Philip Golub, professeur de Sciences Politiques et de relations internationales à l’Université Américaine de Paris (AUP), auteur de : « Une autre histoire de la puissance américaine » (2011).
La situation politique aux USA et les implications de l’administration Trump
I Déconstruction de l’ordre international
La période actuelle est caractérisée par une très grande turbulence ; la présidence américaine de Donald Trump se manifeste par un comportement unilatéraliste, ethno-nationaliste et expansionniste.
Trump a décidé de démanteler l’ordre international mis en place après 1945 : En un an, il a déconstruit le système commercial international (GATT et OMC), remis en cause l’Alliance Atlantique, et les 66 agences de l’ONU (dont l’OMS, malgré leur rôle essentiel dans la gestion des pandémies), qui introduisaient des mécanismes de coopération et modéraient les conflits internationaux.
Trump s’est retiré de l’Accord de Paris sur le climat, malgré les preuves
scientifiques du réchauffement climatique causé par l’homme, ce qu’il dénie ! Ses alliés sont devenus des rivaux…
Il a inauguré une nouvelle ère de diplomatie coercitive envers ses voisins ou alliés, il a formulé des revendications territoriales expansionnistes sur le Groënland danois, le Panama, le Vénézuéla …
Il soutient les forces politiques de l’extrême-droite néo-fasciste en Europe. Il s’arroge le droit de rejeter les règles et lois établies. Ce démantèlement de l’ordre juridique fait place à un césarisme domestique chaotique, dans lequel Carl Schmidt reconnaîtrait une « dictature souveraine » : « La force fait loi. »
Le 20 janvier 2025, le jour où aux Etats-Unis, on célèbre Martin Luther King, les droits des gens ont été piétinés. Elon Musk a mené des purges contre les fonctionnaires, parlant de vandales. Le Président Trump désigne ceux qu’il appelle ses ennemis de l’intérieur, les Wisigoths du monde moderne, or il a le monopole de la violence et ce Richard III moderne lance une stratégie de chocs et d’effrois ! Il y a des symptômes, des craquements dans la société dont Trump est l’agent amplificateur de transformations et facteur déterminant de fragmentation.
Trump affirme le droit unilatéral des Etats-Unis de rejeter les règles établies et de fixer arbitrairement ses propres règles : « Les forts font ce qu’ils peuvent et les faibles subissent ce qu’ils doivent. » (Thucydide)
2 Concentration du pouvoir exécutif
Depuis l’investiture de Trump, 20 janvier 2025, il multiplie les efforts pour :
Concentrer tous les pouvoirs exécutifs entre les mains d’un souverain, selon ce que Carl Schmitt appellerait une dictature souveraine : purges des ministères et administrations, y compris dans les armées, les affaires étrangères et les services de renseignement, mise au pas coercitive des universités et centres de recherche, instauration d’une dictature souveraine (non-respect de toutes les décisions de Justice, ne reconnaissant que celles qui conviennent à l’exécutif). Le souverain décide de l‘état d’exception et renverse l’ordre juridique au nom du peuple. Constitution d’une police nationale secrète, autonome aux ordres du Président (ICE) avec des pouvoirs extra légaux arbitraires. Mise en cause du droit du sol inscrit dans le 14ème amendement.
Usurpation des pouvoirs de la Chambre des Représentants !
Situation où le souverain décide de l’état d’exception et renverse l’ordre juridique au nom du peuple. Purges à grande échelle des ministères et des administrations, y compris dans les armées, les services de renseignement (FBI, CIA).
3 Cette situation aux USA donne un tableau apocalyptique : une stratégie de choc et d’effroi (Steve Bannon) visant à mobiliser la peur et la haine :
- Paralyser toute opposition
- Créer des effets irréversibles en interne et au niveau international
- Militariser la vie politique
- Banaliser la violence et la terreur d’Etat. Déchaînement de la violence symbolique et matérielle de l’Etat
- Le verbe présidentiel rend permissive la violence politique.
