06/04/2009 - Capitalisme et Mondialisation - Pierre Noël Giraud

Exposé

À quelles conditions les capitalismes sont-ils réformables au vu de la crise économique et financière pour gommer les aspects les plus inégalitaires de la globalisation ? Voyons d’abord la crise financière. Une économie de marché sans finance ou sans capitalisme n’est pas possible et relève du rêve. Les fonctions assurées par la finance sont indispensables et notamment l’organisation d’un marché des risques. Un titre financier n’est jamais qu’une promesse de revenus futurs. Son prix résulte uniquement des anticipations moyennes faites sur ce que sera l’avenir du « promettant ». Mais le volume de ces promesses est toujours supérieur à ce que seront les réalisations, d’une part parce qu’il y a toujours un élément d’incertitude dans ce que sera l’avenir, d’autre part parce que pour maximiser le taux de croissance d’une économie, il faut financer tous les projets a priori rentables, y compris ceux qui in fine ne le seront pas. D’où un « mistigri » inévitable d’autant plus gros qu’on veut doper la croissance. Chacun pour ce qui le concerne, cherche à s’en débarrasser en le repassant aux autres. De temps à autre, le système doit nécessairement être purgé. La forme que prend cette purge dépend des systèmes financiers.

- Dans le système bancaire d’intermédiation cloisonnée des années 70, la purge se faisait par l’inflation ou plus exactement par l’accélération de l’inflation.
- Dans le système bancaire des années 80 caractérisé par le décloisonnement : plus de cloison entre la finance commerciale et la finance de marché, la première peut prêter à la seconde : c’est la suppression aux USA du Glass Steagal act. On en arrive ainsi à une finance globale de marché qui s’est notamment illustrée par les techniques de titrisation apparues dans les années 80 et qui consistent pour les banques à créer et à vendre des actifs financiers à partir de créances diverses qu’elles détiennent de leur activité de fournisseurs de prêts.
Dans ce système, la purge du mistigri prend la forme du krach. Comment survient-il ?
En temps normal, l’anticipation des acteurs financiers dépend du traitement de l’information à leur disposition. Celui-ci se fait à travers un modèle d’évaluation dominant explicite ou non.
Or il arrive que pour des raisons diverses, celui-ci peut changer brutalement faisant s’effondrer une masse plus ou moins importante d’anticipations et donc de prix. Ce basculement est nécessairement violent, car on a besoin de ces modèles pour former nos anticipations. Le krach est donc inévitable mais le moment de son occurrence est imprévisible. Ainsi le modèle dominant de marchés autorégulés a basculé dans la crise récente. Alan Greenspan, Président de la FED jusqu’en 2007, est aujourd’hui critiqué pour sa politique monétaire laxiste qui aurait favorisé l’envolée des bourses i.e la bulle des actifs financiers. Or le débat a eu lieu sur le point de savoir si la politique monétaire de la FED devait avoir pour objectif de contrôler l’inflation des titres financiers. La réponse des politiques a été négative au motif qu’en quoi la FED serait-elle mieux placée que des millions d’acteurs financiers pour se prononcer sur cette surévaluation ? Par ailleurs, si A. Greenspan avait sifflé la fin de la partie, le marché des actions se serait effondré entraînant une récession pour 10 ans comme celle qu’a connue le Japon dans les années 90. Il y a bien un lien entre marchés financiers et politique monétaire, mais comment évaluer la surévaluation ?

