02/06/2003 - Après la guerre, la Démocratie est elle possible au Moyen Orient ? - Frédéric Encel, Docteur en Géopolitique, professeur à l ' Ena, auteur de "Géopolitique de l' Apocalypse"

C. Deltombe : G. W. Bush a successivement invoqué la destruction des ADM, puis la lutte contre le terrorisme puis le renversement de Saddam Hussein pour en arriver à la guerre contre l’Irak. Quoiqu’on puisse penser de cette « valse » des motifs, la dictature est à bas. Que peut-on faire maintenant ? La démocratie est-elle possible ? On ne peut qu’être intéressé à ce que les USA réussissent. Mais pourra-t-on échapper à une forme de protectorat formule de nouveau dans l’air du temps ?

F. Encel : Les arguments mis en avant en France pour contester l’intervention US ne sont pas solides : Défiance contre l’impérialisme US ?: Les USA n’ont pas été les premiers « colonialistes » et ne sont fondamentalement pas impérialistes : l’isolationnisme est plutôt la tentation récurrente y compris pour Bush lorsqu’il est arrivé au pouvoir. Ce n’est que depuis le 11 septembre 2001 que l’on voit se déployer une politique en réaction contre le terrorisme, qui pourrait se muer en politique impérialiste.

Nous défendons des valeurs, les USA des intérêts ?: Non, J.Chirac a essayé de défendre les intérêts de GIAT industrie. Notre politique est mue tout autant par des intérêts. Ce discours est celui du faible.

Nous sommes dans le camp de la paix ?: Avec la Chine, l’Allemagne et la Belgique, fournisseurs de gaz de combat !! Nous sommes pour l’ONU et le droit international, ?: l’ONU n’est que le cénacle du jeu des rapports de force à un moment donné. En 1999, les USA sont intervenus au Kosovo, sous couvert de l’Otan en contournant l’ONU pour éviter un veto russe, sans que cela ne soulève une protestation, bien au contraire.

Bien sûr, il ne faut pas être naïf. Les USA ont des intérêts dans cette intervention ne serait-ce que pour disposer d’un levier contre la Chine qui sera de plus en plus dépendante du Moyen-Orient, mais on ne peut contester réellement le fait de cette intervention. Le droit international ? Ce n’est pas sérieux. La morale ? Les USA ont violé la règle de la Charte, mais la morale et les Irakiens n’y trouvent-t-ils pas leur compte ?

Alors la démocratie est-elle possible ? En fait on l’impose quand cela nous arrange et en fonction des richesses des pays concernés. N’aurait-il pas fallu l’imposer en 1990 dans la région des grands lacs en Afrique ? Et en Tchétchénie ? Vouloir l’imposer dans le détail (critères de Copenhague) à la Pologne et non à l’Irak ne serait-il pas le comble du racisme ? On ne peut ignorer cette géopolitique. D’ailleurs serions-nous sûrs d’avoir raison ? Il existe bien des régimes non démocratiques – Singapour par exemple – qui n’ont jamais commis d’horreurs. Pas un gouvernement démocratique dans les 21 pays arabes ! Ne faut-il pas se contenter d’imposer une évolution rapide, d’abord par des pressions économiques et commerciales, sur la base d’un socle de droits de l’homme a minima ? A défaut, renonçons à imposer la démocratie aux Polonais et aux lithuaniens !

En revanche, l’Islamisme radical est un fléau qu’il faut combattre : Pas de guinéens, népalais, indonésiens ou tchadiens parmi les acteurs du 11 septembre : rien qu’arabes aisés nullement mus par la disparité des richesses, mais inspirés uniquement par la vision fixiste ultra rigoriste dont Ibn Hanbal au 9ème siècle fut l’initiateur et qui fait du combat contre l’infidèle une des deux fonctions du Prince. Et encore en accentuent-ils de façon outrancière le caractère mortifère ! Laissons de côté les explications psychanalytiques : le dévoiement de l’Occident aurait été visé par la destruction du plus manifeste de ses symboles phalliques ! Laissons aussi de côté la cause palestinienne dont même Leila Chahid se plaint qu’elle ait été instrumentalisée par des gens (Ben Laden) qui n’accepteraient pas une Palestine démocratique. Tout cela ramène au dicton arabe « On a craché sur le lâche qui a dit il pleut ! »

Il faut donc se mettre résolument aux côtés des américains sur ce plan en tentant sans doute de les influencer, à condition de s’en donner les moyens. A défaut on verra dans quelques années un Iman autoproclamé soutenu par l’Arabie saoudite et un Tariq Ramadan, petit-fils du créateur des « Frères musulmans », imposer une « Umma » dans un quartier, dans une cité, sa loi (excision, mariage forcé, scolarité raccourcie) primant alors sur celle de la République. Il n’y a pas de fatalité à l’Islamisme radical. C’est une question de détermination. La plupart des guerres civiles commencent par des référents religieux. Les ados le comprennent très bien.

Le diagnostic de R.Kagan est juste : l’Europe ne représente plus une puissance et ne sait plus penser la guerre. Rappelons-nous la parole de Churchill à Chamberlain au lendemain de Munich : « Vous avez préféré le déshonneur à la guerre, vous aurez le déshonneur et la guerre ».

