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08/03/2021 - La Tunisie aujourd'hui - Mahmoud Ben Rahmdane

Exposé Vous m’aviez invité il y a une dizaine d’années. Je voudrais d’abord faire un rappel factuel de ce qui s’est passé depuis la révolution de 2011 en essayant de prendre de la distance par rapport à ces évènements car la situation actuelle m’apparaît largement comme une parenthèse dans une évolution en cours qu’il faut tenter de dessiner. Les événements ont débuté dans une région à dominante agricole du centre du pays et surtout parmi les jeunes. Mais il s’est rapidement étendu à tout le pays et à l’ensemble de la population. Il y a eu deux gouvernements pendant la « première transition » i.e la période qui va du départ de Ben Ali (14 janvier 2011) à l’élection de l’assemblée constituante le 23 octobre 2011 Beji Caïd Essebsi (BCE) est nommé premier ministre du deuxième après la démission rapide de Mohamed Ghannouchi. Il bénéficie d’une grande profondeur politique puisqu’il a occupé des fonctions éminentes dès la fondation de la république tunisienne en 1956 et jusqu’en 1992. Il revient donc sur le devant de la scène après une éclipse de plus d’une vingtaine d’années. Son gouvernement prépare et organise les élections de l’assemblée constituante. Dans celle-ci le parti islamiste tunisien, Ennahdha avec 89 sièges sur 217 est le grand gagnant. Loin Derrière lui on trouve le parti moderniste Nidaa Tounès à 26% puis des partis en rupture totale avec l’ancien régime. Un accord intervient entre Ennardha et deux de ces partis (CPR et Ettakatol) pour former un noyau majoritaire stable. Cet accord ouvre l’ère de la Troïka.

Un premier gouvernement sous la présidence d’Hamadi Jebali doit faire face à des mouvements sociaux contrés par des groupes de protection de la révolution très proches si ce n’est créés par Ennahda qui terrorisent la population. Le 6 février 2013, l’assassinat politique d’une grande figure provoque une réaction populaire d’une ampleur jamais vue depuis le retour de Bourguiba en 1955 (entre 1,5 à 2 millions de manifestants) avec une participation importante et nouvelle des femmes malgré la règle qu’une femme ne va pas à un enterrement. Jebali doit démissionner et est remplacé par un autre membre d’Ennahdha, Ali Larayedh. Mais le 25 juillet 2013 a lieu un 2ème assassinat d’un député de l’opposition. Les députés de l’opposition refusent alors de siéger et une campagne incessante avec des dizaines de milliers de personnes, dirigée en partie par des femmes démarre sur le thème « Dégagez ! ». En effet l’assemblée constituante, conçue par le 2ème gouvernement e transition pour durer une année, considérait que légitimée par son élection elle pouvait s’affranchir de cette règle et durer le temps qu’elle jugeait nécessaire. Se constitue alors à l’initiative de la société civile le « Quartet ». Celui-ci dirigé par le grand syndicat UGT (un million de membres) très respecté dans le pays, comprends par ailleurs le patronat, le conseil national de l’ordre des avocats et la ligue tunisienne des Droits de l’Homme. Il exige :
• le départ du gouvernement et son remplacement par un gouvernement de technocrates,
• la fixation d’une feuille de route
• une date ferme pour la fin des travaux de la Constituante
• la nécessité de faire figurer dans la future constitution la préservation de l’identité nationale tunisienne.

Le Quartet obtient le prix Nobel de la paix pour avoir préservé la Tunisie d’une guerre civile. Un nouveau gouvernement présidé par Mehdi Jomaa est mis en place pour mener aux élections. Lors des élections législatives d’octobre 2014 qui font suite à la promulgation de la nouvelle Constitution, le parti Nidaa Tounes créé en 1912 par BCE pour regrouper les oppositions, arrive en tête avec près de 38% des voix et 86 députés, nettement devant Ennahdha qui ne rassemble plus que 28 % des suffrages. BCE devient le premier président élu de la nouvelle République. C’est la première fois dans l’histoire que des élections donnent pacifiquement la victoire à un parti démocratique contre un parti d’essence totalitaire. Le nouveau gouvernement dirigé par un technocrate, Youssef Chahed, va rester un an en place jusqu’à ce que le président de la République, BCE, réunisse un congrès du parti pour en donner la présidence à son fils. C’est le début de difficultés internes au parti avec plusieurs démissions dont la mienne. Le nouveau gouvernement reste en place trois ans jusqu’à ce que BCE décide de le renvoyer. Mais le premier ministre refuse de partir et se maintient en place grâce à une alliance avec Ennahdha. Cela signe le déclin politique de BCE qui n’a pas les moyens politiques d’imposer le changement souhaité dont celui de placer son fils à la présidence de Nidaa Tounès qui perd de son attractivité et l’essentiel de ses troupes. Aujourd’hui on sort des élections législatives et présidentielles de 2019. Trois choses en émergent :