- Désignation des ennemis de l’intérieur (immigrés ou non)
- Référence à l’idée du « grand remplacement » ; à l’eugénisme et au racialisme ; citation de Trump : « je ne veux plus de tout ça, je veux des Norvégiens » ; pas d’immigration d’Afrique, sauf les Afrikaners d’Afrique du Sud, des blancs !
- Recrutement des agents d’ICE avec le slogan : « Nous recouvrerons notre patrie » et l’image d’un cow-boy !
- Image avec le mot remigration sur la page Web de la Maison-Blanche
- Exaltation de la guerre comme vertu du masculin
Le ministre de la Défense est appelé ministre de la Guerre, les soldats des guerriers.
4 Influences intellectuelles
Karl Schmitt : Passage d’une situation d’urgence temporaire à d’urgence permanente ; concept de dictature souveraine ; Le souverain « choisit l’ennemi et décide de le combattre », ce qui unifie la nation, dépolitise la société civile et concentre le pouvoir. La guerre devient le fondement ontologique de l’Etat : la politique devient la guerre par d’autres moyens. (Clausewitz inversé)
Peter Thiel : mentor de J.D.Vance, fondateur libertarien de Palentir, déclare « Je ne crois plus que la liberté et la démocratie soient compatibles. » Selon Thiel, depuis 1920, « l’augmentation considérable des bénéficiaires de l’aide sociale » et « l’extension du droit de vote aux femmes » ont transformé la démocratie capitaliste en oxymore ! Thiel veut une liberté sans démocratie, pour une élite techno-futuriste, une liberté sans démocratie pour l’élite protégée par un Etat autoritaire au service de
l’oligarchie masculine et blanche !
Curtis Yarvin (intellectuel influent) : pour un monarque absolu dirigeant l’Etat.
Elon Musk et David Sachs : techno-fascistes de la Silicon Valley.
Heritage Foundation et National Conservative Conference (Think tank)
5 Rôle de la Cour suprême
Avec sa majorité ultra-conservatrice, elle a jugé que le Président avait « une immunité pour tous ses actes officiels et ne peut être poursuivi pour avoir exercé ses pouvoirs constitutionnels ». Pour la philosophe Elisabeth Anderson : « Le raisonnement de la majorité de la Cour ouvre la voie à la dictature. »
La cour suprême a rendu 21 décisions favorables à l’exécutif, contre 4 dans des procédures d’urgence initiées par la Maison-Blanche.
6 Violence d’Etat et événements de Minneapolis
Historiquement exercée contre les afro-américains, la violence d’Etat s’est exercée aussi contre les classes moyennes blanches, extension de cette politique de violence policière.
Les assassinats/exécutions par des forces policières, les arrestations arbitraires, y compris d’enfants de 5 ans à Minneapolis ont provoqué un tournant dans l’opinion publique.
D’où retournement de l’opinion publique :
56 % des sondés désapprouvent cette violence contre 43% en janvier dernier. 59% désapprouvent sa gestion militarisée de l’immigration (39% l’approuvent). La coalition trumpiste de 2024 se fracture : jeunes électeurs, non-blancs, électeurs à faible participation se retournent contre lui. Fortes mobilisations à
Minneapolis et ailleurs. Journée « no kings » le 18 oct. Plus de 7 millions de personnes. Courage de la population, salué ailleurs.
Victoires démocrates : aux postes de gouverneur en Virginie et dans l’Etat de New York avec une belle avance. Election de maires démocrates à New York et Miami (première fois depuis 30 ans). Plus de super majorités républicaines dans l’Iowa et le Mississipi.
Résistances :
Le 29 janvier, le Sénat oppose un veto au budget supplémentaire de l’ICE.
