05/05/2008 - Quelles réformes, quelle politique ? - Olivier Mongin, philosophe, directeur d'Esprit

Exposé

Le sarkozysme s’est voulu une rupture avec le modèle gaullo-communiste, le pouvoir technocratique ainsi qu’avec le mitterrando-chiraquisme i.e une droite un peu à gauche et vice-versa. Le vote FN a certes été réduit au prix des réformes Dati et Hortefeux. Mais le retour promis du « politique » se heurte à un mur de méfiance toujours solide voire accru tandis que la lisibilité du fonctionnement de la société française reste faible en raison de la personnalisation croissante du pouvoir, de la crise concomitante des médiations et d’une haute administration se tournant davantage par dépit vers le politique.

La rupture se joue sur trois plans : 1. Le style et la place croissante donnée à la démocratie d’opinion ;
2. Le néolibéralisme et la conception du rôle de l’État : refaire l’État tout en le réduisant ;
3. La fin du roman national français avec quelques réformes intéressantes, mais face à une réticence persistante du français à se concevoir dans un contexte élargi.

1. Le style, la démocratie d’opinion À noter d’abord qu’avec ou sans Sarkozy, la mondialisation oblige à faire bouger en profondeur beaucoup de choses et qu’elle produit de la « fragmentation ». Sarkozy l’a senti et a réussi à mettre les choses en mouvement ou plutôt à mieux révélé les ébranlements en les pointant sans détour comme des nécessités importantes de la modernisation de la société française. La gauche n’a pas de politique de rechange et l’opinion le sent bien.
Quand F.Mitterrand décide du tournant libéral de 1983, il invente la démocratie d’opinion pour en obtenir la légitimation en contournant les syndicats. N.Sarkozy est aussi obligé de contourner la représentation politique et sa majorité provoquant le retour du débat sur la démocratie représentative. Le Grenelle de l’environnement illustre parfaitement ce contournement par les lobbys.
Les modèles typiquement sarkoziens caractérisent le changement :
- C’est d’abord l’entrepreneur. Celui qui analyse les risques, qui se prononce sur l’analyse d’une balance coûts-avantages. Dans le gouvernement Xavier Bertrand l’illustre bien.
- C’est ensuite l’entraîneur, celui qui comme Bernard Laporte sait dynamiser une équipe.
- C’est enfin l’animateur télé, l’habile au verbe pointu qui sait piéger autant que déjouer les pièges pour mener un débat tambour battant en mettant l’opinion de son côté. N.Sarkozy accompagne et accélère en ce sens un renouvellement des élites : l’Elysée n’est plus le royaume de l’ENA et des ingénieurs mais celui des avocats et des écoles de commerce. L’homme politique valorisé est celui qui vient du privé et utilise les méthodes du privé pour réformer l’État.
On pensait que N.Sarkozy maîtriserait le récit médiatique. On s’est trompé. Le problème de l’animation démocratique de la société française reste posé. Elle se connaît mal et on a un gros problème de suivi de l’agenda politique : les partis ne sont plus de bons traducteurs de la société. Le débat ne surgit qu’après que les décisions aient été prises. On a un problème de démocratie d’opinion car la réforme ne vient plus des partis. Il faut vraiment actualiser en profondeur notre démocratie représentative.
2. Les réformes Les Français restent assez favorables à la loi dite TEPA (travail, emploi, pouvoir d’achat) d’août 2007. Les terrains les plus mouvants sont le droit du travail, les avancées pénales en matière de droit des affaires, l’immigration.
S’agissant de l’État, le discours réformiste est encore perçu surtout comme la nécessité de « dégraisser le mammouth ». À raison bien sûr, car la décentralisation n’a fait que relancer le développement de l’emploi public. Mais ce point de vue est réducteur.
Le détricotage de l’État providence est à l’œuvre en essayant de limiter pots cassés et coûts collatéraux. La question du RSA l’illustre bien.
Enfin la priorité est d’adapter l’économie à un nouvel environnement international en évolution très rapide. Les mesures d’inspiration néo-libérale sont privilégiées : l’État doit d’abord organiser la concurrence, instituer des guichets uniques pour ses interventions (créations des agences : ANRU, ANI, ANR …) avec l’idée que l’évaluation des résultats prime sur l’instauration de normes. L’État doit redevenir efficace et actif. Ce n’est pas Sarkozy qui a mis en branle ce mouvement mais il le « supporte » sans vergogne.
Dans cette perspective, la réforme « Pécresse » des universités est importante en mettant en avant des pôles de mise en synergie (exemple du pharmacopôle lyonnais avec le concours de deux ENS).
On attendait une réflexion sur les départements. Elle a été écartée sous la pression des notables. Mais le débat lancé sur le grand Paris avec le rapport demandé à Christian Blanc va permettre de reprendre une série de questions institutionnelles importantes. Bref, N.Sarkozy a de bonnes intuitions et l’orientation donnée au renouvellement accéléré du type de nos élites pèsera lourd dans la dynamique à venir. Il faut bien sûr savoir de quoi l’on parle quand on dit « réformes ». Quel objectif pour le pays ? Le « Vive la République » ne suffit plus à faire bouger la société française. D’où le recours à H.Guaino qui néanmoins n’a pas suffit. Il faut penser la réforme à partir de la logique incontournable de la mondialisation et non le monde à partir d’une exception française qui se voudrait universelle. C’est une logique de privatisation ou plutôt d’individualisation qui mène le monde. On sait qu’on a changé de monde mais on n’a pas encore le discours qui s’y rapporte. Il reste qu’on ne peut échapper aux ouvertures dévoilées par N.Sarkozy.

