06/02/2006 - Que nous enseigne la révolte de Novembre ? - B. Vincent maire adjoint d'Aubervilliers, N. Renard Observatoire des ZEP

A première vue, les émeutes de novembre 2005 sont le fait de jeunes, souvent même très jeunes, n’ayant pas de casier judiciaire mais souvent connus de l’autorité judiciaire au titre de l’enfance en danger. Il y a eu finalement peu de pillages. Les voitures incendiées sont celles de leurs quartiers et les quelques équipements collectifs incendiés leur étaient dédiés. Certains ont relevé une forte participation de subsahariens et dans l’ensemble peu d’opposition de la part des parents. Qu’en pensent les invités ?

BV.
J’ai travaillé en pleine compréhension avec les services de l’Etat et en tirant profit du FFSU (Forum français pour la sécurité urbaine) qui est un réseau de grandes villes de toutes sensibilités au travers duquel sont mises en commun des expériences et sont montés des projets.
Violences ou émeutes ? Il est certain qu’il y a eu une volonté de reconnaissance sociale de la part des jeunes. Aubervilliers avait déjà connu une semaine de violences au printemps. En novembre la violence s’est déclarée plus tard qu’ailleurs et a été, l’expérience aidant, assez bien maîtrisée : 100 voitures brûlées mais certaines par opportunisme, un petit gymnase incendié. Une entreprise aussi mais pour d’autres causes.
Prédominance de subsahariens ? Difficile à dire. 62 nationalités présentes à Aubervilliers.
En revanche, la Télé n’a pas rendu compte des choses conformément à la réalité. Sur 12000 jeunes présents dans la commune, seul un noyau d’environ 150 pose problème. La plupart des interpellés n’étaient effectivement pas connus des services de police, ce qui montre bien qu’il s’agit d’une question sociale.
A noter que la restriction des subventions aux assos les a mises à mal. La réouverture des vannes sous la pression de l’évènement n’a pu réparer immédiatement le dommage car il s’agit toujours d’un travail de longue haleine.

NR. La crise a été différente des précédentes. On a observé un grand calme dans les collèges de la boucle Nord de la Seine alors que les « émeutiers » étaient principalement des jeunes en âge du collège. Aucune revendication ou prise de parole. Pas de cibles « politiques » ! On ne comprend pas le phénomène que faute de mieux on peut qualifier de « jacquerie », alors qu’il faudrait arriver à comprendre pour mieux agir.
Il y a eu très peu d’affrontements alors que les services de l’Etat ont cherché à réagir en termes d’affrontements. C’est donc à première vue un phénomène de jeunes paumés en échec qui ne savent pas parler, dont la pratique est celle d’une délinquance très peu organisée en réseau souple qui traduit un vrai malaise des jeunes qui se trouvent rejetés aux marges de la société.

I1. La généralisation est difficile car la situation a été très différente d’un endroit à l’autre. La motivation relève plus du désespoir que de raisons réellement politiques.

BV. Nous avons compté 85 mineurs sur les 270 personnes interpellées. Il n’y avait effectivement pas d’organisation visible ni d’affrontements proprement dits.

I2. Le flou noté par Nicolas et Bernard ne doit pas occulter des raisons bien présentes : 40% de chômage chez les jeunes de banlieue, des contrôles incessants des « bronzés » par la police. La plupart des interpellations étaient dues à des outrages à agents.

BV. Pour des raisons économiques, l’Etat a modifié son dispositif d’intervention portant ainsi un coup à la police de proximité qui connaissait bien le terrain à la différence des brigades départementales qui débarquent pour repartir aussitôt.
On est confronté de plus au départ en retraite ou en province de fonctionnaires chevronnés avec des jeunes fonctionnaires de police qui ont des images de cow-boys en tête et sont insuffisamment encadrés. Le turn over considérable de ces fonctionnaires ne permet plus de faire le travail auprès des jeunes comme avant.
Il faut un maillage serré des associations et des services de la ville. On vit dans une société beaucoup trop cloisonnée (travailleurs sociaux/police, école/police). Il faut créer les moyens du dialogue et renforcer les liens avec les travailleurs sociaux capables de réagir plus rapidement que la police.

NR. Le problème de l’échec scolaire a joué un grand rôle dans la genèse des évènements. Il faut comprendre la grande violence qu’il fait subir au jeune qui passe pour le nul auprès de ses copains, qui s’attire la réprobation de sa famille même si elle est impuissante, mais aussi de ses profs. Il en vient à se dévaloriser lui-même et est conduit à une rupture très profonde avec la société. Il sait que c’est fou mais il n’a plus grand-chose à perdre. L’impact de la pluriparentalité et de l’incitation permanente à consommer distillée par les médias jouent bien sûr un rôle dans ce processus.