Malaise au Parti républicain, éditoriaux dans le Wall Street Journal « les américains ne veulent pas que « les forces de l’ordre tirent sur les gens dans la rue ou arrêtent des enfants de 5 ans. »
7 Contre-offensive et manipulation électorale des MAGA :
Mais les mobilisations n’ont pas d’orientation nationale. Dans l’ensemble, le parti républicain reste derrière Trump. Quelques concessions sont faites par la Maison Blache pour ne pas perdre la base. Mobilisation des agences de renseignement (FBI, ICE) pour influer sur les élections législatives de novembre, saisie des bulletins de vote en Géorgie, déploiement envisagé des forces de police dans les rues pendant les élections pour terroriser les citoyens de couleur, mobilisation des influenceurs MAGA dénonçant la « révolution », les « terroristes », les « communistes » que seraient les manifestants.
8 Implications internationales
- Fin du libre-échange et guerre commerciale. Diplomatie économique coercitive.
- Démolition de l’ONU (menaces de faillite par non financement américain).
- Enterrement de la relation transatlantique :
L’événement du Groënland laissera des traces durables. Les Européens comprennent qu’ils ne peuvent plus compter sur la garantie américaine. La 1ere ministre du Danemark : « la relation ne sera plus jamais comme avant ». Même constat pour les alliés d’Asie : Japon, Corée du Sud, Taiwan.
La question se pose : C’est quoi l’Occident aujourd’hui ? Il représentait la domination du monde au 19 ° siècle, mais aussi des valeurs : scientifiques, philosophiques, les droits universels. Qu’en reste-t-il ?
Attaques contre le Droit international :
Trump affirme qu’il lui appartient de déterminer ce qui est légal ou non : « En tant que commandant en chef, je me fie à moi seul, mon pouvoir n’ayant qu’une seule limite : ma propre moralité, mon propre esprit c’est la seule chose qui peut m’arrêter. »
Attaques contre le Droit humanitaire international ces 2 dernières années.
Emergence de la Chine
La Chine devient le pôle majeur de stabilité économique. A Davos, la Chine défend le commerce international libre, la mutualisation des intérêts, le multilatéralisme : c’est à front renversé : la Chine pour contrebalancer les USA. Mark Carney (Canada) et Keir Starmer (G-B) vont à Pékin par nécessité
stratégique.
9 Partis politiques américains et rôle de la Cour Suprême
En réalité, les Institutions américaines sont antidémocratiques : tous les Etats ont 2 sénateurs, quelle que soit leur démographie. Le plus petit Etat est le Wyoming (580 000 hab.) le plus grand est la Californie (40
millions) devant le Texas (30 millions) et New York (25millions) or chaque Etat bénéficie de 2 sénateurs chacun !
Le collège électoral fut conçu comme antidémocratique, imposé par les Etats du Sud. Il incluait 3/5 des esclaves pour compter leur représentation. Le collège électoral était esclavagiste.
La Cour suprême : ses membres sont nommés à vie, 4 membres nommés par un président réactionnaire domineront la Cour Suprême pendant 30 ans !
La Californie et la Silicon Valley.
La Californie est démocrate ; elle représente 15% de la richesse des Etats-Unis. C’est la Californie qui a attiré les GAFAM grâce à des écosystèmes de recherche extraordinaires (UC Berkeley, Stanford, USC)et des labos scientifiques financés par l’Etat, développés pendant la 2 ème guerre (guerre du Pacifique, Boeing) De la Silicon Valley sont issus Musk, Thiel, David Sachs qui viennent d’Afrique du Sud (blancs) qu’on peut qualifier de Techno-fascistes ! Ils ne représentent pas l’ensemble de la Silicon Valley.
Perspectives et enjeux
Trump n’est pas un accident ou une aberration, mais un symptôme des mutations socio-économiques et socio-politiques sous-jacentes. Il est devenu un agent amplificateur des mutations en cours et un facteur déterminant dans la fragmentation de la politique mondiale. Il faudrait reconstruire sur de nouvelles bases le droit international et le droit humanitaire. La société américaine et le système international ne sortiront pas facilement de cette épreuve.
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