02/12/2002 - Orient Occident, la montée des périls - Georges Corm, ancien ministre des finances du Liban, économiste, écrivain

Exposé

Enfant chez les jésuites de Beyrouth, G. Corm est déjà confronté à un discours imaginaire plein de clichés sur les différences entre orientaux et occidentaux face aux amitiés extraordinaires qui se nouaient entre les uns et les autres. C’est un discours qu’affectionnent malheureusement les médias bien que dans les faits le monde entier se soit occidentalisé. Comment s’est-il mis en place ? Toute identité se construit par rapport à l’autre. Il y a d’abord eu la vision grecque profane qui distinguait grecs et barbares (ceux qui ne parlaient pas le grec puis qui étaient réputés hostiles). Il s’y est substitué un marqueur identitaire fondé sur l’archétype biblique : un peuple élu chargé de la mission divine d’apporter le salut à l’humanité face aux barbares qui s’y opposent.

De fait la laïcité actuelle de l’occident est un trompe-l’œil derrière lequel se dissimule cet archétype biblique. Mais qu’est-ce que l’Occident ? Où est l’Orient ? et la Chine, le Japon, l’Inde etc… ? On a enfoncé une distinction imaginaire dans nos têtes. Il faut refuser ces « méga-identités » fondées sur une vision binaire simpliste et simplette. Si la religion est constitutive de ces méga-identités, que dire des guerres de religion, de l’empire romain d’Orient et de celui d’occident ? Que faire des énormes différences au sein de l’Islam, entre sunnites et chiites par exemple. Pour l’occident, le marqueur moderne « judéo-chrétien » ne s’est développé qu’avec l’effondrement du marxisme-socialisme.

On peut distinguer trois types de discours en Occident :

- Le discours anthropologique et de la sociologie positiviste qui divise le monde entre aryens et sémites, en donnant naissance au racisme moderne qu’épouse E.Renan et, avec une moindre virulence, Gobineau qui a voyagé longuement en Perse, centre de l’aryanisme. C’est Hegel qui introduit le plus nettement la référence à des méga-identités en voyant dans le christianisme un sommet de l’histoire. Weber lui emboîte le pas en distinguant sociétés charismatiques et sociétés rationalistes. C’est grâce au protestantisme, dit-il, que s’est fait la modernité. Durkheim en rajoute avec le concept de « sociétés magiques ». Marcel Gauchet y répond subtilement en montrant que « la religion a organisé la sortie de la religion dans nos sociétés ».

- Le discours romantique et post-romantique (Nietzsche, Heidegger) : « on a perdu notre âme, partons en Orient la retrouver ».

- Le discours de la mission sacrée de l’Europe puis de l’Occident, discours de la puissance qui se concrétise d’abord dans le discours marxiste, puis dans celui de la globalisation ; discours inspiré de l’archétype biblique qui renforce la sympathie des USA pour Israël. Ce discours se retrouve dans les guerres napoléoniennes qui tirent leurs racines de la révolution française.

Ainsi la laïcité est-elle en trompe-l’œil. Il nous faut la laïciser : le pouvoir spirituel a dominé l’Europe. On a commencé d’en sortir en 1905 mais il y a encore du chemin à faire. L’apparence très pieuse des villages français est frappante. Le développement de la théologie est le fait de l’Occident qui n’a pas perdu le sens de Dieu, mais qui a aussi tendance a oublier le 3ème monothéisme, pourtant très pur, de l’Islam.

A ce triple discours occidental, fait écho, comme en miroir, le discours oriental marqué par le déclin continu depuis le 10ème siècle, un déclin démographique effarant (15 Mh au Moyen-Orient au milieu du XIXème siècle), le choc de la révolution française. Ce discours apparaît :

- soit romantique : face au matérialisme occidental, l’esprit de Dieu imprègne l’Orient et sa mission est de le préserver,

- soit réformateur, « Oui, nous sommes décadents, nous avons tout à apprendre de l’Europe », discours très inspiré par le positivisme français. Ainsi en 1826, Cheikh Tartawi ( ?) introduit la citoyenneté dans la langue arabe. Beaucoup d’ « Azharis » veulent faire une lecture sérieuse du Coran en relativisant la portée de certaines sourates dépendantes de l’environnement qui a présidé à leur écriture.

- soit fondamentaliste, discours de rupture ne séparant pas le temporel du spirituel. ; largement instrumenté depuis 40 ans par l’Occident qui a mis en avant les écrits de Sayyid Qotb, Mawdoudi, Ibn Taïmiyya… et étouffé la pensée des réformateurs. Il faut arrêter cette production qui alimente à juste titre l’islamophobie alors que l’islam n’a jamais rien expliqué des grands problèmes de la société. Qui perdrait son temps à lire aujourd’hui les écrits débiles de la bande à Baader ou des anarchistes russes du XIXème siècle ?