Débat

Q1. N’êtes-vous pas optimiste sur l’ampleur de la réforme qu’il s’agisse du droit du travail, du droit pénal qui est une terrible rétrogradation, ou de celui de l’immigration. On attendait un renouveau de l’État qu’on ne voit pas pour l’instant. La réforme insidieuse par la haute administration est la pire de toutes. L’évaluation en serait la clé dites-vous. Mais comment évalue-t-on ? On est parti dans des réformes catastrophiques. Je suis gêné d’entendre dire que cela bouge car cela procède-t-il d’une réflexion construite comme l’illustre le feuilleton absurde de la régularisation des sans-papiers. L’État n’a plus de norme de conduite. Il se contente de mettre de la concurrence !
R. Le mouvement de réformes procède d’abord de changements considérables du contexte extérieur qui s’imposent au pays. N.Sarkozy est un révélateur très direct des logiques à l’œuvre et que prennent mal en compte nos institutions et organisations. Ainsi voit-on qu’on fait maintenant Khâgne pour entrer à HEC ou assiste-t-on à un détricotage de la cellule entrepreneuriale qui met à mal l’intérêt collectif. Les révolutions technologiques sont énormes et ne sont digérées qu’avec retard. Le droit du travail comme celui de l’immigration bougera nécessairement.

Q2. N’est-ce pas la fébrilité qui est l’élément nouveau ? Cela fait longtemps que les X ne construisent plus de ponts et vont vers la finance. Il y a bien une crise de la représentation mais n’assiste-t-on pas à une reprise du pouvoir par les échelons locaux ? Quant aux débats trop tardifs, le constate pour ma part que la Commission des droits de l’homme réfléchit très en amont mais que ses propositions sont régulièrement mises au placard. Enfin on a eu des réformes en 1981 qui avaient un sens. Où est-il aujourd’hui ? N.sarkozy n’est pas un entrepreneur, c’est un avocat.
R. Le contexte extérieur impose la réforme. Nous avons du retard dans sa prise en compte. Le sentiment de fébrilité qu’inspire N.Sarkozy n’est peut-être que l’expression d’une angoisse devant un certain aveuglement du pays.

Q3. Qu’appelez-vous démocratie d’opinion ? Qu’est ce que la démocratie participative ? L’opinion serait-elle prête à légitimer une gestion managériale de l’État ? C’est sans doute en politique étrangère que le changement est le plus net mais que signifie-t-il ? La réforme ne peut se limiter au champs de l’économie alors la question des banlieues, celles des franges les plus vulnérables de la population ou celle de la famille appellent des actions en profondeur.

R. L’économique est la question française par excellence. On se meut dans un mouvement de droitisation des sociétés européennes qui va se poursuivre tout en étant très différent de celui de la fin du siècle dernier. Aujourd’hui, il n’y a plus de lits pour les fous. Ils sont dans la rue. On ne voit plus l’altérité radicale qu’est la folie. Posons-nous la question de l’évaluation ! La société française est biface : on est parti ailleurs mais on se bouche les oreilles avec des discours républicains. La société française n’aime pas les médiations.
C’est en politique étrangère que N.Sarkozy a été le plus bancal. On est à côté de la plaque de ce qui se passe : un monde de plus en plus multicentré. Comment va-t-on vivre avec les puissances émergentes ? L’UE n’est pas préparée à vivre dans ce nouveau monde. Les valeurs universelles qu’elles portent peuvent-elles être portées par ce nouveau monde. Les USA ont perdu définitivement leur crédibilité en Irak. Amartya Sen est aujourd’hui l’homme le plus important.

Q4. Les figures valorisées par N.Sarkozy ne lui ont pas réussi. Quel peut-être le rôle de l’intellectuel pour faire bouger les choses dans le bon sens ?

R. Il n’y a plus de synergie édition/revues/presse. Les intellectuels ont du mal à trouver un langage commun sur beaucoup de choses. Il ne faut pas se laisser enfermer dans l’agenda politicien. On a une faible représentation de la société française avec une totale méprise de ce qui n’est pas représenté. Mais le politique n’en parle pas. La gauche reste marquée par le capitalisme de Marx. Elle peut parler de mœurs mais cela ne suffit pas.
On ne peut faire l’impasse sur les éléments du nouveau capitalisme qu’on connaît depuis 20 ans. Le discours de la réforme n’a pas été porté par la gauche qui reste obsédée par le dégraissage de l’État alors qu’il est urgent de penser l’État autrement !
S. La réforme rampante et sourde est ce qu’il y a de pire.
R. N.Sarkozy n’aime ni les politiques ni les technocrates et la laisse se développer.

Gérard Piketty

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