Invité intervenant : Marc Julienne, Docteur en sciences politiques et relations internationales, directeur du Centre Asie de l’IFRI (Institut Français des relations internationales).
Histoire de Taïwan et contexte :
La Chine continentale ne s’est vraiment intéressée à Taïwan qu’à la fin du XVIII° siècle. En 1667, le général Koxinga, chassé par l’empire Ming, s’est réfugié à Taiwan (comme Chiang Kai-shek). Taïwan a été administrée par le Japon de 1895 à 1945 suite au traité de Shimonoseki. L’influence japonaise reste très positive à Taïwan, contrairement au reste de l’Asie. Des influences néerlandaises et françaises ont aussi joué. Les peuples indigènes austronésiens sont une composante de l’identité taïwanaise, qui est donc une mosaïque culturelle, avec des influences asiatiques.
Le régime actuel : la République de Chine, établie depuis 1912 à Pékin, mais qui ne s’est maintenue qu’à Taïwan (23,5 millions d’hab.) Le DPP1 est au pouvoir.
La pyramide de la compétition sino-américaine
1 er niveau : la compétition technologique
Celui qui contrôle les technologies critiques domine les processus industriels et détermine la supériorité militaire (avions furtifs, armements de précision). Cela crée des avantages commerciaux et des liens de dépendance.
2 ème niveau : la compétition commerciale
- Domination des marchés et création de dépendances.
- Contrôle des infrastructures (télécommunications, ports, énergies) Ex : la 5G chinoise en Afrique, qui crée un contrôle de l’Afrique.
3 ème niveau : la compétition militaire
- Les USA conservent une avance significative.
- La Chine progresse rapidement mais reste limitée en projection de puissance.
- La Chine n’a pas de bases à l’étranger, les Etats-Unis beaucoup.
4 ème niveau : La compétition idéologique
- Puissance communiste contre capitaliste.
- Brouillage avec Trump qui ne défend pas vraiment la démocratie…
Les 3 motifs de l’importance stratégique de Taïwan pour la Chine
- Motif historique/ idéologique :
Taïwan est la dernière pièce de l’unification chinoise entamée par Mao, est enseignée à l’école et est structurante dans la formation militaire. Hong Kong a été rétrocédée en 1997 et le dossier est clos par Xi Jinping qui souhaite parachever l’œuvre de Mao pour entrer dans l’Histoire. - Motif géostratégique :
La première chaîne d’îles, qui comprend le Japon, Taïwan et les Philippines (alliés ou partenaires des USA avec de nombreuses bases américaines), enferme la Chine dans les mers de Chine orientale et méridionale, donc la flotte ne peut pas accéder librement à l’Océan Pacifique. Les sous-marins nucléaires chinois basés à Hainan sont dans des eaux peu profondes (stratégie de bastion). Pouvoir franchir cette chaîne permettrait à la Chine de menacer le territoire des USA. - Motif technologique (les semi-conducteurs) TSMC.
Taïwan en est le champion : « Taiwan SemiConductor Manufactoring Company ». Les USA imposent des contrôles d’exportation de puces avancées à la Chine. Mais une invasion pour s’emparer de cette industrie serait risquée.
Une escalade de tensions sur Taïwan (2016-2025)
En 2016, élection de Tsai Ing-wen, parti vert (DPP), mais il y a rupture avec Pékin et des pressions économiques chinoises.
Progression des incursions aériennes chinoises : en 2020 quelques centaines, elles augmentent en 2021, plus de 2500 avant la fin de 2024.
- A la visite de Nancy Pelosi à Taipei en août 2022 : premier exercice militaire d’encerclement de Taïwan. Des tirs de missiles balistiques, par-dessus Taiwan, ont été envoyés dans la zone économique exclusive du Japon. Il y a franchissement d’une ligne tacite respectée depuis des décennies, mais la Chine nie que cette ligne «existe » !
- En avril 2023, second exercice d’encerclement de Taïwan, en réponse à une escale de la présidente Tsai en Californie.
- En 2024, élection du président Lai Ching-te qui va faire 3 mandats.
- 2 exercices militaires qui ont impliqué les garde-côtes.
- Nouvel exercice chinois de très grande ampleur en 2025, suite à une vente d’armes historique des Etats-Unis, avec des exercices militaires de plus en plus proches de Taïwan, mais depuis, normalisation de ce statu quo. L’armée chinoise n’a pas combattu depuis 1979.
La politique américaine à l’égard de Taiwan depuis 1979 oblige le gouvernement américain, si Taïwan est attaqué, à lui fournir un soutien militaire très fort. Dans l’entourage de Trump, on est incertain de ses intentions réelles mais il y a un consensus bi-partisan sur le soutien à Taiwan, avec la pression des géants de la tech. : dépendance critique des GAFAM, Apple, IBM, Nvidia. Et il y aura coopération spatiale entre la Nasa et Taïwan.
Positions des alliés et voisins
Au Congrès américain, depuis 1979, il y a un consensus bipartisan fort sur l’importance de Taïwan. Son abandon entrainerait l’effondrement du réseau d’alliances en Asie.
