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09/05/2005 - Avenir de l'église catholique ? - Jean Louis Schlegel, directeur littéraire au Seuil

Exposé
Avec François Thual on peut noter qu’il y a 50 ans, tout tournait autour de la faute de l’homme. Depuis 20 ans, Dieu est amour. La perception du Catholicisme pour ses adeptes pourrait tendre vers celle d’une religion adogmatique et sentimentale privilégiant le « sentiment océanique ».
Des Philippe Sollers, de façon quelque peu perverse, sont enchantés de ses pompes. Alors, vit-on un tournant progressiste ou conservateur avec le panzer cardinal devenu pape ? Quelle importance cela a-t-il alors que l’église reste une instance solide pour dire son fait à notre société de valeurs molles ?
Comment une religion peut-elle avoir de l’avenir dans les temps modernes ou si l’on préfère quelles sont les religions qui ont un avenir ? On voit les églises d’expression africaine se multiplier en région parisienne : n’importe quel inspiré peut fonder son église. Elles développent des liturgies émotionnelles ou le corps est à l’unisson de la louange. Les phénomènes de guérison et d’exorcisme y ont une grande place. 50% des catholiques de St Denis sont africains alors que 2% seulement des prêtres sont d’origine africaine.
Au Brésil, même victoire des « émotionnels pentecôtistes » avec des traits très caractéristiques : – Une morale puritaine – Où la réussite en affaires est un élément important (dans la lignée de Max Weber) – Un comportement extérieur démocratique, une hiérarchie très écrasée, une forte égalité hommes-femmes, des rites très simples – Pas de connaissance réelle de la bible. Importance de la transmission orale et du charisme du fondateur Certains estiment que vers 2050, les pentecôtistes pourraient représenter 50% de la chrétienté dans le monde. Leur succès est lié à l’expansion de la culture américaine, à une démarche marketing sur le marché du religieux, impliquant un prosélytisme mercantile. La conversion aidée par l’argent ne fait pas peur. Il faut faire du nombre. Voilà ce qui arrive au protestantisme aujourd’hui alors même que l’on considère que les églises réformées sont les plus adaptées à la modernité. Sur 1 M de protestants en France, 50% seraient évangéliques. Rome mesure ainsi le danger de toute tentative de libéralisation. Il y a donc des chances pour que Benoît XVI gouverne au centre avec des réformes à la marge.
La décentralisation de l’église catholique ?
Elle est nécessaire alors même que Jean-Paul II a tout fait pour renforcer la centralisation en élargissant le champs de l’infaillibilité du pape, en minimisant le rôle des conférences épiscopales à l’encontre de ce qu’avait fait Vatican II, en insistant sur le rôle éminent de l’évêque individuel ou au contraire en mettant en avant le rôle des continents où les patriarcats. Résultat : aucune autonomie des églises qu’il s’agisse de la nomination des évêques, de la liturgie, de l’organisation interne…Vatican II avait institué un synode des évêques qui devait se réunir tous les trois ans. Son fonctionnement a été vite limité à de beaux discours sans débats toutes les décisions étant réservées au pape.
Il reste que l’église catholique peut représenter un facteur positif dans la mondialisation avec une parole universelle, même abstraite. Aucune église locale ne pourra avoir le rayonnement de J.P II (le Dalaï Lama n’a aucune dimension politique). A noter enfin, que la question de la décentralisation est surtout portée par l’Europe, les épiscopats locaux seraient plutôt légitimistes.
Le desserrement de la contrainte morale ?
On souhaiterait assouplir l’intégralisme de JP II car de nos jours si on considère qu’on a beaucoup de problèmes, on ne se reconnaît plus beaucoup de péchés. En fait la jeunesse prend des libertés avec cette contrainte tout en se proclament l’enfant de JP II. Dans le fond, nous ne sommes plus intégralistes et chacun considère qu’il peut en âme et conscience prendre des risques au regard de cette contrainte.
L’église pourrait tenir un autre discours, mais le doit-elle ? L’autorité est bien mal en point dans notre société. L’église doit avoir le courage de jouer le rôle de l’autorité. D’ailleurs à quoi servirait l’église si, sous couvert de modernisation, elle ne manifestait plus de différence notable avec la société. En quoi serait-elle alors désirable ? Mais il reste important que la différence porte au bon endroit : plus de justice sociale ou plus d’interdits sur la vie privée ? L’église est plutôt moins mauvaise sur le thème de la justice sociale avec l’encyclique « Popularum progressio » que sur celui de la morale.
Il y a un problème de sécularisation pour les religions. JP II s’y est heurté. Ceci étant, on est sans doute trop européano-centrés. La sécularisation pourrait bien être l’exception européenne !
Le mariage des prêtres ?
Faut-il désirer que meure le prêtre pour que vive le laïc ? Pas évident. Le prêtre est le verrou du système, la figure symbolique du catholicisme. Faut-il le banaliser ? Rome craint le schisme à aller dans ce sens.

