdaran de « l’extérieur » idéalistes et déçus sont prêts à prendre le pouvoir. Le maire de Téhéran, Mohammad Ghalibaf, successeur d’Ahmadinejad, ancien général vainqueur sur le front irakien à 23 ans, islamiste pur et dur, copain du Guide, pourrait être leur Joker !

Débat

Q1. Relation d’Ahmadinejad avec le monde religieux ?

R. La République des mollahs est finie. Elle a été le fruit d’une alliance d’un noyau d’intellectuels de gauche obligés de faire masse avec les mollahs pour renverser le Shah. Ces intellectuels ont été décimés sur le front irakien. Les Mollahs sont restés en place à l’arrière pour faire une bonne dictature. Après la guerre, Ahmadinejad a mis des laïcs au pouvoir ; les mollahs sont détestés (« Rafsanjani : un traître qui se faisait du fric pendant la guerre»). On ne peut tuer les mollahs sans mettre en cause la République Islamique, mais ils n’ont plus la capacité de tenir le pouvoir. Le Guide est un pantin. Ils se rangeront du côté du vainqueur.

Q2. Quelle est l’influence de la diaspora émigrée ?

R. Elle pèse, mais ne facilite pas pour autant l’évolution. Le dogme du retour du Shah a freiné l’évolution des USA. La nouvelle génération d’irano-américains ne voit que ses intérêts. Ce sont les seuls « experts » disponibles, mais ils connaissent mal la réalité iranienne. Au total, ils sont plutôt un problème.

Q3. 1. Sur le nucléaire, tout a été dit et son contraire. Où en est–on ? 2. Quel est le jeu des Russes ? 3. Quel projet pour les jeunes en Iran ? 4. Comment s’organise l’économie ? 5. Quid de la Chine ?

R. 1. Tout le monde est d’accord pour que l’Iran n’ait pas la bombe atomique, mais la France veut que ce soit une situation durable. Les Iraniens ne font que reprendre la politique du Shah. Ahmadinejad n’a jamais dit qu’Israël devait être détruit. Il veut un seul État réunissant arabes et israéliens.
2. La Russie veut l’appui iranien dans le Caucase et que le Gaz iranien transite par les réseaux de Gazprom.
3. Les jeunes sont au courant de tout grâce à internet mais leur connaissance de l’étranger est virtuelle car il leur est strictement impossible d’avoir des contacts avec lui (seulement 3000 étrangers en Iran, ambassades comprises). Ahmadinejad a une expérience internationale nulle. D’où une frustration gigantesque chez les jeunes compte tenu de la stature internationale donnée à l’Iran par le pétrole et sa culture.
4. Je n’ai pas réussi à savoir comment fonctionne l’économie. Il y a beaucoup d’argent en Iran : les mollahs et les pasdaran ont chacun pris leur part des revenus du pétrole. Il y a en dessous une petite bourgeoisie. Rien ne peut se faire sans un ayatollah ou un général pasdaran. L’État distribue son argent au lieu d’investir. On trouve de tout à Téhéran (venant de Dubaï). L’État subventionne tout. Ahmadinejad voudrait même donner directement un chèque aux gens. 110 G$ sont ainsi partis en fumée en deux ans. Les pistaches et les tapis sont les 2éme et 3éme postes à l’exportation. L’économie en est encore au temps des Safavides !
5. Les chinois sont hors course.

Q4. 1. Rôle réel de l’Iran au Proche-Orient ? 2. Quid de la relation avec l’Afghanistan et le Pakistan ? 3. Pourquoi les généraux pasdaran ne sont-ils pas en prison ? 4. Influence du « Bazar » ? 5. Comment Ahmadinejad est-il entouré ? 6. Que pensez-vous de la façon dont la France appréhende l’Iran ?