1. Une grande une déroute des forces modernistes fortement divisées

2. Une assemblée fragmentée à dominante islamo-populiste

3. Ennahdha est en tête mais affaibli avec seulement 19% des voix.

Il est suivi par un parti populiste « berlusconien » « Au cœur de la Tunisie » qui recueille 14,5% des voix, dirigé par un homme d’affaires qui a une chaîne de télévision et s’en sert auprès des pauvres pour les attirer. Le troisième parti avec 6 ,6 % est le parti destourien libre. Derrière avec près de 6% on trouve la « coalition de la dignité » parti radical, xénophobe et anti-français et enfin Tanya Tounès de Youssef Chahid avec 4% des voix.


2 Une alliance s’établit rapidement entre Ennahdah et « Au cœur de la Tunisie » Au deuxième tour des élections présidentielles, Kaïs Saïed , indépendant, obtient un véritable plébiscite avec 73% des voix. Les forces modernistes sont en déroute. L’assemblée très fragmentée est à dominante islamo-populiste. Le président de la République populiste quasi plébiscité plébiscite a pour simple programme la « volonté du peuple » à travers la démocratie directe ». C’est un juriste de 62 ans. L’opinion déchante rapidement et de plus en plus les sondages mettent en avant le fameux parti destourien libre, un parti national, anti-islamiste, résidée par une femme, Abir Mouss. C’est un parti nostalgique de Bourguiba. Ses progrès sont réguliers de mois en moi. Parti de 6,6 % des voix aux législatives, les sondages lui donnent aujourd’hui plus de 43% des voix – soit un score jamais atteint par Nidaa Tounès – contre 18% à Ennahdah qui apparaît maintenant comme un parti divisé, dont le président Ghanouchi et le secrétaire général sont en tête de liste des personnalités qui n’inspirent pas confiance. La force d’Ennahdha est la faiblesse, la division des forces nationales. Mais elle est aussi due à une immense fortune qui vient sans doute du Qatar et des hommes d’affaires qui veulent rester proches du pouvoir. Quoiqu’il en soit les partis au pouvoir craignent de nouvelles élections anticipées face à la force montante du parti destourien libre. Aujourd’hui il n’y a plus de relations entre le pouvoir exécutif et le pouvoir législatif. Le gouvernement ne peut présenter ses membres pour qu’ils prêtent serment au président de la République. Compte tenu des accusations de conflit d’intérêt ou de corruption qui pèsent sur certains d’entre eux, il en est réduit à fonctionner avec très peu de ministres. Les gens sont inquiets. S’ils considèrent de façon générale que si la révolution a apporté la liberté d’expression et a donné aux femmes un poids nouveau dans la vie politique, le désenchantement prévaut sur les autres plans. La perspective : Je pense qu’il ne faut pas en rester là et qu’il faut prendre de la distance par rapport aux dix dernières années. Je m’appuie pour cela sur deux grands auteurs dont Fernand Braudel et Tocqueville. La révolution, au-delà des convulsions, a été le fruit du long travail de plusieurs générations qu’il importe d’analyser en prenant de la distance. Je suis en train de le faire. Il est est encore devant moi. Ce long travail est celui de la libération de la personne humaine qui fait passer les tunisiens du statut de sujets à celui d’acteurs libres de leurs vies i.e de citoyens, comme dans un dyptique. Le premier volet du dyptique sans doute moins sensible à vos esprits est celui du lent passage du statut de province d’un empire à celui d’un état-nation indépendant, souverain et séculier. Le second volet du dyptique est le non moins long passage qui fait passer les indigènes de ce pays du statut de sujets à celui de citoyens libres, acteurs source du droit et de la légitimité des gouvernants pour dire la démocratie électorale. Ces deux volets sont interdépendants et inséparables car il n’y a pas de citoyens libres sans leur appartenance à un État nation et il n’y a pas d’État séculier durable sans citoyens libres. Le premier volet du dyptique fait de tous les citoyens les assujettis d’un État souverain, reconnu comme le seul détenteur de l’usage légitime de la violence et comme le garant de l’unité du territoire contre toutes les menaces extérieures et contre la sécurité de ses habitants. On voit bien que nombre de révolutions ont échoué dans le monde arabe car elles n’avaient pas d’État central ou parce que l’État central était doublé par des milices privées, sauf peut-être dans deux pays, la Syrie et l’Égypte. Mais dans ces derniers le processus d’individuation i.e celui du passage du statut d’assujetti à celui de citoyen, n’avait pas véritablement commencé. Le processus de déturquisation de la Tunisie est engagé vers 1830. Il sera interrompu en 1861 lorsqu’il est fait appel à la Sublime Porte pour rétablir l’ordre à la suite d’une augmentation du prix du pain puis par l’intervention française vers la fin du siècle qui va faire du pays un protectorat français. C’est seulement en 1920 qu’est né un premier parti Destour, parti de notables qui demandent l’accès à certains droits à la puissance occupante et c’est en 1934 qu’aura lieu la première demande de constitution d’un État indépendant faite par un parti, le Néo-Destour (Destour = constitution), fondé par noyau central de cinq personnes avocats, médecins… bilingues, modernistes qui veulent faire du parti un parti de masse populaire. L’accès à l’indépendance est donc une revendication nouvelle. Ce n’est qu’au bout d’un processus d’une dizaine d’années après l’indépendance de mars 1956 que l’État tunisien, affranchi des anciennes tutelles de fait du protectorat (Base de Bizerte par exemple, monnaie, chemins de fer …) et notamment après la loi de nationalisation des terres agricoles de 1964, arrivera à prendre la pleine stature d’un état moderne, indépendant, souverain et séculier. Quant au processus d’individuation moderne (Durkheim) détaché des contraintes religieuses et permettant d’accéder à l’autonomie de la volonté qui constitue le deuxième dyptique mentionné plus haut, Il s’est fait en Tunisie de manière extrêmement rapide et profonde. Il est la condition nécessaire à l’émergence du citoyen qui va devenir une réalité avec la révolution de 2011, à la différence de la Syrie et de l’Égypte où il n’aura pu se développer. En août 1956 a été promulgué le code du statut personnel instaurant la monogamie, le mariage sous consentement mutuel, l’avortement libre et gratuit en 1965 et visant plus généralement l’égalité de droits entre les hommes et les femmes. La sécurité sociale est instaurée en 1960. La réforme de la justice promulgue la même justice pour tous (fin de la justice religieuse et de celle pour les européens) … Résultat :’au cours des années 60s, les femmes tunisiennes mettaient en moyenne au monde 7,2 enfants alors que ce chiffre est tombé aujourd’hui à 2,1. La Chine l’a fait également mais par la force. La Tunisie l’a fait de façon pacifique. Où en est-on aujourd’hui après la révolution ?