Débat
Q1. Contraste entre une institution poussiéreuse et l’aura du pape. N’a-t-il pas eu le génie de la télévision au point de transcender son habileté télévisuelle ? N’a-t-il pas cherché à mettre sa mort en scène comme Jésus ?
R. C’est l’image qui est allé le chercher. Pourquoi ? Comment a-t-on pu aller à cette extrémité en montrant la déchéance du corps de « l’athlète de Dieu » ? Il a réussi à montrer la mort de façon presque décente.
Q2. Il est frappant de constater qu’il y a 30 ans, la question centrale de l’église était celle de son adaptation à l’inégalité entre les riches et les pauvres (cf. les prêtres ouvriers) alors qu’aujourd’hui c’est celle de son adaptation à la société moderne au plan de la morale. Y a-t-il un lien entre les mouvements de théologie de la libération et la peur d’une église émotionnelle à l’image des églises évangéliques ?
R. Hors d’une connexité ambiguë avec le marxisme, la théologie de la libération a été évaluée globalement plutôt de façon positive en 1984 par le cardinal Ratzinger. Cette dynamique s’est éteinte sans que l’église y soit pour grand-chose en dehors du fait qu’elle a encouragé les mouvements charismatiques. Benoît XVI admet aujourd’hui que l’église est devenue minoritaire, qu’elle ne peut plus de ce fait influencer directement la société dans son organisation ou son fonctionnement ou pour reprendre l’expression de M.Gauchet que les sociétés modernes sont sorties de la religion. Elle ne peut apporter que parmi d’autres une contribution philosophique, spirituelle et sociale. S’il a critiqué la théologie de la libération, c’est au nom de la laïcité car elle confond le politique et le religieux.
Q3. N’est-il pas difficile de trouver l’équilibre entre ce qui est permanent dans le message et ce qui relève de la « mode » ? L’aspect émotionnel est important dans l’église depuis le concile de Trente.
R. L’émotionnel est très en phase avec un certains nombre de phénomènes sociaux (concerts, raves…) car les moments partagés d’émotion intense facilitent la socialisation. Les JMJ sont un coup de génie à cet égard. Par ailleurs l’esthétique religieuse a toujours eu une grande place dans la France catholique. A trop vouloir distinguer mode et permanence, attention au fixisme. Dans l’église, l’inspiration compte beaucoup : s’il faut changer, on change.
Q4. Le mouvement judéo-chrétien a évolué sur deux registres : sociologique d’une part (se plier à la demande sociale), prophétique de l’autre. L’avenir n’est-il pas dans une nouvelle articulation du prêtre et du prophète ?
R. Je me méfie du mot prophétique. Ce serait déjà bien que l’église sache parler bien d’elle-même.
Q5. L’Eglise Réformée de France a fait un fait un gros effort d’adaptation à l’engagement politique. Comment se fait-il qu’elle puisse compter 50% de pentecôtistes ?
R. Si la société démocratique réalise le message de l’évangile, on n’a plus besoin de l’église ! Une des grandes difficultés des protestants réside dans leur modernité. La question permanente doit être : en quoi restons-nous différents ?
Q6. J.Habermas reconnaissait que les sociétés démocratiques ont besoin d’autre chose pour fonctionner que la seule acceptation des règles du jeu démocratique. La société a besoin d’une interrogation sur l’Homme et le rôle de l’église est de répondre à des questions existentielles. Ne met-on pas la charrue avant les bœufs en en restant à une amélioration du fonctionnement de l’église (décentralisation, mariage des prêtres…) ? La dégradation marquante de la religiosité vers l’émotionnel ne s’explique-t-elle pas par un décalage de plus en plus évident des fondements mêmes des religions monothéistes, conçus dans un contexte totalement obsolète, par rapport à l’évolution de la pensée et des connaissances ? Ce décalage est la source d’affrontements majeurs dans le monde actuel (cf. Proche Orient et le terrorisme fondamentaliste). La priorité dans l’évolution n’est-elle pas là plutôt que de s’arc-bouter sur le problème de la maîtrise de la fécondité et de l’usurpation par l’homme de ce qui revient à Dieu (sur ce chapitre, le discours des évêques africains est dans la pratique souvent bien éloigné des diktats romains) ? Bref, s’il est posé de façon purement sociologique, le débat sur l’avenir de l’église peut-il réellement avoir un sens ?
R. J’ai répondu à la demande qui m’a été faite en regardant l’église comme un corps social. Sur le plan de la foi, le seul problème de l’église est de savoir comment être fidèle à l’évangile. Au-delà du spectacle, JP II a réussi à poser aux hommes des questions existentielles. Avec Benoît XVI, c’est la première fois qu’un théologien devient pape. Cela devrait conduire à s’éloigner de l’émotionnel de JP II. La révision des fondements ? Oui. Problème immense !
Gérard Piketty

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