Venons en aux réformes esquissées par le G 20. Trois chapitres sont couverts :
• Une meilleure réglementation du système financier qui toucherait les paradis fiscaux, la réglementation de certains acteurs financiers (les « Hedge funds » d’importance « systémique ») et enfin les agences de notation.
• La relance de l’économie par une dotation substantielle du FMI.
• Une nouvelle gouvernance mondiale de l’économie avec l’institutionnalisation du G 20.
Rien n’est dit sur la circulation des capitaux et le recloisonnement du système bancaire. La réforme du système financier où l’on vit n’est donc que cosmétique et la purge du mistigri continuera donc à se faire au moyen de krachs. De la réglementation des banques, on n’a guère parlé alors que la crise vient de l’intérieur des banques dont beaucoup ont prêté à des Hedge funds qu’elles géraient. Le problème du recloisonnement du système bancaire n’a pas été évoqué. Enfin il y a sans doute eu des conflits d’intérêt au sein des agences de notation mais pourquoi seraient-elles meilleures que quiconque pour prévoir l’imprévisible i.e le basculement du modèle d’évaluation dominant ? Le volet réglementation du G 20 ne semble donc que cosmétique même s’il est bon de tirer sur les paradis fiscaux.
Côté « Relance », la coordination des politiques économiques est laissée de côté. Le G 20 n’a même pas débattu sur la question de savoir si les excédents chinois sont un problème et si oui, sur la façon de le résoudre. Or il est fondamental de savoir si le couple Chine-USA – où ceux-ci donnent des bouts de papier aux premiers pour qu’ils produisent de quoi satisfaire leurs besoins – va continuer à fonctionner ainsi alors que la Chine n’a aucune chance d’être remboursée car cela impliquerait de voir pendant 20 ans les comptes courants US être en excédent à cette fin.
Qui, sinon l’Afrique, peut prendre la place de la Chine si celle-ci ne veut plus de cette situation ! La Chine est ainsi la chance de l’Afrique qui verra bien son tour venir. Mais comme la Chine, elle ne sera alors pas remboursée ! Qui s’est préoccupé au G 20 de ce problème alors que cette lacune est grosse de conséquences sur l’évolution des grandes monnaies en laissant ouverte la possibilité d’une volatilité considérable des taux de change qui rend totalement irréaliste les idées de protectionnisme : A supposer que les membres de l’UE se mettent d’accord sur des modalités acceptables par tous, nul n’envisage des taux de protection de l’ordre des variations possibles des taux de change qui peuvent atteindre 50%. La libre circulation des capitaux implique la fluctuation des taux de change. Donc ou l’on cloisonne les mouvements de capitaux, ou l’on coordonne les politiques économiques pour éviter des variations erratiques des taux de change. Il reste que l’institutionnalisation du G 20 et son ouverture à de nouveaux pays est un progrès.
L’effet majeur de la mondialisation est de redistribuer les inégalités entre territoires de façon très différente. Mais l’on constate aussi partout une augmentation des inégalités internes à chaque territoire qui, elles, n’en résultent pas intrinsèquement : les Etats peuvent mettre en place des politiques pour les atténuer.

Débat

Q1. La différence entre le Krach de 2001 et celui de 2007 ne tient-elle pas au fait qu’en 2001 les acteurs étaient essentiellement des particuliers. les entreprises n’étaient pas affectées. En 2007 les banques s’étaient mises à jouer mettant le monde en danger et obligeant à sauver le système bancaire ? On ne peut vivre avec des banques qui jouent ainsi.
R. La différence n’est que quantitative. En 2001 les banques intervenaient déjà sur les marchés financiers : la faillite du Hedge Fund LTCM a alors fait craindre une faillite bancaire qui a montré que le système bancaire était bien décloisonné. Au total c’est le mistigri qui était plus faible.

Q2. En France, il y a une vraie régulation bancaire. J’ai vraiment « découvert l’Amérique » avec les subprimes. Greenspan n’a pas été suffisamment courageux pour provoquer plus tôt un mini krach. Par ailleurs les PER (price earnings ratio) des entreprises étaient montés à un niveau à l’évidence dangereux, auraient du aussi le pousser à agir.
R. S’il y avait eu en France une volonté politique de développer le crédit immobilier pour accélérer l’accession à la propriété, les banques auraient suivi même si, comme aux USA, 30% des candidats propriétaires auraient été a priori insolvables.