3 Le processus d’individuation a été mené tambour battant et par le haut de façon autoritaire. Les islamistes s’y opposaient. Au lendemain des élections ils estimaient qu’ils avaient une revanche à prendre. Alors que les autres partis étaient singulièrement émiettés en 2011, Ennahdah était un parti organisé qui avait eu à subir près de 30000 arrestations at quelques dizaines de morts. Aux yeux de la population, il lui revenait naturellement d’accéder au pouvoir. Ennahdah a alors voulu détricoter fiévreusement ce qui avait été fait jusques là : la source du Droit devait être la Charia, la femme n’était que le complément de l’homme, pas de liberté de conscience pour le musulman… Quant à l’État nation, il devait être autoritaire et dynastique. Ennahdah s’est heurté à une vive résistance civile et son gouvernement a dû se retirer. Ennahdah est aujourd’hui un parti en déclin. Nous sommes dans une dynamique populiste. Un autre parti, national, passe sur le devant de la scène. Mais de façon imperceptible le processus d’individuation s’est poursuivi. La progression vers la famille nucléaire (Deux enfants) s’est poursuivie confortée par un système de retraites généreux. Du coup Le taux de croissance des plus de 60 ans au cours des dix dernières années avec 4,7 % a été quatre fois plus important que celui de la moyenne nationale. Au cours des dix dernières années, trois diplômes sur quatre ont été acquis par des femmes. Les tunisiennes avaient un point faible : elles ne participaient pas assez à la population active. Ce taux de participation de 18% auparavant est passé à 49% dans la population additionnelle des dix dernières années. Au total, de manière insensible mais profonde le processus de création de citoyens s’est poursuivi. Bien sûr il y a des défis. Au cours des dix dernières années la Tunisie a subi une œuvre de destruction massive. Des djihadistes tunisiens ont été envoyés en grand nombre à l’étranger soutenir Daech, Al quaïda … Le terrorisme a coûté très cher à la Tunisie. 5,5% du PIB doit être consacré aujourd’hui au budget sécurité-Défense contre 3% auparavant. L’insécurité frappe une de nos premières ressources : le tourisme. De même le secteur énergétique a beaucoup souffert de l’hostilité d’Ennahdah aux investissements étrangers et cela ne s’arrête pas là. Mais la démocratisation a progressé sans doute mieux que nulle part ailleurs au monde.