R. 1. Le seul vrai changement est le soutien de la cause palestinienne. Pour le reste, la stratégie iranienne consiste en une politique de « containment » des USA, par des actions de nuisance, si nécessaire. Depuis 91-92, plus de recours aux attentats à l’extérieur mais soutien indirect, sans intervention explicite du gouvernement, des chiites ou militants islamiques. L’Iran N’est pas impérialiste. Il souhaite un Irak démocratique. En Afghanistan, il entretient des groupes prêts à mettre là aussi la pagaille si nécessaire. L’ « Arc chiite » n’est pas patronné par l’Iran qui se contente de disposer d’une remarquable capacité de nuisance en utilisant les failles du système.
2. Les Talibans, sunnites sectaires, constituent un danger mortel pour la République Islamique. Il y a là le risque en plus grand d’une guerre analogue à celle contre l’Irak. D’où un intérêt conjoint avec les USA sur ce point.
3. Les généraux pasdaran ne sont pas en prison parce que ce sont des généraux pasdaran et qu’il y a une union sacrée des anciens combattants.
4. Le Bazar n’existe plus géographiquement. L’économie iranienne s’est déplacée. Les Bazaris ont été réprimés par le Shah. Ils donnaient le 1/6 de leurs biens aux Mollahs qui les soutenaient. Aujourd’hui les Mollahs sont financés par le pétrole et ont aussi perdu de leur influence : les Bazaris sont laissés à eux-mêmes.
5. Ahmadinejad a avec lui les petites mains de la Révolution. Cela compte : il n’a pas totalement usurpé lson élection. Il peut compter sur 35% des voix. Il y a une fracture entre lui et les généraux pasdaran d’une part, les mollahs de l’autre (Il croît au Messie). Il a une politique conservatrice avec deux piliers : le tchador et Israël. Peu de têtes pensantes autour de lui. La grande bourgeoisie est capable, pour éviter l’effondrement du pays, de faire tourner la machine seule sans le gouvernement incapable d’initiatives.
6. Il y a en France les derniers « Néocons US » qui ont des postes de conseillers importants. Sarkozy a voulu se rapprocher de Bush en 2007 et n’a peut-être pas cru à la durabilité du changement voulu par Obama. D’où un décalage qui se manifeste aussi sur la perception du problème iranien. Il y a aussi l’attachement quasi mythique à la « politique arabe de la France », encouragé par un lobby important. D’où le simplisme qui pose qu’être dur avec l’Iran paiera toujours, sans compter la place exorbitante d’Israël dans la pensée officielle en miroir des rodomontades anti-israéliennes d’Ahmadinejad.

Q5. Qu’est-ce qui explique le renversement de l’attitude de l’Iran vis à vis d’Israël ?

R. Les déshérités symboliques nécessaires à la Révolution islamique sont les palestiniens. Une influence au PO implique aussi un « passeport » anti-israélien. L’Iran n’est pas un danger pour Israël où le débat est plus ouvert qu’en France. Mais Israël a aussi besoin d’un risque d’affrontement pour maintenir son unité intérieure. La situation peut durer longtemps.

Q6. 1. Influence du chiisme sur la jeunesse ? 2. Rôle des femmes ? 3. Relation avec les USA ?

R. 1. Le chiisme permet aux musulmans de contextualiser l’interprétation du Coran. Mais les penseurs religieux, souvent intéressants, sont en prison. Résultat : Beaucoup de conversions au Christianisme avec des évangélistes faisant de la surenchère pour avoir leurs martyrs. 2. Les femmes sont le terreau de la contre-révolution. Socialisation très forte acquise à la force du poignet. Le Tchador est le seul symbole qui reste et auquel s’accrochent les machistes. Beaucoup de suicides chez elles en raison de la pression familiale. C’est au niveau des fils des sous-préfets d’Ahmadinejad que se joue le problème. 3. Obama en vient sans doute à estimer que le problème israélien est plus facile à résoudre que le problème palestinien. Avec un Iran jacobin sous la coupe d’un « Bonaparte », on peut trouver une solution.

Gérard Piketty

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