Q3. Le problème n’est-il pas que, pour augmenter leur volume de prêts (et de com) grâce à la titrisation, les banques ont diffusé à l’échelle mondiale les risques liés à des créances dont la qualité de chacune d’elle décroissait dans le temps avec l’augmentation des créances créées. On a ainsi glissé sans s’en rendre compte de prise de risques individuelles vers un risque systémique contre lequel il n’y a pas de protection ? Ceci a certes favorisé une croissance dont tout le monde se félicitait. Mais aujourd’hui bonjour les dégâts ! La FED et les banquiers centraux n’auraient-ils pas pu mettre des freins dans ce processus ? Etait-on condamné au tout ou rien en matière de titrisation i.e au cloisonnement ou non en interne du système bancaire ?
R. Il y a eu un gonflement du mistigri mais pas seulement à cause du surendettement des particuliers S. Oui, il y a eu celui des Hedge Funds et beaucoup d’actifs autres qu’immobiliers ont effectivement vu leur valeur croître et se sont dégonflés brutalement. Mais la source ultime de cette croissance factice en était bien dans une croissance excessive des liquidités due à un endettement excessif des ménages.
R. …et de l’Etat américain miraculeusement financé par la Chine. Par ailleurs, personne ne connaît le mistigri. Pourquoi devrait-on considérer comme dangereux que la valeur d’une entreprise rapportée son bénéfice de l’année dépasse 20 ? Il faut regarder tout l’avenir de l’entreprise dans le cadre du modèle dominant d’évaluation de l’avenir (NDLR : En 2000, il était de bon ton de considérer que la réforme du financement des retraites n’était pas urgente car l’économie française ayant été remise sur de bons rails, on était assuré d’une croissance durable à plus de 3%/an. Il faut voir que le décloisonnement du système bancaire a pu être perçu, non seulement et dans une certaine mesure à juste titre, comme une possibilité de croissance plus forte mais aussi comme une victoire de la démocratie : Auparavant l’accès des particuliers aux marchés financiers était en fait très réduit. Grâce à la finance globale de marché (FGM), chacun a pu acheter ce qu’il veut comme n’importe quel Hedge fund. Le problème est que la FGM ne peut marcher qu’avec une information complète et qu’il y a une énorme et irréductible asymétrie d’information entre ceux qui sont capables de traiter une masse considérable d’informations et les autres. C’est là que se font les bonus !

Q4. La Chine attendra-t-elle que l’Afrique soit à même de prendre sa relève pour satisfaire aux besoins du consommateur US et financer les déficits publics US sans espoir de remboursement?
R. Que peut faire la Chine autrement ? Acheter des Euros au risque d’une perturbation majeure du taux de change de l’Euro contre le $ ? Mais cela ne résoudrait de toute façon pas le problème chinois. Une coordination des politiques économiques de la Chine, de l’UE et des USA est un préalable à un retour progressif à la normale. Qui est prêt à limiter ainsi sa souveraineté ?

Q5. 7 millions de personnes vivent en France au dessous du seuil de pauvreté. Le G 20 aura-t-il une influence sur tout cela ? Doit-on se poser la question d’un autre capitalisme ?
R. D’abord le capitalisme chinois n’a que peu à voir avec le capitalisme US qui lui-même est différent du capitalisme prévalant dans l’UE. Le G 20 a-t-il posé quelque chose d’important pour la réforme du système ? Ma réponse est non. Mais a-t-on un besoin absolu du G 20 pour réduire les inégalités internes à chaque pays ? La réponse est plutôt non. Comment faire ? La distinction de deux groupes au sein de chaque pays, d’une part les « compétitifs » soumis à la compétition internationale, d’autre part les « protégés » qui ne le sont pas (Ils sont plus de la moitié en France), met sur la voie. Pour réduire les inégalités internes, une condition nécessaire est d’accroître le nombre des compétitifs et d’augmenter l’attrait pour les biens et services produits par les protégés (par exemple en réduisant la TVA sur cette catégorie pour la basculer sur les produits compétitifs). Les politiques y répondant sont aujourd’hui mal étudiées. Il y a aussi la redistribution fiscale (avec certes des perversités possibles). A cette aune, la régularisation des sans papiers qui ont un travail ne devrait pas poser de problème majeur. Il faudrait donc redéfinir des critères simples de régularisation qui en tiennent compte.

Q6. Faut-il nationaliser les banques ? Comment sortir de la dette ? Peut-il y avoir une monnaie mondiale sans force militaire ?
R. Une monnaie mondiale suppose une très forte coordination des politiques économiques et la garantie du respect des contraintes correspondantes. Parler d’une monnaie mondiale en oubliant cet aspect est du pipeau. Nationalisation des banques ? Voir l’aventure du Crédit Lyonnais des années 80. Le problème n’est celui de la prpriété de leur capital, mais celui de la réglementation bancaire et de la question du recloisonnement du système bancaire. Comment sortir de la dette ? Le recours à l’inflation supposerait une structure de plein emploi difficile à mettre en œuvre et une coordination très fine des politiques inflationnistes : on ne peut plus faire ce qu’on faisait dans les années 60s.
En conclusion, la politique peut tout à condition que ce soit ce que veut réellement l’opinion. Quand un pays en vient à se trouver en retard inadmissible sur un autre (comme ce fût le cas pour le Japon, puis la Corée), on arrive à réunir une unanimité nationale sur les mesures de rattrapage des inégalités. Bref il faut la social-démocratie… plus la peur du modèle alternatif. Pour l’instant, celui-ci fait défaut !

Gérard Piketty

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