Débat Q1. L’orateur n’a peut-être pas assez souligné l’énorme effort sur l’éducation fait par Bourguiba . Par ailleurs alors que la révolution est partie du centre de la Tunisie, le problème y semble toujours gravissime. Qu’en pense-t-il ? R. La promotion sociale s’est en effet effectuée à travers l’éducation à 99% publique. Nombre d’élites ne sont pas des héritières et doivent leur ascension à l’éducation. Il est aussi vrai que l’ascenseur social s’est arrêté dans le milieu des années 90s. Jusques là un diplôme de l’enseignement supérieur signifiait un emploi de cadre garanti. Après, nombre de nouveaux diplômés sont retrouvés au chômage. Ce problème est récurrent : faute d’État et en raison de l’instabilité gouvernementale chronique (10 gouvernements au cours des dix dernières années) nous n’avons pas résolu les problèmes économiques. Si la situation économique est extrêmement préoccupante, les fondamentaux sont là, et elle devrait pouvoir se redresser.

Q2. Pouvez-vous nous dire comment vous apprécier les relations de la Tunisie avec la France et de façon plus large avec l’Euripe ? Q3. Votre optimisme m’inquiète un peu : stratégiquement sur le log terme vous avez raison. Mais aujourd’hui la société a besoin de progrès matériel. On a un peu le sentiment que la révolution de 2011 est une révolution confisquée. Aucune des grandes réformes de structure indispensables ne paraît avoir été faite. La médiocrité de l’élite politique tunisienne ne pèse-t-elle pas lourdement. Cela donne un peu l’impression que 2011 n’a été que l’occasion d’une réorganisation d’un tour de table qui a été ensuite verrouillé. R 2. Je craignais beaucoup une attitude hostile et agressive du président de la République ouvertement anti-français mai le président Macron a su instaurer un dialogue de qualité. Le premier voyage de notre président a été pour la France et s’est déroulé de façon très amicale. L’état des relations est excellent grâce à M. Macron. Il en est de même avec l’Europe. R 3. Oui, le progrès matériel n’est pas au rendez-vous, car pour cela on a impérieusement besoin d’un parti fort qui gouverne alors que nous n’avons eu de que des partis faibles. J’ai donné des indications sur la forte croissance d’un parti, le parti destourien libre, dirigé par une femme. Je ne suis pas d’accord avec ce parti mais il représente l’intérêt national et s’il vient au pouvoir, il comblera le besoin d’un parti fort et pourra travailler. Révolution confisquée ? Non les gens parlent comme ils veulent. Les gouvernants ont peur du dernier des citoyens tunisiens.

Q4. La Tunisie est un petit pays. Y a-t-il un autre pays avec lequel il pourrait cheminer ou les relations sont-elles toujours aussi mauvaises avec l’Algérie et le Maroc ? Q5. Quel est l’impact du problème libyen sur les problèmes qu’affronte la Tunisie aujourd’hui ? R. La Tunisie est bien consciente de l’intérêt pour elle d’un grand Maghreb. Nous avons de bonnes relations diplomatiques et de défense avec l’Algérie. Mais la coopération économique est difficile. La Tunisie a une économie de marché dynamique avec une bourgeoisie industrielle entreprenante. D’immenses possibilités existent avec la Libye pour sa reconstruction mais pour l’instant cela ne se fait pas. Q 6. La Tunisie est une terre d’émigration. Comment sont vécues dans ce domaine ses relations avec la France et l’Europe ? Comment le départ de jeunes tunisiens est-il vécu à l’intérieur de le Tunisie ? R. Il y a chez les jeunes un certain découragement. Les hauts cadres, médecins, ingénieurs sont nombreux à quitter la Tunisie et il y a une émigration clandestine par nature difficile à évaluer. Frontex tient des statistiques : 29000 migrants tunisiens ont traversé les frontières en 2011. Par la suite 4 à 5000 sont recensés chaque année. Il y a eu une recrudescence d’émigration clandestine en
4 2020. Elle a provoqué une visite du ministre italien des affaires étrangères et de deux commissaires de Bruxelles pour exprimer leur inquiétude. Des mesures sont prises pour limiter ou contrôler les départs.