Il faut sortir de cette absurde fracture et crédibiliser les valeurs démocratiques en ne laissant pas se développer les politiques occidentales de puissance ou une obsession sur l’Irak alors qu’Israël n’applique pas les résolutions de l’ONU. La démocratie ne peut être un exemple si elle n’inspire pas l’attitude de l’Occident hors de son enclos : peut-on admettre quelques lignes pour des millions de morts en Afrique et des livres entiers sur les 3000 morts du 11 septembre ? L’Amérique fait fausse route !

Débat

Q1 : Le statut de la femme ne témoigne-t-il pas d’une fracture bien réelle ? Sans la laïcité et des lois prises contre le souhait des autorités religieuses, on ne serait pas arrivé à le faire évoluer.

 

R1 : c’est dans l’Orient (Pakistan, Indonésie, Turquie…) que l’on a vu des femmes devenir Premier Ministre. En Tunisie, les droits de la femme ont beaucoup progressé. Un statut diminué s’observe en Arabie Saoudite, aujourd’hui au Pakistan, au Soudan là où l’Occident a commencé par applaudir les héros islamistes. La situation est donc très diverse.

 

Q2 : Que pensez-vous du débat lancé par M.Giscard D’Estaing sur la Turquie ?

 

R2 : Il n’y a jamais eu de pouvoir spirituel en Islam mais uniquement des pouvoirs civils : la république islamique est une absurdité, de même que l’OPA du wahabbisme sur l’Islam qui a coûté une centaine de milliards de $, mais qui va maintenant régresser sous la pression des USA. C’est le Kémalisme qui a fait la Turquie et sans lui elle disparaîtra. Si j’étais européen, je n’aurais jamais fait entrer la Turquie dans l’UE bien qu’elle ait une part importante dans l’histoire européenne, mais puisque l’UE s’est engagée, elle devra bien tenir sa promesse.

 

Q3 : Comment réduire la fracture imaginaire chez nous ? L’Arabie saoudite finance des mosquées qui prêchent une société archaïque. Ne faut-il pas que les services publics financent des mosquées ? Un musulman ne peut se convertir sans être exclu de la communauté musulmane. Ne faut-il pas aménager les passages d’une religion à une autre pour supprimer la fracture imaginaire ?

 

R3 : L’Islam est d’une grande plasticité, ces rigidités sont le fruit d’une histoire récente : l’Indonésie était jusqu’à il y a peu un pays de grande mixité religieuse, de même que l’Iran. Le contexte de développement ou de déclin influe aussi sur ses rigidités. On a tout fait pour avoir un islam rigide comme par exemple en Iran ou l’on a joué avec le feu avec la révolution islamique par peur du parti communiste Toudeh. Organiser l’Islam français ? Mais il n’y a pas de culte dans l’Islam. Chaque communauté choisit son Imam pour prêcher, rien de plus. 90% des musulmans sont venus en France pour jouir de la laïcité. L’occident est obnubilé par le religieux. Pendant la guerre du Liban, les français soutenaient les chrétiens alors qu’il fallait d’abord s’intéresser au Liban lui-même. Il n’y a pas besoin de financer des mosquées en France.

 

Q4 : Quand on évoque l’identité religieuse de l’Europe, c’est en référence au fait qu’à ses débuts l’Europe est due à la pénétration des barbares dans la pax romana. Chateaubriand a mis en évidence le rôle du christianisme dans la constitution de notre modernité.

 

Q5 : Il n’y a peut-être pas de pouvoir spirituel en terre d’Islam mais le Coran régit la vie sociale.

 

R4-5 : Il y a une longue tradition en Islam pour relativiser l’autorité du texte, mais il y a eu un barrage des intellectuels et de la presse française contre les auteurs qui la mettent en avant. Hanni Ramadan peut avoir une page du Monde pour y dire des énormités, de même qu’ Oriana Fallaci. Un réformateur n’intéresse pas : il y a réellement une perversion de la démocratie par les médias. Il y a une véritable hystérie dans le monde autour de l’identité qui est en fait une question complexe qui ne peut se traiter en blanc ou noir autour de la question religieuse. La situation est très diverse suivant les pays. Est-il réellement urgent de faire supprimer la polygamie ?

 

Q6 : Le besoin d’identité n’est-il pas le besoin de se sécuriser ?

 

R : Il faut montrer comment vivent les différents pays musulmans pour sortir du stéréotype. Mais il y a une résistance forte des médias d’une part, mais aussi de l’Occident parce c’est tellement plus « sécurisant ».

 

Gérard Piketty

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