I3. L’échec scolaire est-il celui de l’intégration de familles issues de l’immigration ou celui de familles en situation de grande pauvreté, ou encore celui de l’école républicaine ? Les remèdes ne sont pas les mêmes.
BV. Les jeunes les plus vulnérables sont ceux dont les parents sont eux-mêmes en échec, de familles déstructurées mises en difficulté par les dealers.
NR. Il y a une difficulté de l’école républicaine vis-à-vis des milieux populaires. Sur un échantillon de 10 élèves en échec qui a été analysé finement, on s’aperçoit que l’école a très mal su intervenir quand il le fallait.
I4. Souvent les parents ne maîtrisent pas les codes de l’école parce qu’ils n’y sont pas allés.

I5. X cite le cas d’un collège sauvé par une vingtaine de jeunes enseignants sortis de l’IUFM. La salle des profs s’est transformée. Ce n’est plus la salle des pleurs. Résultat 70% de succès au brevet contre 30 en moyenne. Ces jeunes enseignants vont dîner avec les parents. Leur vue sur les parents change mais aussi la vue des parents sur les enseignants. Les incidents sont suivis par tous jusqu’à la déposition à la brigade des mineurs. Résultat : ils ont nettement décru. Bref, ces jeunes enseignants ont été très positifs et plus sensibles, plus capables que les autres de trouver des solutions.

I6. L’échec scolaire dépend de la hauteur à laquelle on met la barre. Autrefois, il y avait le certificat d’études. Maintenant on veut 80% de succès au bac. N’est-ce pas générateur de la situation d’échec ? Ne faut-il pas revenir sur la nature de la barre, sur les critères d’évaluation ?

NR. Ambiguïté des ZEP. On y a réduit la pénibilité pour l’enseignant avec des classes moins nombreuses (25) mais cela ne produit rien au niveau du diagnostic des élèves en situation d’échec. Mettre plus de moyens n’est pas la réponse qui est à trouver en termes de d’innovation relationnelle et didactique. L’abaissement à 14 ans de la mise en apprentissage crée un risque d’engrenage dans un processus de relégation.

BV. Il y a des élèves qui ne sont pas à l’aise dans une formation classique. La piste ne peut être abandonnée, mais attention aux abus de certains patrons. Quant aux moyens supplémentaires dans les collèges, ce n’est pas en soi suffisant pour mieux réussir mais cela conduit souvent au succès. La question du nombre d’adultes présents dans l’établissement est importante.
NR. La question est de savoir comment ils travaillent.

I7. La religion a –t-elle joué un rôle dans les émeutes ? Quelle a été la réaction des autorités religieuses à Aubervilliers ?
BV. Jack Ralite, quand il était maire avait l’habitude de réunir les responsables des cultes dans des crises de ce genre. Les autorités religieuses ne se sont pas manifestées lors de la dernière crise et on ne les a pas invitées. Il n’y a pas à les institutionnaliser. Elles peuvent jouer un rôle chacune dans sa sphère mais je considère que c’est à la république de régler les problèmes. Je me méfie des grands frères et de ce qui peut se cacher derrière la paix sociale.
I8. Beaucoup pensent que la dépression « du croire » rendra de plus en plus dangereuse la vie en société. Et que le problème n’est pas le trop mais le pas assez de religion.
I9. Cela revient à se demander pourquoi la république ne fournit plus l’identité recherchée par les jeunes. Le principal critère d’appartenance à la République n’est-il pas devenu d’avoir un travail !
BV. Les cultes progressent dans le pays mais ils ne doivent pas se substituer à la République.
I10. Que penser de substituts au service militaire, type service civil ?
BV. Je ne suis pas sûr que la suppression du service militaire ait été une bonne chose du point de vue qui nous préoccupe. Le service civil paraît indispensable pour les hommes comme pour les femmes. On ne voit plus de militantisme dans les centres de loisirs. Les parents n’envoient leurs enfants dans les clubs sportifs qu’en raison de l’intérêt qu’ils y trouvent. Ils ne donnent rien d’eux-mêmes. Le secteur s’est marchandisé. Ceci étant, nous avons un gymnase ouvert jusqu’à 2h du matin car les jeunes sans travail vivent de façon très décalée.
I11. Un service civil, oui mais pour faire quoi ?
BV. L’humanitaire a besoin de bras.
I12. De plus en plus de jeunes souhaitent commencer leur parcours professionnel par de l’humanitaire, mai pas bénévolement ! Autrement dit se pose le problème du coût d’un tel service pour la collectivité sans compter celui de la transparence des ONG…

Extraits du débat recueillis par Gérard Piketty

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