Q 7. La Tunisie est la source du départ de nombreux djihadistes dans le monde (Afghanistan, Syrie…), comment est traitée la question de leur retour au pays, question qui se pose d’ailleurs aussi en France ? R. Un livre est sorti récemment : « L’embrigadement des jeunes tunisiens pour le djihad ? ». Pourquoi sont-ils partis si nombreux (5 à 6000 selon certaines statistiques) de la Tunisie non seulement en pourcentage de la population mais en chiffres absolus ? On l’explique par le fait que durant la troïka, toutes les conditions ont été réunies par Ennahdah (avec notamment l’accueil des grands prédicateurs) ou des associations financées par le Qatar pour favoriser le départ des jeunes. Concernant le retour la politique est extrêmement discrète.

Q 8. Comment est vécu le mouvement « Hirak » algérien ? R. Le Hirak a la sympathie des tunisiens. Mais le gouvernement algérien est très sensible à cette question. La sympathie tunisienne ne s’exprime donc pas clairement. Même la société civile se défend de soutenir ouvertement le Hirak. On voudrait bien que ce soutien s’étende dans la région pour ne pas être isolés face à ce problème. Nous nous disons entre nous qu’il y a trop d’hommes et pas assez de femmes dans le Hirak en comparaison avec la Tunisie où les femmes jouent un rôle important. On a également peur d’une instabilité qui s’instaurerait en Algérie. Il faut que le Hirak trouve un compromis avec l’armée. Nous avons réussi notre révolution parce que nous l’avons faite avec l’armée qui sympathisait. Q 9. Quid des relations avec le Maroc ? R. Pas très bonnes. D’abord car le secrétaire général de l’Union du Maghreb arabe est un tunisien qui n’a pas encore été reçu par le roi alors qu’il est ambassadeur de cette Union depuis quatre ans. Le rapprochement du Maroc avec Israël pour la reconnaissance de l’annexion du Sahara occidental est peu apprécié au plan éthique. Bref l’opinion est réservée vis-à-vis du Maroc. Ceci étant beaucoup d’hommes d’affaires tunisiens vont s’installer au Maroc en raison de l’instabilité actuelle de la situation en Tunisie.

Q 10. Vous avez parlé de la nécessité d’un parti fort pour gouverner. Je ne connais pas le système électoral tunisien mais s’il ne favorise pas la formation d’une majorité forte, cela veut dire que pour y arriver, une coalition de deux voire trois partis sera nécessaire. Comment analysez-vous ce problème ?

Q 11. On a beaucoup reproché à la France à une certaine époque de ne pas avoir assez soutenu la Tunisie dans son processus de révolution. Qu’en pensez-vous ? R. Notre système électoral n’arrive pas à donner une majorité claire. C’est une proportionnelle au plus fort reste. Ce système a été adopté pour forcer les parlementaires de la Constituante à écouter le maximum de sensibilités mais il n’est plus valable une fois dépassé le cap de cette Constituante. C’est pourquoi on dit aujourd’hui qu’il y a nécessité de passer à la troisième République car le système actuel empêche la formation de majorités fortes capables de gouverner dans la durée. Le soutien de la France est « léger ». Nous consacrons des ressources considérables à la lutte contre le terrorisme. C’est beaucoup que le soutien financier que nous recevons de la France. En le faisant nous protégeons la Tunisie mais nous protégeons également l’Europe. Les attentats que nous connaissons ne sont pas plus nombreux que ce qu’on connaît en France, mais ils impactent lourdement le tourisme qui est une de nos ressources majeures. La Tunisie est un bien public pour l’Europe. Le soutien n’est pas à la hauteur ni de ses dépenses ni de ce qu’elle apporte. Le président Macron a fait du rapprochement avec la Tunisie une question qui le concerne et je lui en sais gré. Hollande s’était aligné sur la Troïka alors qu’elle n’avait plus la légitimité du pouvoir. Il n’a rencontré que son gouvernement alors que Nidaa Tounès dans les sondages était largement premier. Pour moi en tant que démocrate, la France dans ces moments difficile n’a pas été à la hauteur de mes attentes. J’espère que cela va changer car l’Islamisme est un danger commun.

Q 12. Qu’en est-il du respect des Droits de l’Homme en Tunisie ? R. Il y a une liberté d’expression incroyable, plus importante qu’en France à mon avis. Les gouvernements ont peur du moindre citoyen. La peur a changé de camp. Les LGBT parlent ce qui n’était pas le cas avant mais une loi subsiste qui permet de les emprisonner pour avoir manifesté leur identité sexuelle. J’ai vu de mauvais traitements policiers au cours des dernières manifestations de jeunes. La société civile a réagi fortement et le président de la République a fait libérer tous ceux qui avaient été emprisonnés. Mais il reste un besoin de policer les policiers.

    Gérard Piketty 

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