Débat

- L’exposé suscite de vives réactions :
Peut-on réduire l’ONU à une vague arène où ne s’expriment que des rapports de force ? La défense du multilatéralisme et de l’ONU était nécessaire. D’ailleurs l’orateur a balayé l’aspect juridique pour y revenir ensuite avec le nécessaire respect des lois de la République. Peut-on vraiment se référer à Munich ? Où est la menace que pouvait représenter Saddam Hussein pour le monde ? Dire que la France s’aligne sur Saddam Hussein est reprendre un argument grossier et sommaire en vogue chez les faucons de Bush. De même, l’amalgame entre l’attitude à tenir vis-à-vis de la Pologne et l’Irak ne résiste pas à l’analyse. L’excision est clairement interdite par les lois françaises etc … on a l’impression que l’orateur joue à se faire peur.
Si l’on peut comprendre qu’un R. Kagan considère que le discours français sur le respect de l’ONU et du droit international est celui du faible qui ne peut en avoir d’autre, il paraît inadmissible de paraître soutenir cette vision totalement dévalorisante des efforts pour faire prévaloir un droit international. D’ailleurs on peut considérer, à voir ce qui se passe, qu’il fallait un courage certain pour le tenir.

Justifier la guerre au plan moral par le renversement de la dictature comme le fait implicitement l’orateur est encore hasardeux : il faut attendre pour voir ce qui va réellement prendre la place de celle-ci : une vraie démocratie ou un protectorat américain durable, sorte de néocolonialisme camouflé plus ou moins bien derrière un semblant de démocratie ou un homme de paille à poigne ! La deuxième alternative n’est-elle pas la plus probable ? Peut-on parler alors de processus justifié par la morale ?

F.E : Oui, les USA jouent la loi du plus fort et il serait bon de ne pas les laisser agir seuls. Cela suppose d’augmenter les budgets militaires et de R&D. Nous défendons le droit parce que cela nous arrange. A preuve, l’Afrique où nous continuons à mener une politique de puissance ! Le « Munich » serait de céder au fléau de l’Islamisme radical. Quant à la menace irakienne, il est clair que les USA visent en fait l’Arabie saoudite.

- Il est alors souhaité d’en revenir au sujet de la soirée : la démocratie est-elle possible au Moyen-Orient ? L’avis de l’orateur est souhaité sur ce point. D’un point de vue philosophique, ce serait a priori une insulte à l’humanité de prétendre le contraire. Mais n’est-on pas enfermé dans l’alternative suivante : ou bien considérer que la démocratie ne peut être qu’un processus endogène, constater que les sociétés arabes ne sont pas mûres et en conclure qu’il convient d’attendre tout en favorisant ce processus par des incitations appropriées ; ou estimer qu’en attendant, l’on risque des actions de leur part mettant en cause nos propres démocraties et qu’il convient alors de forcer les choses pour s’en prémunir ?

- Un autre intervenant est reconnaissant à F.E de nous avoir enlevé un « manteau de naïveté ». La France, l’Europe ont effectivement peur de jouer un rôle de puissance et d’intervention dans les institutions analogue à celui des USA. Nous avons commis une erreur en n’ayant pas poussé l’ONU à intervenir au Kosovo et en ne s’étant pas dotés des moyens de le faire. Il ne faut pas laisser les « Imams de quartier » canaliser les jeunes dans un mauvais sens. Eclairer les voies de l’Islam en France par des processus tels que ceux mis en place par Sarkozy est bon. Enfin le colonialisme a provoqué une perte des repères dans les pays anciennement colonisés, qui ne favorise pas l’établissement de la démocratie. D’ailleurs celle-ci colle mal avec la culture arabe et les systèmes tribaux. On ne pourra l’imposer de l’extérieur. Cela serait ressenti comme un nouveau colonialisme. Il faut laisser faire les choses.

FE : Oui, mais on ne peut regarder les démocrates qui luttent dans ces pays sans rien faire. Il faut créer des incitations par des subventions aux gestes démocratiques : Sur la condition des femmes, la vision islamiste rétrograde de la femme étant d’ailleurs incompatible avec des économies fortes. Sur l’éducation, car le nombre d’analphabètes dans les pays arabes est impressionnant. Il résulte de la peur des gouvernants de perdre leur pouvoir… Il n’y aura pas de démocratie en Irak et les USA n’y attachent d’ailleurs pas une grande importance. Voir l’Afghanistan. Quant à la politique française, ne fallait-il pas laisser le panache de côté et appuyer Blair dans sa tentative d’influencer les USA ?

- On a l’impression d’assister à une résurgence de l’idéologie coloniale portée par la Gauche au XIXème siècle et combattue alors par la Droite. Si c’est inévitable, il faut regarder le phénomène en face et voir la meilleure stratégie à appliquer. Si le développement d’une démocratie « a minima » prônée par l’orateur est vital pour nous, comment faisons-nous pour y parvenir ? Ne peut-on dire d’ailleurs que l’Iran islamique a réalisé ce minimum ?

- La situation de l’Irak et celle de l’Afghanistan sont bien différentes du point de vue de l’établissement de la démocratie. Par ailleurs, l’islamisme radical quoiqu’en dise l’orateur trouve un terrain favorable à son développement dans la misère comme dans la rancoeur des opinions arabes face au soutien considéré comme injuste et disproportionné apporté par les USA à Israël dans le conflit qui l’oppose à la Palestine.

F.E : Le conflit Israélo-palestinien, comme d’ailleurs la misère, sont certes des facteurs aggravants mais ils ne sont pas à la racine de l’islamisme radical. La rancœur des opinions s’adresse plutôt à des gouvernements incapables d’apporter des réponses satisfaisantes. Quant à l’Afghanistan, il n’était pas si arriéré que cela dans les années 70. Oui, sauf à se renier, il faut utiliser des moyens forts pour inciter à l’établissement de démocraties….

Gérard Piketty

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