Le Japon interviendrait-il si la Chine attaque Taïwan ? Des bases américaines sont à Okinawa à quelques centaines de kms de Taïwan.
L’Inde a des relations historiquement conflictuelles avec la Chine : contentieux (des affrontements en 2020) mais bonnes relations avec Taïwan (pour l’électronique).
Conséquences pour l’Europe d’une crise éventuelle, avec des blocages chinois ou taïwanais : s’il y a rupture des approvisionnements en semi-conducteurs, il y aura arrêts de production automobile européenne (bloquée en une semaine), ou/et menaces chinoises sur les terres rares (… panique industrielle). Réactions possibles : sanctions économiques, blocage d’approvisionnements énergétiques, intervention militaire, surveillance des détroits d’Asie du Sud-Est. La réaction européenne dépendra de nos dirigeants : UE, coalitions, OTAN…
Facteurs de risques en 2026 et 2027
Ambiguïté stratégique due à Trump qui complexifie les calculs de Pékin.
- Crise politique à Taïwan : élections en nov. 2026 avec le Kuomintang
renforcé ?
Les Midterms américains peuvent affaiblir Trump, une crise pourrait le renforcer.
En 2027, Congrès du Parti Communiste chinois (tous les 5 ans). Xi jinping fait face à des contestations internes. Il y a eu des purges dans l’armée. La Commission militaire centrale passe de 7 membres à 2 dont Xi Jinping. Avec un contexte économique difficile, il y a des clivages, des pressions internationales. Il crée une crise sur Taïwan pour instaurer l’état d’urgence, l’objectif étant de rester au pouvoir plutôt que de conquérir Taïwan. S’il perd le pouvoir, c’est un risque pour lui et sa famille.
Taïwan est-il un Etat ? : son statut lui procure toutes les composantes d’un Etat.
De facto : il y a population, territoire, gouvernement, armée, monnaie. De jure : c’est discutable. Il y a une mosaïque ethnique et linguistique mais le mandarin est la langue officielle principale. II y a aussi des dialectes locaux et austronésiens venus avec différentes vagues d’immigration. D’où des identités taïwanaises plurielles. La démographie : 23,5 Millions d’habitants ; le taux de fertilité est très bas (comme en Corée ou au Japon) mais l’immigration est importante (Philippines, Malaisie, Vietnam).
Le service militaire à Taïwan est rétabli et renforcé en 2020, passé de 4 à 12 mois avec le soutien massif de la population, et la formation a été rendue plus sérieuse. De plus, la Défense civile donne une formation aux premiers secours et techniques de combat et les inscriptions spontanées sont en augmentation.
La jeunesse taïwanaise est perméable aux influences chinoises (Tiktok, réseaux sociaux) et ne perçoit pas la Chine comme une menace communiste ; la génération post-2000 est moins politisée que les précédentes, elle semble incertaine face à la puissance chinoise en cas d’attaque réelle. Mais 3 victoires
électorales successives consécutives du DPP2 montrent leur attachement à la démocratie.
L’armement de Taïwan vient surtout des USA. Ils ont aussi des Mirage 2000 vieillissants, de nombreux F16 et des Frégates Lafayette (des années 90) avec maintenance et pièces mais pas de nouveaux équipements. L’industrie de défense locale se développe.
La fonderie TSMC est le « bouclier de silicium » l’assurance-vie de Taïwan : la stratégie est de garder les R&D et la production des puces les plus avancées à Taïwan. Attaquer l’île mettrait en péril cette ressource pour la Chine comme pour le reste du monde. TSMC3 construit aussi des usines à l’étranger, 2 usines au Japon, 1 méga-usine en Arizona, 1 en Allemagne. Il y a une demande mondiale explosive. Mais les USA ont imposé des contrôles d’exportation pour empêcher la vente de puces avancées à la Chine.
Capacités militaires chinoises :
En ce qui concerne la marine, la Chine rattrape son retard rapidement mais est encore en retard. La propulsion des avions de combat a été revue après 30 ans.
Des investissements massifs permettent l’entrainement des chantiers navals.
Des missiles balistiques déjà très performants sont équipés de charges militaires.
Le problème est la formation : recruter un grand nombre de marins, transmettre les compétences pointues requises, mais il est difficile de recruter des jeunes éduqués.
La Chine ne peut accéder librement à l’Océan Pacifique et les sous-marins nucléaires chinois sont obligés à une « stratégie de bastion » dans des eaux peu profondes. Franchir la chaîne qui comprend le Japon et les Philippines permettrait à la Chine de menacer directement le territoire américain. Mais le Japon et les Philippines sont des partenaires et alliés des Etats-Unis. En récupérant l’île, la Chine résoudrait son approvisionnement en puces mais une invasion impliquerait soit de bombarder, soit de saboter avant de s’emparer des usines, donc une politique de terre brûlée !
1 Election du président Lai Ching-te en 2024 (parti DPP, démocrate)
2 Le DPP est un parti vert, récent et démocratique qui est resté au pouvoir à Taïwan pour 3 mandats
3 TSMC Taiwan Semiconductor Manufacturing Company